LE CIMETIÈRE D'EYLAU
d'ambulance n’élaient pas encore arrivées; une fois venues, on en à ouvert une et le linge, la charpie, les instruments n’ont pas manqué. On a fait un grand feu à peu de distance du premier hangar, pour passer la nuit autour, car le froid devient de plus en plus piquant et la neige continue de tomber.
Nous sommes allés, MM. Le Vert, Mayot et moi, sur la partie la plus élevée du cimetière pour voir la fin de la
bataille et jouir du spectacle des deux redoutables armées
en présence. L’artillerie de la garde avait pris cette position. Le revers de cette hauteur était couvert des cadavres des braves canonniers tués à leurs pièces dans la matinée ; on ne peut arrêter sa vue nulle part, sans rencontrer des vingt et cinquante cadavres à la fois; c’est une boucherie affreuse. L’ennemi n'a paru très nombreux: ses tirailleurs seuls, rangés sur une ligne et éloignés les uns des autres
… de septou huit pieds, faisaient encore feu, et on ne tirait
plus que quelques coups de canon. La cavalerie de la garde
- était rentrée; le reste était en bataille, La plaine est im- - mense el sur son fond de neige on peut facilement consi-
dérer les corps combattants, l'infanterie alignée, la cavalerie toujours prête à donner. Les mouvements des troupes, l’éclat des armes, les manœuvres et le feu de
l'artillerie, les hommes qui marchent, les cadavres innom-
… brables de ceux qui ont cessé d’être, etc., quel spectacle à . la fois curieux et déchirant! Au revers du cimetière, du
- côté de la plaine, le sang avait terriblement coulé: c'était - celui des Russes. Autour de l’église, dans la ville, dans les
«cours, maisons, partout enfin, on ne voyait que cadavres
et chevaux morts ; les voitures passent dessus: les parcs
d'artillerie les hachent et écrasent les crânes et les mem- … bres. L’ennemi a jeté beaucoup de boulets creux et d’obus Sur la ville, ce qui n’a pu en chasser nos soldats pillards et affamés qui, pour une poignée de pommes de terre et un pot à soupe, s’exposent éminemment à périr.
De retour du champ de bataille, où plus de trois cents blessés français restaient étendus, sans qu’il fàt possible d'aller jusqu’à eux, je suis revenu à nos hangars, En passant, j'ai vu Sa Majesté observant du haut d’un mamelon et à cheval les mouvements des Russes ; plusieurs fois dans
le jour, elle a été le point de mire de plus d’une batterie,
et près d’elle il est tombé cinq ou six obus, dont les éclats ont volé autour de sa personne. J’ai trouvé le service chi- rurgical de nos hangars en pleine activité, mais quel service | Des jambes, cuisses et bras coupés, jetés avec les corps morts devant la porte; des chirurgiens couverts de sang ; des infortunés ayant à peine de la paille pour eux et grelottant de froid! Pas un verre d’eau à leur donner; rien pour les couvrir; le vent soufflant de toutes parts sous les remises dont le soldat enlevait les portes pour former son bivouac à quelques pas de là. J'ai fait apporter quelques brassées de paille déjà brisée pour couvrir un peu ces braves gens; les portes de grange ont été rétablies du côté où la bise soufflait le plus fort, et, après avoir exhorté mes collaborateurs, distribués par moi de tous côtés, à tenir bon à l'ouvrage le plus longtemps qu'ils pourraient, je suis retourné à mes équipages, à un quart de lieue de là. Je
me suis assuré, en passant devant le bivouac des char=-
rettes d’ambulance, qu'on donnerait du bouillon à la plupart des blessés; j'ai fait porter des chandelles aux chirurgiens, ainsi qu une nouvelle provision de linge et quelques caisses d'instruments de plus.
Arrivés à notre voiture, nous avons pourvu au souper de nos gens et arrangé les chevaux pour passer la nuit glaciale dont nous sommes menacés. Je vois venir cinq ou
six officiers de l’état-major général qui, cherchant un «
asile pour la nuit, ont cru le trouver dans notre baraque ;
je leur ai dit qu’elle était pleine de blessés, leur ai montré
le colonel Henriot, le commandant Dupuy et sept ou huit autres officiers blessés, ce qui les a aussitôt éloignés.