LES CADAURES, LES CORBEAUX ET LES LOUPS
à Jieux infortunés; je le prie de se charger de mon service, … d’aller en prévenir Son Altesse le major général et de faire pour moi ce qu’en pareille occurrence je ferais pour Jui. … Ma lettre ne lui parviendra que le 1° janvier, car Sa Ma- … jesté marche tous les jours, ce qui met au désespoir tout … le monde et met le comble à la misère commune; mais . ‘l'Empereur a d'immenses vues; il faut attendre qu'il les … ait remplies avant de porter aucun jugement, avant de pro- … férer aucune plainte.
… Jamais l’armée française ne fut aussi malheureuse. Le . soldat, toujours marchant, bivouaquant toutes les nuits, … passant les journées dans la boue jusqu'aux chevilles, n’a … pas une once de pain, pas une goulte d’eau-de-vie, n’a … pas le temps de sécher ses habits et il tombe de fatigue et … d’inanition. On en trouve qui expirent sur le bord des - fossés : un verre de vin ou d’eau-de-vie les sauverait. Le … cœur de Sa Majesté doit être déchiré de tout cela, mais elle - marche à son but et remplit les grandes destinées qu’elle … prépare à l'Europe : si elle avait eu le malheur d’échouer «ou de n’oblenir que de médiocres résultats, l’armée se 4 découragerait et crierait. On présume que son intention est de couper la retraite aux Russes et de les acculer entre là Vistule ct la mer Baltique pour n’en laisser échapper aucun. Ainsi soit-il. Mais les Russes se retirent en bon “ordre; leur armée, forte de soixante-dix mille hommes, est bien conduite; elle wa encore essuyé que de petites “pertes; il paraît qu’elle trouve de quoi manger et qu’il nous . sera difficile de la jeter dans le piège que nous lui prépa- “rons. Les chemins sont couverts de nos troupes qui s’efforcent de joindre; la garde en a laissé beaucoup en “arrière ; ces hommes n’ont pas de pain; ils vivent de viande et de pommes de terre, quand ils ont de quoi les faire cuire. $ Nous avons repris notre logement à Nowemiasto, mais “quelle différence! Il était plein de soldats qui Pavaient encombré d’ordures; il a fallu faire jouer la pelle et les
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balais pour le nettoyer ; les marmites ont été aussitôt mises au feu et le souper a occupé toute mon escorte. Il a été. bon : ne pouvant en manger ma part, je l’ai réclamée pour les gens de la maison, à qui j’ai donné le quart d’une oie, un morceau de jambon, du riz bien gras et un pain russe, ce qui les a fait pleurer de joie. Ma toux a redoublé; elle ne m'a point laissé de repos cette nuit sur ma paille et au milieu de mes compagnons et de deux officiers, dont un capitaine d'artillerie de la garde, que j'ai dû horriblement fatiguer par mes quintes sèches et sonores. Le malheur a voulu qu’à minuit le feu prit à la maison; les canonniers de la garde et les soldats logés sous le même toit que nous ont réussi à l’éteindre; si on ne s’en fût pas aperçu, en une demi-heure la maison, toute de bois de sapin, eût été en cendres et peut-être y eussions-nous péri.
29. — Parti à sept heures et demie. Nous nous étions effrayés des mauvais chemins; cependant nous nous en « sommes tirés assez bien. Nous avons encore trouvé les champs de bataille du 24 couverts de cadavres et de chevaux morts; le malheureux Réal, nu comme un ver, était M couché le long d’un fossé, en dedans du champ. Quelles « réflexions ne fait-on pas à la vue de toutes ces victimes d’une guerre dont elles n’ont connu ni le motif, ni le pré-4 texte! Mais il faut faire son devoir, et dussent nos corps mutilés rester sans sépulture, si le maître a ordonné de périr, il faut subir son sort et mourir en obéissant. Les
corbeaux n’attaquent qu’à la dernière extrémité les corps humains ; les chiens n’osent y toucher et les loups s’adres- : sent de préférence aux chevaux. $
Je me suis arrêlé à une lieue plus loin que Nowemiasto ; pour faire manger à nos chevaux un peu de blé de sarra-m sin en forme d’avoine. Le misérable hôpital de cette His ville a recu plus de trois cents blessés ou malades, qu’il am
évacués comme il a pu après les avoir nourris et soignés