‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 85 sur 293 · UN CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

UN CHAMP DE BATAILLE

vais pas moins mon train : où je tomberai, on n’enterrera. Nous avons fait un grand feu de bivouac au petit village ; nous ÿ avons préparé notre diner, une bonne soupe au lard et un mouton avec une poule; tout cela a été mangé debout, un gros arbre nous servant de table. Il a plu toute la soirée ; le vent est à l’ouest, sans gelée.

25. — Logé chez un pauvre curé avec vingt autres personnes : j'ai toussé beaucoup et, sans avoir dormi plus de deux heures, nous sommes partis à trois heures par un vent épouvantable. Il à fallu passer trois ponts de bateaux, fraverser la presqu’ile où les Russes se sont défendus, suivre à travers les marais et les bois un chemin affreux, ensuite marcher deux heures par une belle forêt et enfin arriver à Nasielsk, ville toute judaïque, bâtie en bois, rem- plie de boue, ruinée par les Russes, qui ont fait des écuries de toutes les chambres de ces malheureux. Nous avons vu les débris, les ordures, les traces de barbarie des sauvages moscovites ; nos gens ont voulu les imiter. Aux cris d’un groupe de juifs qui montraient un dragon se sauvant, un paquet à la main, je suis accouru, ai arrêté cet homme qui m'a fail voir dans un mouchoir un gros pain qu’il emportait. Un pain! l'allait-il tant crier pour cela? Cependant les cris redoublent, quand on voit que je le laisse aller. Je l'arrète de nouveau: j'ouvre le paquet et sous le pain étaient la lable du Décalogue en or et une grande couronne d'argent que le drôle avait aplatie pour mieux la cacher.

À peine arrivé, il faut entrer dans la boue jusqu'aux chevilles pour aller voir quelques blessés disséminés dans les maisons et à l’un desquels il faut amputer la cuisse : € est un chasseur à cheval. Le commandant Simonin vient me communiquer une lettre écrite au nom de Son Altesse le prince Alexandre, dans laquelle il est chargé de me dire . que Sa Majesté n’est pas contente de ne point me voir aux

avant-postes, et hier elle m°y à parlé | À mon âge, êlre aux avant-postes | L'Empereur n’a pu s'expliquer d’une manière si éloignée de son esprit de justice et de raison. Quoi qu’il en soit, nous partons pour aller plus loin.

Après avoir péniblement traversé la place bourbeuse et les rues affreuses de la ville de ..., nous sommes entrés dans un assez bon chemin, qui nous a conduits au champ de bataille de la veille. Ce champ de douleur et de mort était couvert de cadavres d'hommes et de chevaux; celui de Réal, fils d'un juge bien connu, était dans le fossé de gauche; ce jeune capitaine servait dans un régiment de chasseurs à cheval, et l'affaire s’était passée entre quelques régiments français de cette arme et des hussards russes formant sans doute l’arrière-garde. On s’en veut de la curiosité avec laquelle on contemple les victimes de la

uerre. mais on ne peut s’en empêcher: c’est une triste 0 ) )

jouissance, dont le charme est dans ce sentiment secrel qui nous fait jouir du bonheur de n'être pas traités ainsi. La route passe à travers des bois de sapins et de chênes; je ne lai pas trouvée longue; dans les villages elle est à peine praticable.

Nous sommes arrivés à Nowemiasto, croyant y trouver Sa Majesté ; mais peut-elle rester longtemps en place, ayant

l'ennemi si près d’elle? Elle était partie pour Sochoczyn, à …

trois lieues plus loin à gauche; il a fallu se porter jusquelà, mais les chevaux avaient besoin de se reposer et nous avons passé deux heures dans cette petite ville, dont les rues sont pavées; c'est tout ce qu’elle a de remarquable. Il a fallu suivre un chemin tortueux, à cause des mares et des marais ; on marche dans les bois et nous n'avions pas de guides. Après avoir cheminé trois grandes heures, nous

arrivâmes au quartier général, où presque tout le monde

bivouaquait : il pleuvait et faisait un temps froid. On nous donna un petit coin dans la chambre du maréchal du lieu, où déjà vingt-cinq personnes étaient couchées sur lapaille;

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