INTEMPÉRIES
vase convenable, ils sortaient processionnellement pour satisfaire un besoin que la surabondance du vin blanc très léger qu'ils avaient avalé faisait renaître d'heure en heure : que lon juge si notre nuit a été agréable et tranquille. Je ne parle pas des propos graveleux de quelques-uns qui ne dormaient point; ni des ronflements de ceux qui, plus heureux, cuvaient paisiblement leur vin ; ni des explosions
. tant inférieures que supérieures de la plupart des veillants
et des dormants. Voilà ce qu’on appelle une nuit de guerre. Par bonheur que le chef de brigade Lagastine, partant pour faire une reconnaissance à Freudenstadt, à neuf lieues d'Hornberg, me laissa son lit en cette ville.
Le général Ernouf étant allé aussi à Freudenstadt, lieu fortifié près la montagne du Kniebis, y eut si froid le
. 16 ventôse qu’il faillit périr avec toute son escorte. En
passant à Rutzenaw (d’autres disent Rupessaw), il fut curieux de voir la source d’eaux gazeuses qui se trouve en ce pays; il les dégusta et les trouva très agréables. En effet, elles sont gazeuses et ont une saveur que l’on ne rencontre pas dans les eaux de cette espèce, qui d’ordinaire ont de l’âcreté et laissent dans la bouche une impres-
- sion vitriolique. Celles-là ressemblent beaucoup à ce qu’on . appelle en quelques pays la piquette; elles ont quelque chose de vineux et de réfrigérant; à grande dose, elles
purgent très bien et, en les buvant à doses médiocres,
- elles font couler abondamment les urines et rétablissent les fonctions digestives. On en extrait un sel qui est recher-
-ché dans le pays; il purge parfaitement à la dose d’une
… once et demie; la livre se vend vingt-quatre kreutzers ; on … en fait cent quintaux par an. L’eau n’en tient en dissolution
qu'une petite quantité ; il a fallu établir des fagots de gra-
… duation, comme dans les salines de Turckheim, etc. Ce
sel tombe facilement en déliquescence; l’intérieur de l'usine en est revêtu, ce qui lui donne une blancheur com-
. parable à celle de la neige.
A propos de neige, il en est tombé de la hauteur de six pouces la nuit du 16 au 17. Cette nuït a fait beaucoup de mal aux bivouacs ; les hommes et les animaux s’en sont très mal trouvés; nous avons eu plusieurs malades. Vers midi, le soleil a été si ardent que la neige a fondu en peu de temps. Il en est tombé encore dans la nuit du 17 au 18; la plupart de nos brigades bivouaquaient, ce qui les a fort incommodées. |
Il a été établi, le 16 ventôse, un hôpital au château de Hornberg, où se sont aussitôt rendus plusieurs malades, à qui il avait été donné des billets de logement en ville en attendant que l’hôpital fût prêt : ce sont Parot, de 2° classe; Oberlin, Astoque, de 3°, qui en font le service.
On est parti de Hornberg le 18 pour Villingen, à six
grandes lieues. Route bien entretenue, mais montueuse et accablante pour les voitures et les gens à pied : on ne cesse de monter et la rapidité du chemin est extrême. Villingen est une assez jolie ville; elle est bâtie régulièrement en croix, a quatre portes et quatre rues principales qui y aboutissent ; les maisons sont peintes diversement, mais, en général, avec assez peu de goût, et sur presque toutes on voit des images ou de saints ou de princes; la fontaine qui est au point de rencontre des quatre rues est
remarquable par la statue de Charlemagne armé de toutes .
pièces. J’ai logé et couché deux nuits chez un marchand \
de vin. Il a neigé toute la nuit du 18 au 19; les bivouacs ont beaucoup souffert; cependant les malades ne sont pas
en grand nombre. Il y aura un hôpital à Villingen et le ser- » vice en sera confié à Normand, 2: classe, et à Versel, Bou-
deville.
De Hornberg à Villingen la route, que j'ai dit être belle,
mais très montueuse, est placée entre des bois de sapins,
dont la verdure fait plaisir en hiver; on voit de ces arbres qui ont quarante-huit pieds de long et qui portent dix-huit
Le
L'HOPITAL DE VILLINGEN 9
pouces d'équarrissage à leur petite extrémité. Auprès de chaque maison un peu considérable on voit un moulin ou une scie à eau ; l’eau découlant des montagnes se prête docilement à tous les usages qu’on veut en faire et l’habitant industrieux la dirige avec assez d'adresse ; il fait lui-même ses usines. Îl est rare de trouver sur la route et sur les côtés plus de deux maisons ensemble; elles sont disséminées dans les petits vallons et entourées de quelques sillons et de quelques portions de prairies qui, avec les arbres fruitiers, suffisent aux besoins de ces gens doux et sobres. Le paysan a conservé les mœurs patriarcales ; il est vêtu de
toile et de laine; ik porte ses cheveux longs et flottants,
avec un bonnet de poil et par-dessus un petit chapeau de feutre ou de paille orné de pompons et de rubans ; point de boutons ni à ses habits, ni à ses quêtres, mais des agrafes ; sa culotte est retenue par des bretelles élégantes, dont le luxe est le seul qu’il connaisse. Les femmes ont de longues tresses, le petit chapeau pomponné en tout temps et placé sur loreille; elles ont un corset orné de rubans de couleur cousus sur les coutures et elles se lacent du haut en bas, ce qui leur écrase la gorge; leurs jupes rouges et noires ne vont guère qu'au genou; en tout temps elles ont des bas de laine rouge et des souliers à talons de fer. Les productions du pays se réduisent à d’excellentes pommes de terre, dont habituellement on fait ses repas : on les fait cuire à l’eau; on en tient une de la main gauche, dans laquelle on mord, et de la droite on puise du lait caillé ou frais, que l’on boit à la cuiller pour humecter dans la bouche la pomme de terre. Le seigle, très peu de blé, l’avoine en petite quantité et beaucoup de navets, voilà la richesse du pays. C’est en vendant quelques bestiaux élevés par eux et des planches de sapin qu'ils scient dans leurs propres usines, qu’ils se procurent un peu d'argent. | Nous avons trouvé à Villingen un assez beau local pour
un hôpital. C’est le couvent des cordeliers. Déjà pendant la campagne du général Moreau cette maison servit d’asile aux malades; mais, Pennemi s’étant tout à coup emparé de la vallée de la Kiniche et de Villingen, l'hôpital tomba en son pouvoir avec les officiers de santé et employés, qui furent conduits jusqu’à Heidelberg, puis rendus; le chirurgien en chef était le citoyen Bailly, qui avait son épouse et son fils avec lui. Après nous, les Autrichiens firent de même un hôpital dans ce couvent; ils l'ont gardé jusqu’à l’époque de leur retraite, n’y ayant laissé que des bois de lit et quelques mauvaises fournitures; nous y sommes rentrés le 19 ventôse. On pourra y placer deux cents malades. Les Impériaux avaient fait planchéier le pavé de l’église, qui est très belle et très grande, et y avaient ordinairement cent lits. Nous n’aurons pas le même avantage parce que l’administration des vivres a établi sa munitionnaire dans cette église même, où elle a ses fours et ses pétrins : si on l'eût laissé faire, elle eût pris pour ses magasins et les logements de ses employés les plus belles pièces. De cette manière le local a perdu la plus belle moitié de ses ressources, et, au lieu de quatre cents malades qu’on eût pu y traiter commodément, il ne pourra y en être couché qu'environ deux cents.
Il a été établi en principe qu'on ne ferait repasser le Rhin à aucun malade et que tous seraient traités sur la rive droite; il n’y aura d’exception que pour ceux qui auraient perdu un membre ou dont les maladies et blessures seraient de nature à durer plus de six mois. On a éprouvé, il y a deux ans, à combien d’abus donnait lieu l'évacuation sur la rive gauche ; les malades, une fois arrivés en France, ne revenaient plus et, sous prétexte de maladie, une foule de soldats passaient le fleuve pour de là s’en aller dans leurs foyers; de cette fausse mesure dérivait l’affaiblissement successif de l’armée.
Il y aura plusieurs lignes d’hôpitaux. Offenbourg, Horn-