INTRODUCTION XII
consultant de l’armée du Nord en remplacement de Sabatier, à qui son grand âge ne permettait pas d'affronter les fatiques d’une 5 campagne. Ïl rejoignit l'armée à Valenciennes et gagna promptement la confiance du vieux maréchal Lückner. Lorsque celuiei eut été contraint de remettre le commandement des troupes à Kellermann, le nouveau général en chef n'eut pas moins à se louer du zèle de l'habile chirurgien qui, sans négliger les détails de son service, trouva le temps d'adresser du camp de la Lune un dernier mémoire à l’Académie royale de chirurgie sur les avantages et les inconvénients du sommeil factice, soit avant,
. soit après les opérations chirurgicales.
| L'année suivante, Percy passa à l’armée de la Moselle, où un - curieux incident vint mettre en lumière la conscience qu'il avait
de son mérite : il n’est pas inutile de le faire connaître pour
. montrer combien la susceptibilité de l’éminent savant était vive, . dès que la dignité de son caractère lui paraissait en jeu.
La Convention nationale ayant décrété qu'aucun citoyen ne
. serait admis à remplir |’ emploi d'oflicier de santé dans les hôpi-
. faux ni à l'armée sans en avoir été préalablement jugé digne par
+ son civisme et sa capacité, le conseil de santé fut chargé de
: déterminer le moyen de constater l’un et l'autre. Il établit, en
. conséquence, qu'il serait envoyé à chaque officier de santé un
pli cacheté, qu'il remettrait à la municipalité du lieu où il lui
- parviendrait; que celle-ci en ferait l'ouverture en présence de deux membres du district ou de la société populaire ; que les séries de questions renfermées dans ce pli seraient communiquées à l'officier de santé, qui y répondrait sur-le-champ, enfermé sans » livres ni notes; qu’enfin procès-verbal du tout serait envoyé à Paris sous le sceau de la municipalité.
Les lauriers académiques de Percy et plus encore ses services antérieurs eussent dû le dispenser de cette épreuve; ce ne fut pas assurément sans répugnance qu'il vint, écolier quadragé-
naire, faire sous les yeux de la municipalité de Bouzonville (1) L (1) Bouzonville, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Thionville, département de la Moselle, appartient aujourd’hui à la Prusse.
les compositions prescrites par le conseil de santé, mais il tint à donner à ses collaborateurs l'exemple de l’obéissance. H conserva néanmoins un certain ressentiment d’avoir été contraint d'interrompre ses travaux pour répondre à des interrogations oiseuses, et, le bruit ayant couru qu'il avait renvoyé ses séries de questions toutes cachetées, il s'empressa de publier les réponses qu'il y avait faites (1). « Me voilà en instance, dit-il avec une légitime conscience de sa valeur ; il s’agit de savoir si je serai trouvé propre à conserver un emploi où j'ai dü faire bien du mal, si je manque de talents, depuis près de trois ans que j'en exerce les difficiles et importantes fonctions, et si c’est à tort ou avec raison que l’armée et les généraux m'ont accordé leur estime et leur confiance. »
Quoique rédigées à la hâte, les notes de Percy attestent une
profonde connaissance du sujet. La première partie a trait aux
blessures d'armes à feu, aux cas qui exigent ou non l’amputation immédiate, aux avantages et aux inconvénients de l'envoi des militaires convalescents aux eaux thermales. La seconde se termine par la demande d'un modèle d'une série de questions à poser aux officiers de santé, et c'est pour le malicieux Franc- Comtois l’occasion d'adresser à ses examinateurs des remerciements ironiques. « La commission, sachant combien il en coûte peu à l'esprit, combien il est facile de faire des questions, a
voulu, dit-il, me transformer un instant en examinateur, sans
doute pour me donner quelque relâche et me laïsser reprendre haleine; je la remercie de cette attention. » A cela ne se borne
pas du reste sa verve railleuse et il lui donne libre cours dans
les questions suivantes, qu’il est censé adresser à un chirurgien de troisième classe : « Quel est le chef auquel il doit obéir dans le grand nombre d'individus qui s’attribuent le droit de commander? Quelles sont les questions qui lui ont été faites en dif-
(1) Réponses du citoyen Percy, chirurgien en chef de l'armée de la
Moselle, aux questions épuratoires qui lui ont été proposées par la Commission de santé séante à Paris. À Metz, de l'imprimerie de Collignon, IT année républicaine, in-12 de xn-3% p.
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INTRODUCTION | XU
férents temps par les visiteurs, examinateurs, commissaires, inspécteurs, agents, délégués et mandataires de toute espèce, qui tour à tour ont convoqué, rassemblé, harangué, exhorté, menacé les officiers de santé sans jamais leur avoir rien appris? »
Quand l’armée de la Moselle éut été réunie à celle du Rhin, Percy alla rejoindre le quartier général à Strasbourg. Là, «il fut accueilli par les officiers de santé en chef comme il méritait de l'être ; tous s'empressèrent de lui montrer que sa réputation l'avait devancé et qu'ils s’estimaient honorés et heureux de l'avoir pour collègue (1) »; il leur fit voir à son tour « que le talent et l'habileté du praticien, les facultés de l'administrateur, l'élévation du caractère et le sentiment exact de ses devoirs s’alliaient sans peine chez lui à l’élégante facilité du littérateur et à l'érudition du savant (2) ». Son compatriote Pichegru apprécia hautement ses services et sa bravoure : personne, en effet, ne s'exposait au feu plus volontiers que lui; il fut atteint trois fois, et on le vit, à Manheim, sauver au péril de ses jours un officier du génie grièvement blessé en le chargeant sur son dos. « Le pont du Rhin, dit son biographe, était alors battu par douze pièces de canon tirant à ricochet, et les Français, qui étaient sur la rive opposée, pleins d'admiration pour une si belle action, soutenaient par leurs acclamations les efforts du chirurgien en chef, sous les pas duquel les pontons brisés menacçaient de s’écrouler. Il eut le bonheur d'arriver intact sur la rive occupée par l’armée et d'y déposer son blessé, qu'il n'avait pas voulu abandonner (3). »
Percy ne se distingua pas moins dans la campagne de 1796, et la considération que Moreau lui témoigna le dédommagea amplement des tracas que les commissaires des guerres lui susci-
M (1) Tnomassis, Éloge prononcé à la séance publique de l'Académie des
sciences, belles-lettres et arts de Besançon, le 28 janvier 1826, p. 46. (2) P. True, Dominique Larrey et les campagnes de la Révolution
et de l'Empire (1768-1842), p. 26.
(3) GC. Laurenr, Histoire de la vie et des ouvrages de P.-F. Percy,
p. 190. Une peinture murale du Val-de-Grâce conserve le souvenir de cette
action d'éclat,
tèrent à cette époque. Ces fonctionnaires ne pardonnaient pas aux officiers de santé de chercher à s'affranchir de leur tutelle, tandis que les officiers de santé leur reprochaïent de couvrir de leur autorité des abus et des dilapidations préjudiciables aux malades. De là, des conflits qui ne paraissaïent s’apaiser que pour renaître avec plus d'intensité. Le chirurgien en chef d’un hôpital ayant été traduit devant un conseil de guerre pour avoir manqué de respect à un commissaire, Percy prit sa défense et le plaidoyer qu'il prononcça lui attira de la part du ministre de la guerre une réprimande indirecte, qui fut affichée dans les hôpitaux. Pour toute réponse, les officiers de santé en chef de l'armée du Rhin-et-Moselle rendirent à leur tour la dépêche ministérielle publique par la voie de l'impression, en la faisant suivre d'une protestation des plus véhémentes. On jugera du diapason auquel était arrivé le ton des polémiques par les lignes dans lesquelles les signataires de cette protestation se déclarent solidaires de Percy : « Ces messieurs avaient cru que Le chirurgien Percy leur serait sacrifié ; ils s’en étaient vantés. Un d’eux avait même fait le voyage de Paris, sans doute dans cette intention. Fonctionnaires du moment, à quel prix vous mettez-vous donc ? Vous passerez, comme ces insectes éphémères dont vous imitez si bien les piqüres, parce que vous n'avez qu’une existence d'emprunt, et nous resterons, nous à qui un talent mamo-
vible et toujours nécessaire assure le précieux avantage d’être …
encore quelque chose, lorsque la paix ou la volonté du gouvernement vous aura réduits à n'être plus rien. »
Je ne m'attarderai pas à raconter les pénibles travaux qui incombaient à Percy à l’armée du Rhin-et-Moselle, car il me tarde d'arriver à la création qui est un de ses principaux titres de gloire, c'est-à-dire à l'établissement des ambulances mobiles. dont on a trop longtemps attribué tout l'honneur à Larrey (1).
(1) Un premier essai avait été fait par Earrey, en 1793, sous les murs de Mayence ; mais il y a loin de trois chirurgiens et d’un infirmier montés aux corps mobiles de chirurgie créés par Percy, et ce sont certainement
les services rendus par ceux-ci qui donnèrent à Larrey l’idée d'organiser à l'armée d'Italie ses trois divisions d’ambulances volantes,
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