AVIS A MM. LES ABONNES
La nécessité de remplacer la nouvelle de M. le marquis de Foudras, dont la fin est ajournée par suite de son indisposition, a retardé de plusieurs jours la publication de ce numéro.
L'abondance des matières qu'il contient nous a mis dans la nécessité de remettre également la livraison du Gaston Phœbus qui, bien que tirée, ne paraîtra que fin novembre.
UN TAVOLAZZO EN PIEMONT
UNE CHASSE AU COQ DE BRUYÈRE DANS LES ALPES
(Suite»)
EbouT de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude qu'au moins une des deux promesses que le vieux Titano nous avait faites, la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffît pour faire entrer l'espoir et la joie au cœur du chasseur. Quand j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit n'était pas entièrement achevée encore , mais comme elle était belle à son déclin ! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en automme sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de leur âpre nature, bientôt paralysée parl'hivcr. Ama droite le croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée dont l'effet était ravissant et tout-à-fait nouveau pour moi. A ma gauche le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amans. Rien ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides instans que je savourais avec
(\) La reproduction de ecl article est interdite. — Voir, pour le commncemcni, les livraisons d'août et de «-eplcmbre 1847, onzième année.
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une ivresse recueillie. Bientôt l'aurore se leva à la fois riante etsplendide, comme une jeune ûlle que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil, s'élançait à l'horizon semblable au bouquet d'un feu d'artifice. D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires sur ce fond lumineux, puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac sortaifpeu à peu de la brume qui le voilait, comme un œil bleu dont la paupière se soulèverait lentement; là, de sombres sapins, lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs troncs séculaires. Derrière moi, do grandes masses de forêts couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le temps d'atteindre. Dans ce tableau le côté sévère était sublime, et ce qu'il avait de riant était délicieux : c'était la nature dans sa grâce et dans sa majesté*
Je pus alors prendre une idée exacte de la position qu'occupait la cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue se portât elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la direction de Pigncrol, elle rencontrait les montagnes disposées en amphithéâtre, à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé. Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement innocens en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'oeil soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été possible d aller à la chasse.
Gomme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande
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ombre qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en môme temps une haleine chaude sur ma main gauche pendante à mon côté.
L'ombre, c'était Tilano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était Torquato qui me léchait les doigts.
Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau velouté du second.
— Eh bien ! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir aujourd'hui!
— Un peu chaud peut-être, répondis-je.
— Dans la vallée, oui, je ne dis pas, Excellence, repartit Titano ; mais quand nous aurons grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la migraine.
— Et vous croyez que nous trouverons du gibier?
— Si nous en trouverons, Excellence ! ah ! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute l année, il n'en manque jamais ; d'ailleurs, chaque automne je ne touche pas aux meilleurs cantons, que monsieur le marquis n'ait fait sa tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.
— Alors, vous me répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.
— Je vous dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil ; jusque là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine i le reste vous regarde.
— Une vingtaine ! m'écriai-je; ondit cependant que c'estun gibier si rare.
— Il est rare, en effet, pour les paresseux qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorans qui ne savent pas où il se tient ; mais le vieux Titano a de bonnes jambes et le nez iin.
— Et que trouverons-nous encore, en fait de gibier, dans vos montagnes? demandai-jeavec une curiosité qui sera comprise de tous les vrais chasseurs.
— Des gelinottes, des lièvres et des perdrix grises, rouges et blanches ; mais pour ces dernières, si vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines ; elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.
—Vous trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon œil, digne de vous, enfin, mon cher Titano; etje vous prie de ne pas me ménager la fatigue : je veux voir tout ce qu'il y a de curieux
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on ce pays, comme chasse ; ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour lucr un chamois ; mais 0*081 impossible, n'est-ce pas?
— Bah ! qui sait, Excellence ? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire : c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est pas gauche.
— Eh bien ! voilà qui est convenu, vous me ferez tuer un chamois et je vous donnerai deux louis.
— Je ferai de mon mieux pour l'un, Excellence ; mais je refuse l'autre. Tilano n'a jamais vendu le plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis de Nora.
— Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de sa délicatesse.
— Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?
— Au penchant de celte montagne grise?
— Précisément. Eh bien! quand nous serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.
— Mais je ne vois pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier peut-il se cacher?
— Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos jambes quand vous y serez. Ce qui vous paraît gris d'ici est vert foncé. Toute cette montagne est couverte de nerprun, petit arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont très friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul ; n'est-ce pas que tu travailleras bien aujourd'hui?
Torquato arrêta sur son mattre un regard rempli d'intelligence ci d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.
En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous les gens en relard, il demanda pourquoi on ne parlait pas, et comment le déjeuner n'était point encore prêt.
— Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Tilano ; mais tout à l'heure, \ous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de bruit de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous aiguiser l'appétit, et tout à l'heure je vous enverrai mon domestique pour vous prévenir que le diner est servi.
Et ayant dit ces mots, Tilano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon l'épagneul.
— Eh bien ! que penses-tu de mon vieil original ? fit Stéphano en suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez lui.
— Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors môme que nous ne devrions rien tuer aujourd'hui : cet homme est un des meilleurs types que j'aie jamais rencontrés.
— Bah ! tu ne le connais pas encore !
— Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse ; mais comme je m'en fais une très haute idée, il me semble que c'est absolument comme si je les connaissais.
— Elles surpassent tout ce que tu peux te figurer dans ce genre.
— Je m'attends à l'impossible.
— Alors tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus extraordinaire en lui...
— J'ai eu hier un échantillon de ses talons comme contrebandier, interrompis- je.
— Ce n'est pas cela non plus.
— Ma foi, je ne devine pas.
— Eh bien ! Titano, qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un désintéressement prodigieux. Croirais- tu bien que depuis dix ans que je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne, et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez le fameux Manlon.
— Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins du monde, répondis-je.
Et je racontai à Stéphano le refus que m'avait fait le vieux bra connier de la récompense de deux louis, s'il me mettait à môme de tuer un chamois.
— Toujours le môme ! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette funeste passion de la contrebande ! mais il m'a promis que passé aujourd'hui. . .
— Et tu comptes sur sa parole ?
— S'il y manquait, ce serait la première fois.
Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop : il portait dans sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.
— Allons déjeuner, me dit Stéphano : nous sommes servis.
— Comment le sais-tu ?
— Regarde ce chien.
— Je l'ai vu.
— Il accourt nous avertir : c'est le maître d'hôtel de Titano; seulement comme il ne pouvait venir la serviette sous le bras, il la porto entre ses dents.
— C'est ma foi vrai ! m'écriai-je.
Et prenant le bras de Stéphano, nous nous dirigeâmes vers la cabane, précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser passer, en serviteur bien appris qu'il était.
— Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus émerveillé.
— Tu en verras bien d'autres.
Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un appétit que je souhaite à tous les abonnés du Journal des Chasseurs.
Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était noir et dur : la contrebande ne le fournissait pas.
— Âh ! mon Dieu ! Excellence, j'ai oublié votre caviar ! s'écria Titano. Je suis sûr cependant qu'il est arrivé ; mais ce sera l'affaire de quelques minutes.
Et le vieux braconnier se leva.
Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva aussi.
Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les mouvemens de l'épagneul et de son maître.
Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit baril allongé dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent pour renfermer leurs anchois marines. Ce baril était vide et défoncé par un bout.
Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant bruyamment à deux ou trois reprises.
Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui sortit en courant.
J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes aucune réflexion. Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de l'événement.
L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.
J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de caviar dans sa gueule.
Il arriva, mais il n'apportait rien.
Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais.
Le chien se laissa tomber sur le]carreau comme la veille, et il ût semblant de dormir.
Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en faire autant.
En un clin d'oeil nous fûmes debout.
Titano se dirigea[vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes.
Arrivé contre le mur, iljpoussa de droite à gauche un petit morceau de bois qui avait la forme et la ^dimension d'un verrou ordinaire.
J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de visite.
Titano y appliqua son œil comme il eût fait au verre d'une lorgnette.
Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant :
— Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.
— J'y suis.
— Que voyez-vous,*Excellence?
— Des montagnes, des montagnes, et toujours des montagnes.
— Ne jetez pas les yeux si loin.
— Ah ! j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise, et deux chèvres qui broutent à quelque distance.
— Vous y êtes.
— Cela n'est pas bien curieux : la femme est vieille et les chèvres sont maigres et pelées.
— Eh bien ! Excellence, cette roche grise masque une petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé chercher par mon chien.
— Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?
— Parce que cette vieille sorcière est appostée là par les douaniers pour nous surveiller, moi et mon pauvre chien ; et Torquato s'en étant douté, il est revenu la gueule vide.
— Ceci me semble impossible ! m'écriai-je.
— En voulez- vous la preuve à l'instant même? cela ne sera pas bien long.
• -r- Si je la veux ! mais sans aucun doute.. . Que dois- je faire pour l'acquérir?
— Rester provisoirement là où vous êtes, et suivre avec attention tous les mouvemens de la vieille femme jusqu'à ce que je vous lasse signe d'aller sur la porte.
Je remis mon œil à la petite lucarne, et Titano recommença à adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes jambes, mais cette fois en aboyant.
Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.
Titano et le marquis étaient sur la porte : le premier m'appela à voix basse.
Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles suivaient menait au fond de la large et profonde vallée dont j'ai parlé.
Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des allouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.
Comme le sentier descendait presqu'à pic à peu de distance de la cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres.
Quelques minutes s'écoulèrent : Torquato disparut aussi.
J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une petite rivière. Celte petite rivière coulait assez encaissée entre des plantations d'aulnes et de saules. C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un acteur qui passederrière la coulisse.
— L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano. Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer à mon petit judas et regardez bien sur votre droite. Vous ne tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.
Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau mon oeil sur la lucarne dirigeant mon regard sur la droite de la roche grise.
Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato accourir à toutes jambes.
— Le voilà ! le voilà ! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.
— Ne le perdez pas de vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.
— Je ne le vois plus il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah ! le voici encore! il revient de notre côté ! Sur mon honneur, il apporte un petit baril tout semblable à celui que vous lui avez montré.
— C'est le caviar de Son Excellence le marquis ! s'écria Titano, enchanté de la nouvelle que je lui donnais. J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais Torquato, qui n'est pourtant qu'une bôte, en sait encore plus long que vous !
En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était magnifique dans son triomphe.
— C'est merveilleux ! incompréhensible ! m'écriai-je. Mais corn ment diable cela s'est- il fait?
— Comme vous avez vu, Excellence, répondit le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a aperçu la vieille sorcière, il l'a flairée, puis il est revenu m'apprendre qu'on l'espionnait ; alors je l'ai envoyé courir au fond de la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le cherche encore là bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.
Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de caviar ; et après m avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée, il reprit :
— Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais le vieux Broschi. Mais...
— Mais... tu sais ce que tu m'as promis, interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.
— Oui, Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si le notaire y avait passé, répondit Stéphano en posant la main sur son cœur. Comme je vous le disais hier, je me suis encore engagé à donner un coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit je débarrasserai complètement mon magasin
du dehors, et demain je leur ferai savoir à Pignerol qu'ils œ doivent plus compter sur moi. Vous avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux soldat.
— S'il m était permis de vous donner aussi un avis, mon bon Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vousdéûer du hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû en accorder à une circonstance aussi peu importante : il est sur ses gardes.
— J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous ne faisons jamais chanter le môme oiseau deux jours de suite, et Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les longues soirées d'hiver, mon pauvre chien ! ajouta Titano en baissant la voix comme s'il se parlait à lui-môme... C'est égal, j'ai promis et je serai fidèle à mon serment.
Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros soupir et caressa mélancoliquement la tôte de son magnifique épagneul.
Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette bienveillance digne qui est le caractère distinctif des ôtres vraiment supérieurs.
Marquis De Foudras.
{La fin au prochain numéro.)