ÉPUISEMENT DES TROUPES
les gémissements de ceux qui souffrent, les hurlements de ceux qu'on opère; c’est comme si on ne les entendait pas.
. On passe, on va, on vient; chacun songe à sa sûreté, à ses
affaires. On passe sur un champ de bataille, on compte les corps, on parle de cela comme si on ne devait courir jamais de risques; c’est un bonheur pour le militaire que celle apathie, à laquelle toute la philosophie du monde ne conduirait jamais les hommes.
Voulez-vous que vos blessés soient bien soignés en campagne ? Faites-en porter chez les capucins et, en général, dans les plus pauvres couvents; les riches monastères les traiteront moins bien. Je préviens mes successeurs qui feront la guerre en Allemagne que jai eu beaucoup à me plaindre de l’abbaye de Sainte-Croix, à Augsbourg. Les capucins d’Engen et les franciscains de Saulgau se sont parfaitement montrés.
Le citoyen Maréchal, chirurgien de 2° classe, chef de la
…sous-division ayant le wurst, a couché cette nuit près la source de lPAach dans le même lit où avait couché la nuit
« précédente le prince Charles.
À une heure du 6, on a commencé à se retirer : le général Souham a perdu tous les avantages de la veille ; le 6° de dragons a beaucoup souffert, le 1° aussi. On com-
. mence à défiler.
Le 7, la 2° division et l'avant-garde sont arrivées sur les hauteurs de Villingen. Jamais le soldat ne m'avait paru aussi harassé. Le long de la colonne ce n’était que bäillements ; je n'ai pas entendu la moindre expression de joie
“ou de gaieté; on marchait en dormant; le cavalier dor-
-mait sur son cheval; nombre de fantassins tombaient de sommeil et d’épuisement ; les routes et les fossés étaient
couverts d'hommes vaincus par le besoin insurmontable
de dormir; les officiers et les généraux en étaient dominés aussi. Ce pays est épuisé; nos troupes y sont très mal.
… À six heures du soir, il tombe de la neige par gros flo-
cons et elle est si abondante qu’on ne peut se voir à dix ; pas. Nous avons sur les hauteurs en avant de Villingen de . la cavalerie et de l'infanterie en petite quantité, ce qui ne rend pas très sûr notre séjour en celle ville, mais on en courra les risques; les généraux en chef y sont; leurs chevaux sont toujours sellés. L’ennemi wétait pas encore
à Donaueschingen à quatre heures du soir; il ne se presse pas de nous poursuivre; il ne veut que nous faire repasser le Rhin; savoir s’il y réussira. On dit ici que le général Hotze, autrichien, s’est emparé de Schaffhouse, d’où il . aura poussé jusqu'aux villes forestières, ce qui aura fait | tomber dans ses mains nos hospices. Le général Bellegarde va chasser Masséna de Suisse : cette nouvelle me paraît apocryphe.
Hier 6, je suis parti d'Engen à onze heures du soir, après avoir terminé tout ce qui concernait mon service : j'ai laissé en cette ville, pour soigner vingt-deux Autrichiens qui y sont restés malades et sept Français, le citoyen Delorme, à qui j'ai donné un ordre en conséquence. Au-dessus de la chambre des soldats autrichiens est un capitaine de cette nation qui a reçu une balle dans la cuisse. Cet homme, âgé de cinquante ans, parle. latin à merveille; il désirait rester à Engen; on y a con-. senti, moyennant une reconnaissance signée de lui, il était si content de nous et du citoyen Delorme quil se. préparait à lui procurer de Pagrément et un accueil gra-. cieux de la part des généraux de l’armée impériale. Ce capitaine se nomme Metzig. |
La nuit était extrêmement noire; à peine y voyait-on; il a fallu passer à côté des pièces et caissons d’artillerie, sur une route étroite, au risque de se faire faire beaucoup de mal. Je suis arrivé bien transi à Geisingen à une heure du matin. J'ai heureusement trouvé une grange ouverte; des musiciens du 4° hussards y avaient mis leurs chevaux ; j'y plaçai les miens et à côté d’eux on m'étendit de la,
HUFFINGEN 33
paille, sur laquelle je me jetai après avoir mangé un morceau.
Ce matin 7, je suis parti de Geisingen à cinq heures et demie. La 2° division défilait. On nv'avait dit que Île quartier général était à Lôffingen, à quatre lieues de Donaueschingen : je m’y rendais et passais près une petite ville appelée Hüffingen, sans songer à y entrer, lorsqu’ayant demandé à un habitant s’il y avait des Français en cette ville, il m’apprit qu'il y était arrivé hier à la nuit plus de trois cents blessés de cette nation, lesquels n’en étaient pas encore partis. J'y entrai donc et, ayant vu de loin un altroupement, je jugeai que c’était là que devaient être nos blessés. Je trouvai sur la porte d’une grande maison servant de caserne aux soldats du prince de Furstemberg un chirurgien appelé Fayet, qui faisait défiler lun après Pautre les blessés et donnait à chacun d’eux un verre de vin et un morceau de pain; on les chargeait ensuite sur des voitures et, quand on eut trailé ainsi tous ceux qui élaient transportables, le convoi, composé de trente-trois chariots, partit sous la surveillance du citoyen Contal, de 3° classe, arrivant à l’armée ce jour même. J'ai fait au bailli une réquisition de douze voitures pour les malades restants, que jai mis sous la sauvegarde et la responsa-
… bilité de la ville; je leur ai laissé pour les soigner les
citoyens Fayet ct Toussaint, qui ont dû avoir bien du mal après mon départ pour obtenir le transport des blessés en question. Îl a été convenu que les Autrichiens resteraient :
… j'ai trouvé un Jelcher qui les pansait. Comme je m'en retournais ayant appris qu’il n'y avait que les malades et
les équipages d'artillerie qui passaient par Frülingen,
… Neustadt et Fribourg, j'ai rencontré le général Compère,
… que vingt-quatre paysans portaient tour à tour sur un … brancard. Ce général a eu la jambe cassée par une balle; « il va se faire traiter de cette blessure par Laroche, son … ami, à Huningue; le citoyen Capiomont, chef du corps è
a JOURNAL DU BARON PERCY
d’ambulance de la 3° division, où était le général Goulu, l'accompagne.
Je suis arrivé à Villingen à une heure, après avoir fait dix-huit lieues depuis hier à onze heures du soir et avoir vu plus de sept cents blessés sur différentes routes, jetés sur des chariots, sans escorte, mourani de froid, parce qu'on ne leur donne pas de couvertes et qu’ils sont tout nus ou couverts d’'habits mouillés de sang.
Il ne faut pas que j’omette de rapporter qu’à l'affaire du 5 le général en chef avait si bien pris ses dispositions avec le général Saint-Cyr que la division de ce général devait s'emparer des derrières de l'armée de ’archiduc, ce qui eùt mis la déroute dans cette armée et fait prendre beaucoup de monde. Malheureusement deux bataillons commandés pour renforcer l'aile gauche arrivèrent tard, parce qu'ils étaient à trois lieues de là, et la réserve de cavalerie ne chargea qu'après en avoir reçu l’ordre jusqu'à trois
fois, ce qui a fait renvoyer sur les derrières le général
d'Hautpoul, à qui cet ordre a été donné. Encore cette cavalerie, y compris les deux régiments de carabiniers, chargea-t-elle mal; elle se débanda et lâcha le pied. Le général Jourdan se jeta derrière elle pour la rallier; il tenait son plumet à la main en criant : « C'est ici le point de ralliement. Halte, halte! » Les cavaliers en fuyant criaient aussi : « Halte! »’et ils piquaient de plus belle. Ainsi a échoué le plus beau projet. Le général Jourdan pensa être écrasé par les fuyards et, si malheureusement il eût été abattu de son cheval, il tombait au pouvoir de l'ennemi.
On croit que la source du Danube est à Donaueschingen. C’est l'aristocratie du prince de Furstemberg qui l’a placée au pied de son château. La véritable source est près Vil-
lingen : quatre petites rivières, la Brieg, la Brag, la Brug
et la Brog, concourent à former ce grand fleuve et toutes quatre sont voisines de Villingen; ce qu’on montre à
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INSUFFISANCÉ DU SERVICE 35
Donaueschingen pour la source du Danube n’est qu'une petite fontaine, qui fournit un simple ruisseau.
Le Tet le 8, il a fait froid et il a neigé, ce qui a fort incommodé nos troupes bivouaquées. Le 9, la neige à redoublé, mais le temps s’est adouci : nous avons eu peu de malades. Le thermomètre a été ces trois jours-ci à 2 et 3 degrés au-dessous de zéro. Villingen, dont le maréchal de Tallard a beaucoup trop parlé dans ses lettres, est une ville sans conséquence, dominée de tous côtés, mais entourée d’un bon mur et ayant une deuxième enceinte intérieure séparée de la première par un fossé profond; on y fait du feu toute l’année, ce pays-ci est très froid. Le 9 et
le 10, il a gelé.
Hier 9, dans une reconnaissance qui à été faite par les
généraux, il a été trouvé que sur la gauche de Villingen il
n'y avait pas un homme pour protéger le quartier général et que, si l'ennemi avait su cette omission, qui durait depuis deux jours, il eût pu enlever le général en chef et tout son quartier général militaire. On a remédié à cette grande faute ou à cette grande méprise en faisant revenir une partie de la 2° division et en la replacant en avant de Villingen, la gauche bien garnie. Dans l'ignorance où j'étais de cette circonstance, je me suis couché déshabillé comme les deux nuits précédentes et ai vécu dans la plus grande sécurilé. Hier, dans la même reconnaissance, l’ennemi s’est montré à l’entrée du deuxième village sur la route de Gcisingen, à trois quarts de lieue d’ici. On présume,
« d'après l'inertie où il reste en apparence et d’après le repos
où il nous laisse, qu’il a porté des forces sur le Neckar et
" qu'il a des projets de ce côté.
Le général en chef a écrit le 8 de ce mois au ministre
‘de la guerre une lettre dans laquelle il l'invite à prendre
les inesures les plus promptes pour que l'agence des hôpi-
. taux puisse servir utilement : il y dit qu’il a paru un admi-
nistrateur au quartier général, lequel peut avoir quelques
connaissances du service, mais qui, étant dépourvu de tous moyens, de toutes ressources, n’a élé que d’un frès faible secours depuis le commencement de la campagne ; il ajoute : « Les blessés seraient restés sans secours, sans le zèle au-dessus de tous éloges des officiers de santé. » J'ai donné connaissance aux chefs de tous les services des suffrages que nous a accordés le général en chef, en les invitant à faire tous leurs efforts pour justifier la confiance qu’il a en nous et mériter dans la suite de nouveaux témoignages de satisfaction de sa part. | Le 9, à trois heures du soir, je suis parti de Villingen avec le citoyen Flosse, malade, à côté de qui je pris une place dans la voiture du général Ernouf. I faisait un froid excessif. Le quartier général devant être évacué la nuit suivante et les troupes devant se retirer pour prendre une position en avant de Hornberg, je profitai de l’occasion. La campagne était couverte de neige à la hauteur de cinq ou six pouces en plusieurs endroits; le thermomètre élait à dix degrés au-dessous de zéro. Nous revimes ces maisons si tranquilles et si belles qui bordent la route et dont les habitants s'étaient tant loués des Français, lorsqu'ils allaient en avant. Quelle différence ! Elles étaient pillées, dévastées, et leurs infortunées familles étaient fugitives. Le soldat avide, parce qu’il était affamé ; les vivandiers lâches et cruels; les femmes surtout, qui s'étaient jetées w sur les derrières, n’y avaient rien laissé : bœufs, vaches, veaux, volailles, tout avait été dévoré; les bivouacs voisins avaient mis le comble à la dévastation. C’est un spectacle vraiment affreux que celui de mille familles naguère | tranquilles et heureuses, et tout à coup plongées dans 1e malheur et le besoin. | Les 10, 11, 12, 13, on a séjourné à Hornberg. Le général en chef a fait tous ses efforts pour s’y garantir des attaques de l'ennemi. Le général Férino a été mis sur la route de Neustadt et il garde la route de Fribourg et le val
dé ne. de réa nr dat dl à
- SÉJOUR A HORNBERG 37
Saint-Pierre. Souham a sa division autour de Hornberg, - où est également l'avant-garde aux ordres du général
Soult, Lelebure ayant été blessé. Saint-Cyr est sur le
- Kniebis et occupe Freudenstadt, et le corps des flanqueurs
de Vandamme défend la gorge de Fricksthal et les vingtquatre fermes. On a fait des abattis d'arbres de près d’une demi-lieue de profondeur. Enfin, on est en sûreté ici et
les communications sont bien établies, mais on y meurt . de faim; le foin manque et les troupes n’ont point d’eaude-vie.
La neige couvre le pays de l’épaisseur de 6 pouces ; le
= thermomètre est très bas; le froid est glacial. Les malades
. se multiplient.
On croit que l’ennemi, qui ne paraît point du côté de
Villingen, où il n’a que six cents hommes, et qui se montre plus ou moins du côté de Rottweill, marche sur la
droite vers le Neckar et Philipsbourg ; on ignore ses des-
seins.
… L'armée d'observation vient d’être fondue dans celle du . Danube : si cette mesure eüt été prise plus tôt, armée de . Parchiduc ne serait plus. J’ai oui dire plusieurs fois au gé-
-néral Jourdan que nos succès en Helvétie ne signifient pas
» grand’chose pour l’objet de la déclaration de guerre, qui
est de renverser l'Empereur; qu’il fallait absolument battre une ou deux bonnes fois l’archiduc et le jeter derrière ses
….retranchements d'Ulm; ensuite faire filer une partie de l'armée d’Italie, celle d'Helvétie et la nôtre.
Lors du passage tumultueux et des fuyards et des équi-
. pages de l’armée par Fribourg, le 6 et le 7 germinal, tous les Français qui étaient en cette ville, même la garnison, “s’en sauvèrent, d'après le bruit que faisaient courir lesdits …fuyards et les paysaus de l’arrivée prochaine de l'ennemi. “Les chirurgiens seuls ne quittèrent point leur poste; ils ävaientalors sept cents blessés ; le citoyen Rousset était leur … chef. Quelques chirurgiens ne composant pas le service
de l’hôpital de cette ville se laissèrent entraîner et fuirent | comme les autres, mais au bout de quelques heures la honte les ramena parmi leurs camarades.
Le 13, à cinq heures du soir, l'ennemi poussa ses reconnaissances très loin, tant du côté de Fricksthal que de celui de Triberg. Dès lors on présagea qu'il attaquerait le matin, etle quartier général de Hornberg fut sur le qui-vive toute la nuit, hors moi peut-être, qui dormis déshabillé et fort bien.
Le lendemain, à cinq heures et demie, j’allai voir le général en chef, que je trouvai botté et habillé : il avait souffert toute la nuit et il ne pouvait ni ouvrir les yeux ni parler sans avoir des nausées. Je le décidai à se rendre à Strasbourg, dont nous r’étions qu’à seize lieues et où il avait réellement besoin d’aller pour éviter une maladie sérieuse qui le menaçait. À sept heures et demie, nous partimes. À onze, nous arrivâmes à Gengenbach, où il prit un bouillon à l’abbaye, et à deux nous étions à Strasbourg. Je le mis à la diète, à l’eau de chicorée, à l'usage de la crème de tartre et des bains. Bientôt il fut rétabli.
A moitié chemin nous rencontrâmes un courrier extraordinaire qui lui apportait lautorisation qu'il avait demandée au Directoire pour aller s'expliquer avec lui sur ce qui concernait l’armée et plusieurs généraux : cette nouvelle le calma beaucoup; mais, quand il vit que par un arrêté joint à ladite autorisation Masséna devait commander les deux armées par intérim, il jugea qu’il ne reviendrait pas.
Le 14, lPennemi, ainsi qu'on Pavait prévu, attaqua sur Triberg et pensa surprendre le quartier général de la 2° division, alors commandée par le général Goulu; on y eut beaucoup de peine à se sauver ; les paysans l’avaient mené par des chemins peu connus et nullement gardés. La retraite de la 2° division décida celle du reste de l’armée.