‹ Journal des campagnes du chevalier de Lévis en Canada de 1756 à 1760 [microforme]Chapitre 26 sur 46 · PRISE DE LOUISBOURG PAR LES ANGLOIS · texte numérisé non relu

PRISE DE LOUISBOURG PAR LES ANGLOIS

La cour d'Angleterre, malgré les projets d’offensive sur le Canada, n’avoit pas perdu de vue Louisbourg,

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connoissant de quelle conséquence leur étoit ce poste pour la prise de ce pays. Ses forces et escadre devoient s’assembler à Halifax. Notre cour, qui n’ignoroit point ces préparatifs crut qu’en envoyant un renfort en troupes et cinq à six vaisseaux de guerre on seroit en état de faire échouer l’entreprise de nos ennemis; qu’à l'égard du Canada, on 8e tireroit d'affaire avec des vivres, croyant d’ailleurs que si les Anglois attaquoicnt Louisbourg, ils attaqueroient faiblement cette colonie. Quatre vaisseaux et une frégate aux ordres de M. Boissier, portant un bataillon de volontaires royaux furent envoyés en escadre et suivis par un vaisseau et trois frégates aux ordres de M. de Gouttes, qui portoit le régiment de Cambis. Le Sr de la Houlière fut envoyé pour prendre le commandement du corps des troupes avec des instructions secrètes. On se prépara à défendre l’entrée du port et les débarquements. On avoit fait des batteries à l’Anse de Gabarrus et à l’Anse aux Sables avec des retranchements.

Le 8 juin, les ennemis se présentèrent avec environ soixante-dix berges vis-à-vis celle de Gabarrus. Le feu de notre artillerie les fit dériver vers la pointe qui sépare les deux anses, où il y a des rochers très escarpés ; et, comme on ne croyoit pas possible que l’ennemi pût y débarquer, on n’y avoit mis personne: quelques berges s’en étant approchées, il y grimpa quelques soldats qui furent suivis par le reste qu'ils appelèrent. On ne s’en aperçut que lorsqu'il fut trop tard pour y porter remède. On 8e replia de partout,

étant poursuivi vivement par l'ennemi, qui, par le temps qu’il mit pour se rendre maître de cette place, prouva plus son peu d’expérience au genre de la guerre que la bonté du poste. On capitula le 26 juillet aux conditions suivantes : 1° la garnison prisonnière de guerre et portée en Angleterre sur les vaisseaux de Sa Majesté Britannique ; 2° toute l'artillerie, munitions de guerre et de bouche seront remis ; 3° le gouverneur donnera ordre que les troupes qui seront dans l’île Saint-Jean et dépendance 8e rendront à bord des vaisseaux anglois que l’amiral enverra pour les recevoir ; 4’ les négociants et commis qui n’ont point porté les armes seront envoyés en France.

Quant à la partie de Carillon, on travailla sans relâche à perfectionner le retranchement, comptant

que l’ennemi feroit une nouvelle tentative avant la fin de la campagne, ayant une armée assez considérable pour entreprendre, et qui s’étoit retranchée au lac Saint-Sacrement.

SEPTEMBRE

Le 6 de septembre, M. de Montcalm reçut un courrier de M. de Vaudreuil pour lui apprendre que les ennemis, aux ordres du colonel Brudstreet, avoient pénétré par la Rivière des Agniès et de Choagen dans le lac Ontario, et qu'après trois jours de siège ils

oure les pient dans

DU CHEVALIER DE LÉVIS 149 avoient pris le fort de Frontenac, nos barques et nos magasins, et avoient fait la garnison prisonnière de guerre; et qu’aussitôt qu’il avoit appris que les Anglois avoient fait la descente à Frontenac, il avoit fait partir M. Duplessis, major de Montréal, avec trois mille Canadiens et tous les sauvages qu'il avoit pu rassembler pour aller au secours de ce fort ; que M. Duplessis arrivé à la Présentation avoit appris qu’il avoit capitulé. M. de Vaudreuil lui ajoutoit qu’il avoit donné ordre à M. Duplessis d'envoyer en toute diligence et à tout événement M. de Montigny, capitaine des troupes de la Marine, avec six cents hommes pour renforcer la garnison de Niagara. M. le marquis de Vaudreuil marquoit de plus par ses dépêches qu'il étoit dans la plus grande inquiétude sur le sort de cette partie, et qu’il craignoit que les ennemis n’y eussent marché après la prise du fort de Frontenac. M. de Vaudreuil marquoit aussi que Louisbourg avoit capitulé le 27 juillet ; que tous ces malheurs arrivés dans le même temps mettoient cette colonie dans la plus grande détresse, et qu’il prioit M. le marquis de Montcalm de se rendre le plus tôt qu’il seroit possible à Montréal pour conférer avec lui sur les nouveaux arrangements à prendre dans les circonstances présentes.

M. le marquis de Montcalm partit de Carillon dans nuit du 7 au 8 pour Montréal. M. le chevalier de Lévis resta chargé du commandement de l’armée et continua à faire travailler avec la même activité à perfectionner les retranchements.

150 JOURNAI, DES CAMPAGNES

Quelques jours avant le départ de M. de Montcalm, le bataillon du chevalier de la Corne avoit été replié à la Chûte, et il n’y avoit que deux cents hommes qui montoient la garde au lac Saint-Sacrement.

Le 10, au soir, M. de Rigaud, qui commandoit au camp de la Chôûte, informa M. le chevalier de Lévis, que le capitaine qui commandoit les deux cents hommes au lac Saint-Sacrement avertissoit qu’il paroissoit plusieurs berges des ennemis ; que son poste avancé en avoit compté plus de cinquante et, dans un plus grand éloignement, on en aperçevuit encore une très grande quantité ; que dans ce moment où il écrivoit, qui étoit à l’entrée de la nuit, il y avoit une quinzaine de berges à l’Ile au Mouton, ce qui lavoit obligé de retirer le poste qu'il avoit dans cette île, qui étoit sa garde le plus avancée.

M. le chevalier de Lévis manda à M. de Rigaud d’ordonner «u capitaine du poste du lac Saint-Sacrement de se tenir bien sur ses gardes, et que, si les ennemis mettoient du monde à terre, il n’avoit qu’à se replier avec son détachement au cap de la Chute; de faire passer, la nuit, au bivouac à son camp, des troupes de la Marine et de le faire détendre, et de tout disposer afin que tous les équipages fussent embarqués au premier ordre pour se replier sur Carillon.

M. le chevalier de Lévis manda aussi à M. de Rigaud que les compagnies de grenadiers, les volontaires et les piquets des troupes de terre se rendroient à la pointe du jour sur les hauteurs de la Chute pour

favoriser sa retraite avec les troupes de la Marine, dans le cas qu’il fût obligé de se replier.

A la pointe du jour, le capitaine qui commandoit au lac Saint-Sacrement, donna avis que les ennemis s’étoient retirés. Les volontaires des troupes de terre avec ceux du camp de la Chute et une cinquantaine de sauvages furent à la découverte jusqu'aux Arbres Martachés et ne trouvèrent aucun vestige qui indiquât que les ennemis eussent débarqué.

M. de Bourlamaque partit, le 11, de Carillon pour se rendre à Québec s'y rétablir de sa grande blessure.

MM. de Bailleal, de Saint-Romme et Herbin fils, qui avoient été à la découverte avec une vingtaine de sauvages ou Canadiens arrivèrent le 12 et rapportèrent qu’ils avoient été jusque sur les hauteurs qui dominent le camp des ennemis, d’où on le pouvoit bien distinguer; qu’ils l’avoient trouvé dans la même position, et qu’il ne paroissoit pas que les ennemis eussent fait aucun mouvement ; que M. Herbin s’étoit encore approché plus près avec quatre sauvages pour tâcher de faire un prisonnier ; qu’il n’avoit pas pu réussir ; qu’ils avoient tué deux hommes et qu'ils n’avoient pu lever de chevelure qu’à un, étant trop près des gardes des ennemis.

M. le chevalier de Lévis forma un détachement de trois cents hommes, soldats de la Marine, Canadiens et sauvages, aux ordres de M. de Repentigny, capitaine des troupes de la Marine, pour aller s’embus-

quer vers le milieu du lac Saint-Sacrement, dans une anse pour faire en sorte d'enlever les berges que les ennemis avoient à la découverte.

M. de Repentigny resta cinq jours embusqué sans qu'elles parussent, et, manquant de vivres, il fut obligé de rentrer avec son détachement.

Il nous arriva un déserteur qui nous rapporta que les ennemis étoient toujours dans la même position ; qu’ils attendoient le renfort de Louisbourg ; qu’ils avoient construit une barque percée de dix-huit pièces de canon et qu’ils travailloient à construire deux galères ; que la veille qu’il étoit déserté, il étoit arrivé deux pièces de canon de 24 livres de balles; qu’il leur arrivoit une fois toutes les semaines un convoi de vivres et que l’on construisoit un grand hangar pour les mettre à couvert.

Après que les retranchements furent perfectionnés, M. le chevalier de Lévis fit travailler avec la même diligence à faire une seconde ligne de retranchements, depuis le fort jusqu’à la rivière, pour assurer la retraite de la première dans le cas que l’on y fût forcé, pour pouvoir s’embarquer avec sûreté.

M. le marquis de Montcalm arriva la nuit du 16 au 17 ; il fit part à M. le chevalier de Lévis des dispositions qu'ils avoient projetées avec M. le marquis de Vaudreuil ; que, lorsqu'il étoit parti de Montréal, on ignoroît encore le sort de Niagara et même les mouvements des ennemis ; que M. le marquis de Vaudreuil comptoit de rétablir le fort de Frontenac ; de rattaquer

DU CHEVALIER DE LÉVIS 153 Niagara, s’il étoit pris, et même Choagen si les ennemis le rétablissoient ; qu’il attendoit avec impatience des nouvelles des mouvements des ennemis pour se décider et pour faire descendre M. le chevalier de Lévis à Montréal pour y venir prendre des instructions et se charger de l’exécution de ses projets dans la partie du lac Ontario.

Le 26 SEPTEMBRE

M. le marquis de Montcalm reçut un courrier de M. le marquis de : audreuil pour lui apprendre que les ennemis s’étoient retirés de Choagen ; qu’ils avoient brûlé nos barques et quelques-unes de leurs berges ; mais qu’on ignoroit encore la route qu’ils avoient prise et qu'il lui restoit quelques inquiétudes sur Niagara.

Il nous arriva, le 25, un déserteur des ennemis, de l’armée du lac Saint-Sacrement, qui dit que le bruit étoit général dans leur armée que le secours des six mille de Louisbourg étoit arrivé à Orange et qu'il devoit incessamment arriver au lac Saint-Sacrement, et qu’aussitôt qu’il seroit arrivé, on devoit nous attaquer ; il dit aussi qu’il venoit beaucoup de vivres et que, la veille qu’il étoit parti, il étoit arrivé au fort Lydius deux pièces de canon de 24; que l’on avoit fini de construire deux galères de douze rames sur chaque bord et que l’on travailloit à en construire deux autres.

M. le marquis de Montcalm envoya ce déserteur et sa déposition à M. de Vaudreuil.

Le 29 SEPTEMBRE

M. le marquis de Montcalm a fait replier le camp de la Chute pour venir camper en ligne à Carillon ne laissant qu’un détachement de deux cents hommes, pour passer la journée sur les hauteurs de la Chute, et une compagnie des volontaires et quelques sauvages pour aller à la découverte au lac Saint-Sacrement avec ordre de 8e replier à l'entrée de la nuit avec le détachement de la Chute dans les retranchements.

LE 2 oCTOBRE

Le général Abercromby envoya un officier dans une berge avec vingt soldats porter des lettres pour M. de Vaudreuil ; il écrivit en même temps à M. de Montcalm pour le prier de les lui faire passer. Ces dépéches étoient une sommation à M. de Vaudreuil de faire exécuter la capitulation de Frontenac. L'officier anglois fut arrêté au lac Saint-Sacrement par notre compagnie de volontaires et y passa la nuit, et, le lendemain matin, M. de Montcalm envoya cet officier avec sa réponse.

M. de Montcalm reçut un courrier de M. de Vau-

dreuil pour lui apprendre que les ennemis n’avoient point été à Niagara ; que le colonel Bradstreet s’étoit retiré vers les hauteurs des terres de la Rivière de Choagen ; qu'il ignoroit s’il ne rétabliroit point à ce portage les forts Bull et William ; que M. Duplessis, qui étoit resté à la Présentation, avoit envoyé trois cents sauvages pour être informé positivement des mouvements des ennemis ; qu’il envoyoit M. de Pontleroy, ingénieur, à Frontenac, pour rétablir le fort dans la même position ou dans une meilleure ; qu’il étoit obligé d’avoir trois mille Canadiens occupés à faire passer des vivres à Niagara pour les pays d’Enhaut ; qu’il avoit reçu des nouvelles de M. de Ligneris, commandant à la Belle-Rivière, du 29 août, qui lui mandoit que les ennemis étoient toujours dans la même position au fort de Cumberland ; qu’il paroissoit encore incertain s'ils ne viendroient point l’attaquer. M. de Vaudreuil ajoutait que les forces de M. de Ligneris étoient assez considérables pour ne pas craindre l’ennemi dans cette partie et que M. de Bellaître marchoit encore à son secours avec les habitants du Détroit et les sauvages. M. de Vaudreuil paroissoit seulement fort inquiet pour pourvoir à la subsistance de cette partie.

M. de Vaudreuil a mandé à M. le marquis de Montcalm qu’il ne lui restoit plus d'inquiétude pour la frontière du lac Ontario et que, sur la dépositicr du déserteur qu’il lui a envoyé, il ne doutoit pas que les ennemis ne fissent encore une tentative pour venir

156 JOURNAÏI, DES CAMPAGNES

nous attaquer à Carillon, et qu’il se disposoit à lui faire passer le plus promptement qu’il sera possible les meilleurs hommes qu’il pourra tirer des gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières et qu'il mande à M. Duplessis qu’aussitôt que son détachement sera rentré qu’il le fasse descendre à la Chine avec la plus grande diligence, d’où il le fera passer par Saint-Jean pour se rendre à Carillon. Par l'arrangement de M. le marquis de Vaudreuil, il paroit que le secours qu’il annonce ne pourra arriver à Carillon que vers le 20 octobre ; mais comme la saison est déjà avancée, il y a lieu de croire que nous n’en aurons pas besoïn et qu’il n’est pas possible aux ennemis de rien entreprendre de cette campagne dans cette partie.

M. le marquis de Montcalm a écrit à M. de Lusignan, commandant au fort Saint-Frédéric, d'arrêter les milices pour les faire travailler à réparer ce fort ; il envoya à cet effet le sieur de Germain, capitaine au régiment de la Reine, pour avoir la direction des travaux.

Deux partis de sauvages de vingt hommes chacun que nous avions à la guerre, sont rentrés le 5 sans avoir rien fait et nous n’avons rien appris des mouvements des ennemis.

LE 18 ocTOBRE

M. le chevalier de Lévis fut au fort Suint-?

pour voir dans quel état étoient les mil

gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières au nombre de deux mille hommes et arrêter avec M. Germain les travaux à faire audit fort pour y faire travailler les miliciens avec la plus grande activité ; il détermina qu’on entoureroit le fort d’un fossé avec une palissade dans le fond du fossé ; que, des terres que l’on tireroit de ce fossé, jetées sur les glacis, on en formeroit un chemin couvert, qui seroit aussi palissadé et qu’on feroit une enceinte de palissades depuis l'angle du bastion jusqu’au lac pour mettre à couvert d’un coup de main les maisons des habitants situées au dehors du fort ; le sieur Germain a fait exécuter ce travail avec la plus grande activité ; il a été fini le 1° novembre, et aussitôt qu’il a été dans sa perfection les habitants ont eu ordre de s’en retourner chez eux.

M. Wolf fut envoyé, le 28 octobre, à l’armée des ennemis porter la réponse de M. le marquis de Vaudreuil au général Abercromby ; par ce qu’il aperçut à leur armée et leurs mouvements, nous ne doutâmes point qu’ils n’eussent décampé le lendemain pour se retirer au fort Lydius et aller prendre leurs quartiers d'hiver. Sur le rapport de M. Wolf, M. le marquis de Montcalm envoya deux partis de sauvages de trente hommes chacun commandés par MM. de Florimond et de Charly pour être informé plus positivement des mouvements des ennemis. M. de Florimond eut ordre de se porter sur le chemin du fort Lydius et M. de Charly sur les hauteurs de la tête du lac Saint-Sacrement qui dominent sur le camp des ennemis.

LE 31 oCTOBRE

Il arriva un déserteur qui confirma que les ennemis avoient décampé le 29 et le 30. M. de Charly, qui rentra le même jour, dit qu’il les avoit trouvés décampés, qu’il avoit été dans leur camp. M. de Florimond rentra le 1° novembre; il amena un prisonnier de leur arrière-garde que des sauvages de son parti attaquèrent et dont ils tuèrent sept ou huit hommes, n'ayant fait que ce seul prisonnier; nous n’eûmes qu’un sauvage qui eut le bras cassé. Le rapport de ce prisonnier fut que l’armée des ennemis étoit en marche sur plusieurs divisions pour se rendre dans leurs quartiers; qu’il ne restoit pour la garnison au fort Lydius qu’un bataillon de Royal Américain et quatre com,:gnies de Roger. Il nous apprit aussi que cinq bataillons des troupes qui avoient fait le siège de Louisbourg étoient arrivés à Orange; qu’elles étoient de même en marche pour aller prendre leurs quartiers ; qu’il ne devoit rester que deux bataillons dans cette place, un à Corlac et un bataillon d’Ecossois dans les habitations de la Rivière des Agniès jusqu’au fort Bull.

NovemBre 1758

Le 1” novembre, M. le marquis de Montcalm commença à faire défiler l’armée pour se rendre dans

omans

leurs différents quartiers ; le 5, les dernières troupes partirent de Carillon ; il resta quatre cents hommes de garnison à ce fort aux ordres de M. d’'Hébecourt, capitaine au régiment de la Reine, et deux cents à Saint-Frédéric aux ordres de M. de Lusignan, capitaine des troupes de la Marine.

LE MÊME JOUR

1° novembre, M. le marquis de Montcalm envoya le sieur de la Pause, capitaine-aide-major du bataillon de Guyenne, avec la compagnie des volontaires de Duprat et quelques sauvages et Canadiens pour visiter l’ancien camp des ennemis à la tête du lac Saint- Sacrement, où, selon le rapport du déserteur et des prisonniers, ils avoient fait des caches de plusieurs effets; notre détachement en trouva effectivement une où ils avoient mis les agrès des galères et de la burque qu’ils avoient construites sur le lac, laquelle a été coulée à fond sans que nous ayons pu la trouver. On découvrit plusieurs berges et bateaux cachés dans les anses, et l’on trouva un grand trou où ils avoient mis une grande quantité de chaux. Dans quelques autres endroits, on découvrit aussi des caches de quelques barriques de lard et de farine. Notre détachement mit le feu aux restes de retranchements des ennemis qu’ils n’avoient pas entièrement brûlés et dégradés; on emporta tous les effets qu’on avoit trouvés dans ces

différentes caches. Notre détachement rentra à Carillon le 3 de novembre.

M. le marquis de Montcalm et M. le chevalier de Lévis en partirent le 4 pour se rendre à Montréal, où ils arrivèrent le 9. On eut beaucoup à souffrir dans cette route par un coup de vent qui dispersa tous les batesux dont plusieurs furent en danger de périr. Celui où étoit M. le chevalier de Lévis courut de grands risques. Le froid fut excessif puisque la rivière de Saint-Jean et celle de Chambly furent arrêtées par les glaces et que les quatre bataillons du gouvernement de Montréal et celui des Trois-Rivières furent obligés d'abandonner leurs bateaux et leurs équipages et de se rendre après dans leurs quartiers où ils ne sont arrivés que du 12 au 15 du même mois. Cette route nous a coûté six hommes qui ont été noyés ou qui sont morts de froid ; il y en a eu plusieurs qui ont eu les pieds et les mains gelés.

Sur la réquisition que le général Abercromby avoit fait à M. le marquis de Vaudreuil de faire exécuter la capitulation de Frontenac qui étoit que la garnison seroit prisonnière de guerre ou échangée pour le même nombre, il se détermina, quoique les anglois en Amérique n'aient jamais tenu aucune de leurs capitulations, à taire l'échange et à renvoyer cent cinquante anglois pour le même nombre de soldats, qui avoient été pris à Frontenac; et M. Lesculaire, colonel de milice, fut échangé pour M. de Noyan, qui commandoit à Frontenac; et les autres officiers furent échan-

gés à grade égal. M. le marquis de Vaudreuil permit même à M. Lesculaire de racheter cinquante femmes ou enfants qui étoient aux mains des sauvages. M. le Borgne, lieutenant des troupes de la Marine, fut chargé d'amener M. Lesculaire avec les prisonniers échangés à Carillon, d'où M. Wolf les conduisit le 10 au fort Lydius avec un détachement de vingt hommes. Les prisonniers, de même que les soldats de notre détachement, eurent beaucoup à souffrir du froid, M. Wolf fut obligé de laisser au fort Lydius un soldat du bataillon de Guyenne qui avoit les pieds gelés ; le commandant de ce fort lui promit d’en avoir grand soin et de le renvoyer quand il seroit guéri. M. Wolf rentra le 16 avec son détachement. Il nous apprit que les officiers anglois du fort Lydius lui avoient dit que le général Abercromby avoit été rappelé, et qu'il étoit remplacé par le général Amherst, qui avoit commandé l’expédition de Louisbourg et qu’il étoit arrivé à New-York.

Dans les derniers jours du mois d'octobre, avant que de partir de Carillon, nous apprîmes par M. de Vaudreuil qu’un détachement des ennemis au nombre de neuf cents hommes commandés par M. Grant, major d’un des bataillons écossois, et un major des milices s’étoient avancés le 13 octobre jusqu’à la portée du canon du fort Duquesne pour surprendre pendant la nuit le camp des Canadiens et des sauvages que nous avions sous cette place,

Le détachement des ennemis fut découvert à la:

pointe du jour par nos sauvages qui firent dans le moment le cri et donnèrent l’alarme aux Canadiens : M. de Ligneris, qui commandoit dans cette place, fit prendre les armes à tout le monde qui consistoit en environ quinze cents hommes qui marchèrent sur le champ aux ennemis qui furent eux-mêmes surpris d’un si grand nombre. Ils nous croyoient sans sauvages et nous en avions cinq à six cents qui enveloppèrent le détachement des ennemis, qui fut défait en peu de temps. Ils eurent cinq cents honimes tués ou faits prisonniers ; il ne s’en sauva pas plus de trois cents qui évitèrent le même sort par la fuite. M. Grant et le major des milices furent faits prisonniers avec trois officiers. Nous ne perdîmes que vingt hommes tués ou blessés. On apprit par les prisonniers que le général Forbes étoit en marche avec une armée de six mille hommes pour venir attaquer le fort Duquesne ; que le détachement de M. Grant n'’étoit que l’avantgarde pour reconnoître les chemins; que l’armée du général Forbes avoit pris une route différente que celle de Bradock ; qu’elle s’étoit assemblée à Lancastre, en Pensylvanie et qu’elle s’étoit ouvert un chemin par Raistown, d’où elle avoit passé les montagnes des Apelaches et étoit arrivée aux sources de la Rivière d'Atigué, où elle s’étoit retranchée à Royal-Hanon, distante d'environ dix-huit lieues du fort Duquesne. M. de Ligneris ne comptoit point l’armée des ennemis si considérable et si près de lui ; il avoit toujours envoyé ses décruvreurs par la route de Bradock au

fort de Cumberland ; il ne pensoit pas qu’il fût porsible à l’ennemi de s’ouvrir un chemin dans une autre partie.

Sur la nouvelle que les ennemis se retranchoiïent à Royal-Hanon, M. de Ligneris prit la résolution d’envoyer un parti de six cents hommes aux ordres de M. Aubry, capitaine des troupes de la Marine, à la Louisiane pour tâcher d’inquiéter les ennemis dans leurs travaux et de leur enlever quelques convois. M. Aubry s’avança avec son détachement jusqu’à une demi-lieue de Royal-Hanon, où il rencontra une garde d’une cinquantaine d'hommes qu’il replia et la suivit jusqu'aux retranchements où l’armée du général Forbes prit les armes sans oser en sortir. M. Aubry fusilla tout le reste du jour sur le retranchement et fit brûler tout ce qui étoit en dehors et ses sauvages tombèrent sur un convoi où ils enlevèrent trois cents bœufs ou chevaux. On estima dans cette occasion que les ennemis ont perdu plus de deux cents hommes et nous n’en eûmes que huit de tués ou blessés. M. Aubry se replia à la pointe du jour; et, dans deux jours de marche, il fut de retour au fort Duquesne. Après cette expédition, la saison étant déjà avancée, M. de Ligneris manquant de vivres fut obligé de renvoyer une partie de sa garnison. M. Aubry retourna aux Illinois avec un détachement de deux cents hommes et M. de Saint-Ours partit pour Montréal avec un détachement, M. de Bellaître partit aussi pour le Détroit avec un

164 JOURNAL DES CAMPAGNES détachement, de façon qu'il ne resta au fort Duquesne que quatre cents hommes de garnison.

Les ennemis furent informés du peu de monde qui nous restoit au fort Duquesne. Ils prirent la résolution de continuer d’y marcher et d'ouvrir une route pour y mener de l'artillerie. M. de Ligneris, informé par ses découvreurs de l’approche du général Forbes et de toutes ses forces et jugeant que sa place ne pouvoit point y résister longtemps, se détermina à l’évacuer et à la faire sauter et brûler. Il renvoya l’artillerie, les gros équipages et les malades aux Illinois et se replia le 23 novembre au fort Machault, situé sur la Belle-Rivière, à quarante lieues au-dessus du fort Duquesne, à l'embouchure de la Rivière-aux-Bœufs.

Dans les derniers jours du mois de novembre, M. de Saint-Ours arriva à Montréal avec son détachement de la Belle-Rivière. M. de Montigny, capitaine des troupes de la Marine, arriva en même temps à Montréal avec d'autres officiers qui avoient conduit avec quinze cents Canadiens des vivres à Niagara; ce détachement eut beaucoup à souffrir, la saison étant déjà avancée pour naviguer dans le lac Ontario; les bataillons des troupes de terre furent destinés à hiverner dans la côte des trois gouvernements et, faute de vivres, devoient être nourris par les habitants. On ne destina que trois cents hommes pour le service de la place de Québec, cinquante aux Trois-Rivières et deux cent cinquante à Montréal. M. de Montcalm partit de Montréal les derniers jours du mois de décembre pour aller à Qué-

bec pour conférer avec Monsieur l’Intendant sur les besoins des troupes de terre. M. le chevalier de Lévis resta à Montréal chargé de la police des troupes de terre de ce gouvernement.

Dans le mois de janvier, M. le marquis de Vaudreuil envoya différents partis de sauvages d’environ deux cents pour hiverner à Carillon, tant pour chasser que pour harceler les ennemis pendant l’hiver. Les premiers jours du mois de février, M. du Fay, enseigne dans le régiment de la Reine, fut détaché par M. d’Hébecourt, commandant au fort de Carillon, avec trente sauvages pour se porter entre le fort Lydius et celui de Sarosto, pour intercepter quelques convois des ennemis et faire en sorte de faire quelques prisonniers ; il attaqua un détachement de quarante hommes des ennemis entre ces deux forts, qu’il mit en fuite, dont il tua six hommes et fit un prisonnier que M. d’Hébecourt envoya à M. le marquis de Vaudreuil dans les derniers jours du mois de février. Ce prisonnier nous apprit que les ennemis étoient tranquilles dans leurs quartiers et qu’ils ne se disposoient point à faire aucun mouvement dans l'hiver. M. de Boishébert, qui commandoit à l’Acadie, reçut ordre de passer à l’Ile Royale avec le plus de monde qu’il pourroit sur l’avis que l’on avoit que cette île devoit être attaquée, mais n’ayant pu y arriver qu’a-

près la descente des Anglois, il ne put être d’aucun secours, quoiqu'il restât dans l’île jusqu’à la reddition de la place qu'il repassa le détroit de Canceau pour retourner en Acadie.

Il laissa M. de Boucherville à son poste à Miramichy et partit avec environ deux cents hommes pour aller vers la Rivière Saint-Jean, où il trouva des Anglois qui construisoient un fort. Ne se croyant pas en état d'empêcher cet établissement, il se retira à trente lieues au-dessus, où il fit faire un retranchement ; il en confia le commandement à M. de Saint- Simon et se rendit à Québec.

Dans les derniers jours du mois de février, il arriva à Québec un Canadien qui avoit été fait prisonnier par les Anglois et qui avoit trouvé le moyen de se sauver du fort que les Anglois avoient nouvellement construit à la Rivière Saint-Jean. Il rapporta que ledit fort étoit entièrement fini, qu'il étoit terrassé et entouré d’un bon fossé palissadé, qu'il y avoit trente pièces de canon et cinq cents hommes de garnison.

M. de Ligneris manda à la fin de février à M. le marquis de Vaudreuil que les Anglois avoient construit un fort palissadé sur la hauteur auprès de laquelle étoit situé le fort Duquesne ; qu’il y avoit trois cents hommes de garnison et que l’armée du général Forbes étoit retirée de l’autre côté des Montagnes des Apotaches et qu’il avoit laissé une garnison de cinq cents hommes à Royal-Hanon. M. de Ligneris mandoit en même temps que les sauvages de toutes les

nations de la Belle-Rivière, quoiqu'ils se fussent retirés dans l'intérieur des terres, paroissoient nous être toujours attachés et bien disposés pour nous, et qu'ils attendoient avec bien de l’impatience que les François revinssent au printemps avec de nouvelles forces à la Belle-Rivière pour en chasser les Anglois, et qu'ils

l’avoient assuré qu'ils frapperoient toujours les premiers.

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