‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 36 sur 293 · LE GÉNÉRAL JOURDAN · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL JOURDAN

ne les croyait-on pas capables de ces soins généreux; mais il en fallait, parce qu’alors chacun eût crié si on n’avait

pas vu un capucin à côté du misérable qu’on allait rompre ou un vicaire près du lit du malade expirant. Ce ne sont pas les militaires qui pensent ainsi : il est aux armées des officiers généraux pleins de sollicitude pour les chirurgiens ; Saint-Cyr, Lefebvre sont de ce nombre. J'ai entendu ce dernier se récrier dans son langage franc et militaire contre l'injustice et la mesquinerie de ceux qui ont ôté les chevaux aux chirurgiens des demi-brigades. Il disait plaisamment, un Jour que le général en chef et son état-major, au milieu duquel je me trouvais, étaient sur un plateau du haut duquel nous considérions les troupes qui allaient au combat : «Je voudrais être comme le diable qui transporta Jésus-Christ sur la montagne. Oui, si j'avais la vertu d’Astaroth, j'irais sur-le-champ chercher tout le conseil de santé et lui dirais : « Vois, malheureux, si un chirurgien « ayant un sac sur le dos peut, après avoir fait six lieues, « secourir les blessés avec tranquillité et aisance. »

J’arrivai, hier 29, à Pfullendorf (Julii Pagus), la ville la plus irrégulière qu’il y ait; elle a tant souffert, il y a deux ans et demi et depuis notre retraite, qu’on doit encore s'étonner d’y avoir rencontré tant de ressources, À mon arrivée j'y ai trouvé le quartier général en chef, celui du général Lefebvre et celui du général Souham; on y était les uns sur les autres. Le citoyen Willaume, qui m'avait précédé, m’avait retenu un petit logement chez le même médecin où j'en avais eu un lors de la retraite du général Moreau.

Le 29, à huit heures du soir, le général Jourdan revint de la reconnaissance avec les généraux Ernouf, Daultanne et autres; ils avaient vu une grande étendue de pays depuis passé Ueberlingen jusqu’au delà de Mengen et avaient souvent rencontré l'ennemi. En mettant pied à terre le général Jourdan dicta l’ordre de bataille pour le lendemain; il

s’élait décidé, chemin faisant, à attaquer sur tous les points; cet ordre portait en substance que l'avant-garde chasserait devant elle l'ennemi le plus loin possible au delà du ruisseau d’Ostrach; que les autres divisions en feraient autant sur les points respectifs où elles se trouvaient, savoir, la 1° aux ordres de Férino dans les environs de. la 8° aux ordres de Saint-Cyr dans ceux de... et le corps de flanqueurs vers Mengen.

Je n’oublierai jamais que le général Jourdan, signant chaque copie dudit ordre destinée aux chefs des avant-gardes et divisions, dit tout haut : « Le cœur me bat toutes les fois que je signe de tels écrits. De combien de malheureux je signe l’arrêt de mort! Il n’y a pas de tribunaux qui en condamnent autant à la fois. »

Le lendemain 30, je partis avec le citoyen Willaume pour Ostrach, où élait l’avant-garde, dont les tirailleurs étaient déjà aux prises avec ceux de l’ennemi. À neuf heures du matin l’ambulance de cette avant-garde n’était pas encore arrivée, parce qu'on ne l'avait avertie qu'un peu tard. En attendant nous pansâmes quelques blessés, qui nous furent amenés au village où nous étions descendus après avoir jeté un coup d’œil sur les dispositions des troupes. Un de ces blessés (c’était un hussard de Waëtché) avait recu un coup de sabre qui lui avait coupé la joue en dédolant avec l’os de la pommette et une portion du processus alvéolaire supérieur qui soutient les deux molaires ; le coup commençait à la tempe gauche et se terminait, en traversant obliquement les lèvres, au côté droit du menton; le lambeau pendait et laissait un hiatus des plus considérables ; il fallut y faire trois points de suture. Un autre a reçu un coup de sabre qui lui coupait le nez, les portions saillantes des deux joues, ce qui donnait lieu à un Jlambeau terrible : c'était un maréchal des logis en chef du 4° hussards. Coup de feu dont la balle entre au-dessus de

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