‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 94 sur 293 · UN RUSSE DANS U\ POÊLE · texte numérisé non relu

UN RUSSE DANS U\ POÊLE

Cela me chagrina vivement et attira de ma part des reproches amers à mes collaborateurs, qui depuis n’ont pas oublié la petite provision de charpie et de linge.

L'armée avait poursuivi les Russes à travers des bois el un pays inégal, où il serait impossible de passer par le dégel. De tous côtés sont des lacs, étangs, mares et ruisseaux, maintenant gelés, couverts de neige et sur lesqueis on passe sans s’en douter. Cependant nous avons été deux fois forcés de faire un détour considérable pour éviter des passages dangereux, déjà usés par les colonnes qui nous avaient précédés. C’est dans ces trajets que nous avons pu remarquer les traces des manœuvres des deux armées. Çà el là, il y avait quelques cadavres et quelques Russes encore vivants, qui, ayant résisté au froid d’une première nuit, auront péri de celui de la seconde, sans qu'on eût pu les secourir : c’est un malheur et un sort affreux.

* Après avoir longtemps cheminé, toujours suivant les équipages de Sa Majesté, et ayant été obligés de monter à cheval, tant le traîneau allait lentement et durement, à . cause des sillons à travers lesquels il fallait passer, nous » arrivâmes sur une hauteur où toutes les voitures de la cour élaient arrêtées. On se battait alors vigoureusement à la gauche, près Liebstadt ; le canon et la mousqueterie allaient fort, et assez près de nous. Je vis le carrosse de mon confrère Boyer, qui y avait donné place au général Gar- - danne (des pages), qui avait été touché par une ballemorte.

Je continuai et arrivai dans un gros village, appelé -Wolfsdorf. Dans toute la Vieille-Prusse, les villages sont * beaux, quoique la plupart des maisons soient encore bâties

la plupart en bois; on voit de belles plantations de tilleuls

et d'arbres fruitiers; en été, les maisons sont fraîches et agréablement ombragées. À Wolfsdorf étaient cent cinquante blessés français et cinquante russes, près lesquels je laissai la division de M. Boyer, avec ordre de me rejoindre, quand elle aurait évacué sur Allenstein ces blessés.

Il était tard : le 7° corps, bivouaqué à une portée de cauon, dans un petit bois, et faisant déjà la soupe, venait de battre et sonner la générale pour partir. On disait Sa Majesté à Landsberg; d'autres assuraient qu'elle avait couché en decà, dans un village au delà duquel elle r’avait pu aller. pété au major général que je resterais la

nuit à Wolfsdorf pour les blessés qui y avaient été dirigés :

et parmi lesquels il y avait plus de quatre-vingts dragons, dont deux officiers avaient perdu la jambe. La veille, six mille dragons avaient chargé contre mille Cosaques, qui, volligeant en lirailleurs autour d’eux et parmi eux, pendant qu'ils faisaient leurs évolutions, les avaient hachés et lardés de coups de lance. Ges Cosaques étaient soutenus par deux pièces de canon, qui avaient fait bien plus de mal encore,

de sorte que le 16° et le 4° régiments avaient été presque :

entièrement défaits.

Je croyais le major général à Liebstadt et j'avais chargé

l’aide-major Baltz de lui porter ma lettre, mais celui-ci eut J peur des Cosaques et apprit d’ailleurs que Son Altesse

n’élait point dans la petite ville en question. Je trouvai dans mon gros village l’adjudant-commandant Vuilleminot, le topographe, qui eut la bonté de me faire garder par un factionnaire une grande et belle maison qui, quoique pillée

et dévastée, me fournit un bon asile et me procura une bonne.

nuit. M. Chappe vint partager avec nous cet avantage.

G. —- Après avoir donné les ordres aux chirurgiens restants à Wolfsdorf, je me suis mis en route à huit heu-"

res, croyant aller à Landsberg et y trouver le grand quar-«

tier général. À deux lieues de distance, par des traverses raboteuses qui faisaient sauter mon traîneau el me sc-« couaient horriblement, nous sommes arrivés dans un vil

lage où Sa Majesté avait passé la nuit et d'où elle était partien le matin; M. Lombard y avait bivouaqué. Nous y avons” ‘|

appris de cet ordonnateur que le major général l'avait

BIVOUAC A HERMENDORF 157

… blàämé d’avoir quitté Allenstein sans un ordre de lui, et que - l'intention de Sa Majesté n’était point que nous fussions exposés à passer les nuits au bivouac. Qu'on juge de la posilion d’un quartier général aussi considérable que celui de l'Empereur, lorsqu'il faut qu’il s’établisse dans un village tel que celui de Hermendorf (c’est, je crois, le nom - de la commune en question)! Ce village était vide et à peu - près désert; on n’y avait rien laissé, et les rues, les environs, le devant et le derrière des maisons étaient couverts . d’abris de paille, autrement de bivouacs encore fumants, et dans chacun desquels on avait mangé une vache, un . cochon, etc., dont la peau, les entrailles et la tête étaient ….encôre là. La viande de ces animaux avait été cuite, selon . notre usage, avec des portes, des meubles, des roues de voitures, des vans, des instruments araloires, à défaut “d'autre bois sec, de sorte que le pauvre habitant, en ren- Lrant dans la maison d’où la peur et les coups l’ont chassé, - ne retrouve ni bestiaux, ni Charrue, ni vivres, ni ressour- . ces quelconques.

…—. Je me suis logé au hasard et ai bien rencontré. J'ai aidé - mon hôte et sa femme à enlever quatre tombereaux de fu- …mier qui remplissaient la chambre où vingt-huit grenadiers …delagardeavaient passé la nuit et laissé toutes leurs ordures. “Nous avons approprié celte chambre et de suite cherché “notre vie dans les bivouacs, où nous avons trouvé de la “bonne viande, des pots de terre et de fer et du bois. Un “cochon tué depuis peu gisait dans la rue; il ne lui man- “quait qu'un jambon; nous avons profité de l’aubaine, et nos domestiques, avertis par moi, sont allés lui couper Pautre. Notre cuisine a été bientôt en train. On est allé tuer le reste des pigeons du curé; nous en avons eu six. Ayant voulu voir s’il y avait de l’avoine au grenier, j'y ai aperçu une poule, la seule échappée aux ravisseurs de la “veille; M. d'Albavie lui a bientôt tordu le col et sans la “aire crier. Voilà de quoi faire bonne chère, mais j'ai peu

SSSR à

D | RTE

d’appétit et ma rôlie au vin mêlé d’eau chaude sucrée me fait plus de plaisir que tout le reste.

Le village est plein de blessés; on y en compte 180. Je commande le chirurgien-major Mornac de s’en charger avec sa division. Trois cents prisonniers russes sont réunis dans l’église qui est superbe et que ces barbares auront bientôt dévastée; jy envoie M. Mayot pour m'en rapporter un cicrge, chose essentielle en campagne. Nous nous faisons la barbe; on me raccommode mes culottes qui étaient déchirées. Tout se passe bien : je rapporte à notre hôte des ferrements de chariots trouvés dans les bivouacs ; mon neveu lui fait prendre les peaux des bestiaux qu’ont mangés nos gens; nous lui donnons de notre pain, que sa femme et ses enfants mangent gloutonnement, tant ils sont affamés. La nuit se passe parfaitement.

7. — Je prescris à deux chirurgiens sous-aides, qui ont tous deux mal au pied, de rester au village pour continuer leurs soins aux blessés, sauf à me rejoindre aussitôt qu’ils le pourront, faire sans préjudicier à ce devoir. Nous partons tous pour le village de Gross-Claudow, où le major général nous à fait appeler dans la nuit. L'aide de camp, ou plutôt l’adjoint qui devait nous apporter l’ordre, ayant perdu, à, dit-on, été destitué, vu le mal qu'a causé le retard de notre arrivée.

Nous avons fait assez lestement les huit lieues de mauvais chemin qu’on compte du village d’'Hermendorf à celui” de Gross-Claudow. Quelle saison! Quel froid! Quel pays! Nous avons traversé des bois extrêmement épais, où loi : s égarerail mille fois si on n'avait un guide sûr et fidèle: mais aux grandes armées il y a presque toujours une séH0l | non interrompue de soldats et de voitures qui, du point de départ à celui du gîte, dirigent le voyageur. Jai voyagé dans mon petit traîneau et très vite. IL était quatre heures quand nous sommes arrivés. Sa Majesté, avec toute sa”

Page 1