UNE BONNE VIEILLE
bon traineau pour lous nos bagages; mon neveu a pris un cheval fou, sauvage, qu’il espère dompter ; M. Le Vert s’en est procuré un autre qui est garrotté, cequi ne l’empêchera pas de tirer le traîneau; nous avons des harnais ; en (out notre affaire va assez bien.
3. — On n'a jamais vu un spectacle de dévastation tel que celui que présente la pauvre ville de Passenheim : il faut que nos gens, et surtout les Russes, y aient mangé deux cents bêtes à cornes; lout est couvert de têtes de vaches encore tenant à la peau, d’estomacs et de fressures de veau, de bœuf, etc. On nous promet un peu de pain, que l'ordonnateur à fait faire pour notre petit quarlier général. Il a bien neigé celte nuit; le temps est froid, un peu brumeux ; nous sommes sur le qui-vive.
Ordre de rester à Passenheim et d’y attendre l’ordonnance promise. Le canon se fait entendre. On dit que les Russes tiennent, Le 3° corps arrive pour se porter demain un peu à la droite. Nous avons renouvelé nos équipages, changé nos voitures et tenu nos chevaux tout prêts.
4. — Nous avons bien dormi sur de la bonne paille. Le temps est superbe; il a un peuneigé à dix heures; le soleil se montre el adoucit le froid. À onze heures et demie, ordre de partir, Nous allons à Allenstein, quatre lieues de traverse et quatre de chaussée. Je monte un traîneau assez joli, traîné par un assez bon cheval ; il m'a fallu laisser à Passenheim ma voiture qui, à force d'aller, était absolument usée ; j'emmène à sa place un pelit chariot du pays.
Je suis arrivé à quatre heures etdemie à Allenstein, ayant toujours trotté, malgré le chemin très montueux et les huit lieues, tant de traverse que de chaussée. La petite ville est dans un fond; son aspect n’est pas désagréable ; les maisons en sont assez bien bâties. Elle est encombrée d’équipages, de carrosses, de caissons, etc. ; le 6° et le 7° corps
y ont les leurs; ceux de Sa Majesté et de sa suite sont partis à quatre heures, un peu avant mon arrivée. J'ai trouvé Îles chirurgiens du 7° corps parcourant les rues avec une caisse d'instruments, ce qui m'a fait d'abord craindre qu'il ny eût beaucoup de blessés; mais ils m'ont dit n’en avoir environ que deux cents, dont très peu de cas graves. Ce sont la plupart ceux d'hier, car on s’est fortement battu à deux licues d'ici. Aujourd’hui encore le champ de bataille n’a pas été plus éloigné jusqu’à midi; alors les Russes ont perdu quatre lieues de terrain, après s’être vigoureusement défendus et nous avoir fait beañcoup de mal. Les 4° et 28° d'infanterie de ligne du 4 corps ont beaucoup souffert. Le 6° corps a donné. Gilbert et Tissot sont en mission à Thorn et le service va comme il peut. Nous aurons demain cinq ou six cents blessés à Allenstein : j’y laisse quatre chirurgiens avec un ordre pour quatre autres qui passeront demain. Il n’y.a pas moyen d’évacuer : tout est ruiné sur la route; tout est désert; jamais les Vandales ne firent tant de mal. Je suis sûr, à l’innombrable quantité de têtes de vaches, de bœufs, de moutons, qu’on rencontre à chaque pas, qu'il n’est pas de soldat qui ne consomme quatre livres de viande par jour. Il est vrai que rarement il a du pain et qu’il ne vit guère que de viande et de pommes de terre; le feu et la fumée des bivouacs le rendent jaune, ” hâve, méconnaissable; il a l’œil rouge; ses habits sont pleins d’ordures et enfumés ; il est maigre, triste, rêveur; on est trop souvent affecté des malédictions, des imprécations que le désespoir et impatience lui arrachent.
Nous sommes logés dans une grande maison qui a été, comme toutes les autres, pillée et dévorée. Je me suis « couché à huit heures, ai dormi jusqu'à minuit. Le ronflement de vingt personnes couchées dans la même chambre, la chaleur excessive du poêle, les punaises et les puces m'ont éveillé. J'avais la langue sèche comme du bois : j'ai bu de l’eau et, ne pouvant me rendormir, je me suis levé «
D. AMBULANCES A ALLENSTEIN 153 pour écrire ces misérables lignes à la lueur d’une petite - chandelle d’an sol de notre pays. J'ai visité la multitude - de nos dormeurs : à droite, neuf chirurgiens sur la paille - el à gauche douze personnes de la maison étendues sur le . plancher et y ronflant fort bien.
À quatre heures du matin, nous partirons tous ; jen ai donné l’ordre. Trois cents traîneaux nous ont précédés. “M: Larrey et ses six aides ont soigné les blessés de la journée. Sans l’ordre inconccvable à nous donné par le major général, nous eussions été aux affaires d'hier et d’au- - jourd'hui : Sa Majesté sera instruite de cet ordre et de ses - résultats. On dit que deux mille Suédois et dix mille Anglais ….sont débarqués et font cause commune avec les Russes et les Prussiens.
5. — La nuit a été froide; il neige encore et à quatre heures on n’y voit goutte. Nous avons pris un guide, avec unc lanterne; je suis monté dans le traîneau russe du chi- - rurgien-major Thomas, et nous sommes partis tous ensemble. J'avais avec moi environ vingt-quatre chirurgiens à “cheval et dix à pied. Nous avons cheminé presque sans y voir jusqu’à cinq heures et demie : la route est assez bonne jusqu’au premier village. Ici nous avons trouvé trente “blessés répandus dans plusieurs maisons, et on m’avait dit “que j y en trouverais quatre cents. Dans le second nous en “avons trouvé le même nombre et avons vu le colonel du “1 d'infanterie de ligne ayant une simple contusion au bras. À sept heures et demie, nous avons rencontré dans un grand village les équipages du 6° et du 7° corps; il a fallu se mettre à leur suite, ce qui nous a prodigieusement retardés. Le froid était vif; la neige tombait à gros flocons ; “oule la route était jonchée de cadavres d'hommes et de
chevaux, de fusils brisés, de voitures cassées, de caissons d'artillerie russe démontés, de pièces de canon, dont deux étaient encore en posilion, chargées el amorcées. Les
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gibernes, la plus belle buffleterie, les gargousses, les cartouches étaient semées de toutes parts. Le beau tapis blanc de neige était souillé de sang et avait été foulé par les hommes et les chevaux qui y avaient manœuvré. Là, les Russes ont perdu beaucoup de monde et laissé beaucoup de bagages le 3 du mois, autrement avant-hier.
Nous comptions aller à Gutistadt, mais on nous a dit que Sa Majesté était à Liebstadt, et nous poursuivimes notre chemin, après avoir fait reposer les chevaux dans un village désolé et ravagé. Nous étions entrés dans une maison de pauvres gens, qui l'avaient désertée; deux blessés français s’y étaient retirés. Il faisait froid dans la chambre transformée en écurie. Un de nos chirurgiens ayant voulu faire du feu au poêle vit deux pieds humains qui sortaient de son embouchure. Il m’en avertit. Je trouvai ces pi ds chauds ; ‘je les pinçai, et aussitôt une voix plaintive se fit entendre du fond de cette espèce de caverne. C’élait un Russe qui s’était fourré dans ce poêle pour y chercher un peu de chaleur; nous l’en retirâmes. Ce malheureux avait recu plusieurs coups de sabre, entre autres un qui lui abattait la peau et Les muscles qui recouvrent l’occipital, et un autre qui luiavail fait au vertexun «apokeparmismos» de la largeur de six francs; nous le pansâmes comme nous pûmes et le laissämes aux soins de la Providence, en attendant le passage des chirurgiens commandés par moi pour recueillir ces infortunés.
Avant d’arriver à ce village, nous avions vu à peu de distance de la route, près une voiture brisée, un Russe ayant de terribles entailles à la tête et qui, Payant nue, avait passé la nuit sur le terrain, seulement abrité par un lambeau de natte. Il était à peine âgé de dix-huit ans. Il nous dit : Nix braute for Rousse (le Russe n’a pas de pain). Hélas! personne de nous n’en avait sur soi et aucun de nos chirurgiens ne put lui mettre un couvre-chef, faute de compresses, dont ils eussent dû avoir leurs poches garnies.