‹ Journal des chasseursChapitre 12 sur 74 · partie · texte numérisé non relu

partie

n comprend, sous le nom de Cosaques du Berg, du Don, de rural, d'Orembourg, d'Astrakan, de Cosaques de la mer Noire, de Cosaques de Sibérie, toute cette race vive et hardie disséminée dans les parties méridionales de la Russie d'Europe et d'Asie. Chez ces peuples, tout homme de quinze à cinquante ans est soldat, né pour la guerre et prêt a l'entreprendre dans quelque la terre que ce soit. L'empire de Russie leur doit certainement la

(1) Traduit de l'anglais.

- ol -

vaste étendue de son territoire, et l'Europe a des actions de grâces à leur rendre pour avoir préservé sa civilisation de l'atteinte impitoyable des Tartares qui la menaçaient La nature semble avoir prédestiné le Cosaque à devenir le conquérant des tribus du désert, en le dotant de qualités aussi spéciales que celles qui rendent le chameau propre à traverser le Sahara. La distance et le climat disparaissent devant son esprit actif et aventureux. Les régions où un soleil tropical détruit toute vie et toute végétation, et les contrées où la glace brûle et où le froid produit les effets du feu, n'ont jamais mis obstacle à ses desseins, ni arrêté sa marche conquérante. Doué d'une étrange mobilité, il se transforme, se façonne, s'adapte a toutes les particularités extérieures qui l'entourent II combine la profession de guerrier avec les travaux du fermier, le métier de pêcheur avec celui de pasteur et de marchand, et il se dépouille réellement d'un de ces types pour en adopter un autre chaque fois que cette métamorphose peut lui être nécessaire. Ce n'est pas seulement par la pointe de sa lance que le Cosaque a soumis les sauvages habitaus d'une si grande partie du globe, mais encore par la merveilleuse facilité qu'il possède de se façonner aux usages du désert et d'établir des relations commerciales avec les hordes les plus farouches. Il faut un mélange de l'esprit errant et actif des (ils d'Ismaitt, joint à cette soif du gain particulière auxenfans d'Israël, pour former ce marchand ambulant assez entreprenant pour pouvoir en même temps commercer et défendre sa marchandise, et s'élancer quand il s'agit de mener à fin ses projets, jusqu'à un millier de milles au delà de ses limites ordinaires, soit vers les régions byperboréennes,soit à travers les plaines sèches et dénudées qui forment les steppes.

L'empereur de Russie peut en un moment lever, au sein de ces populations, la plus nombreuse et la plus formidable force de cavalerie : l'Europe entière ne pourrait en fournir une pareille. Dans tous les escadrons réguliers de l'armée russe, il n'y eut jamais un cavalier, quelque soigneusement qu'il fût équipé et formé, qu'un Cosaque indiscipliné, son nagaica, son simple fouet à la main, ne pût charger, harceler, tourner et battre, fût-il armé de pied en cap. Les Cosaques sont inappréciables comme cavalerie légère ; ce sont les plus hardis et les plus intelligcns fourrageurs du monde; prenant soin d'eux-mêmes par instinct, ils n'ont pas besoin d'être guidés par la prévoyance ou l'adresse d'un général. Se répandant de tous cotés, ils jettent la terreur tout autour du point où ils se trouvent, et rendent impossible une surprise contre le gros de l'armée. Jetés parmi les tribus turbulentes, les Cosaques, toujours vigilans, ne s'exposent jamais à être pris à l'improviste comme les autres troupes légères lorsqu'elles sont éparpillées au dehors, et grâce à cet avantage ils peuvent agir même au milieu des paysans armés en guérillas.

Les chevaux des Cosaques, élevés dans les steppes, quoique de beaucoup inférieurs à ceux des Circassiens, forment pourtant une race utile fortement charpentée, bien membrée et ayant du sang dans uoe boune proportion. Quoique leurs formes soient anguleuses et sans élégance, et que leur cou ait la forme du cou de mouton, ils sont agiles et hardis. Les Cosaques, comme tous les peuples cavaliers, montent à cheval avec des étriers fort courts, et ils se servent seulement d'une bride de corde.

Pourquoi toutes les armées régulières de l'Europe, l'Angleterre comprise, ont-elles adopté une manière de monter à cheval, qui n'a d'autre avantage quo

celui d'être agréable à l'œil et encore en réalité à l'œil seulement de ceux qui ne connaissent pas les vrais principes de l'équitation. Un cavalier cloué droit sur son cheval avec ses jambes longues et raides, est dans la pire des positions pour gouverner l'animal par la pression des cuisses, des genoux, des mollets, pour exercer un facile contrôle sur sa bouche et pour favoriser par les mouverocns de son propre corps les efforts de sa monture. D'après toutes les modifications que subit la méthode militaire de l'équitation allongée, le cheval a besoin d'être enseigné tout autant que le cavalier, et presque toujours un cheval, quelles que soient sa vigueur cl sa vivacité, est ruiné par cet enseignement Tous les peuples cavaliers montent à cheval avec les jambes, c'est à dire court d'étrier, et cela uniquement parce que l'expérience leur a démontré les avantages de ce système. Les jockeys anglais, les chasseurs de renard et les coureurs de steeplechoses, qui obtiennent la plus grande vitesse du cheval, qui lui apprennent à accomplir les plus terribles sauts et qui l'aident à les faire, portent tous l'étrier court Les Indiens de l'Amérique du Sud, hommes qui vivent et qui meurent pour ainsi dire sur le dos de leurs chevaux, les Maures de la côte de Barbarie, et les Arabes bédouins du désert, montent de même. Le corps anéanti des Marne louks, qui étaient Gircassiens, et les tribus circasslennes qui habitent maintenant le Caucase, cavaliers les plus adroits de l'univers pour le maniement de leurs armes et de leurs chevaux, pour toutes les nécessités du combat, qui arrêtent leurs coursiers au milieu du galop le plus sauvage et le plus emporté . qui les font tourner autour d'un chapeau, et qui, ne portant pas en eux un poids d'environ cent cinquante livres, peuvent enlever comme un enfant de sa selle le plus gros et le plus corpulent cuirassier ; ces hommes ne se servent que d'une corde pour bride, et tiennent leurs jambes et leurs cuisses, en quelque sorte pliées dans la forme que voici < . Un examen rapide des membres dans cette position peut, en montrant les muscles du gros de la jambe et de la partie interne des cuisses portés à leur plus grande tension, faire comprendre combien la puissauce d'adhésion du cavalier au cheval en est augmentée.

La selle d'un Cosaque accoutumé à monter à cheval depuis sa première enfance , est presque aussi courte que celle d'un chasseur de renard en Angleterre. C'est un spectacle fort divertissant, dans les combats simulés de Krasnoe- Zélo, que de voir l'aisance dédaigneuse avec laquelle un simple éciaireur cosaque se dégage du milieu d'une à deux douzaines de cuirassiers de la garde , faisant pleuvoir les coups de sa lance sur leur casque et sur leurs épaules, et désarçonnant ou faisant trébucher de leurs selles ceux qui tentent de l'arrêter, et s'échappant ensuite du milieu d'eux comme un oiseau, en répondant par un rire moqueur aux malédictions qu'ils grommèlent contre lui.

Dans les neiges perpétuelles du mont Elbrouz, le pic le plus élevé du Caucase, deux fleuves prennent leur source, le Kouban et le Terek. Le premier coule à l'ouest vers la mer Noire, tandis que l'autre se rend par une direction opposée à la mer Caspienne. Tous les deux forment une barrière naturelle contre les invasions des montagnards du Caucase qui sont enfermés entre les rives de ces deux grands cours d'eau ; mais toutes les forces de la Russie ne suffiraient pas à la défense de cette même barrière, si elles n'avalent pour les aider les Tchornomorskie ou Cosaques de la mer Noire, les plus hardis et les plus guerriers de

leur nation, les seuls qui soient propres à faire tête aux Circassiens, auxquels toutefois ils sont inférieurs.

11 est à remarquer que, nonobstant les éternelles divisions qui tiennent ces peuples voisins en baleine, les Cosaques ont de tout temps recherché des alliances avec des femmes circassiennes; ils ont même adopté plusieurs de leurs coutumes et de leurs modes, et parlent en grande partie la même langue. Mais, pour cela, il n'en faudrait pas conclure que les rapports entre ces deux races soient devenus plus bienveillans ou même que l'implacable haine qu'elles se portent ait perdu de son énergie. Il n'y avait que le courage indomptable de ces Cosaques, qui pût préserver tous les établissemens russes des bords septentrionaux du Kouban d'une totale destruction par suite des invasions de ces montagnards. Montés sur leurs rapides et vigoureux chevaux, les Circassiens franchissent les plus grandes distances avec une inconcevable facilité : quelquefois même encore et malgré la surveillance dont ils sont l'objet, ils forcent les passages les mieux gardés et laissent de sanglantes traces de leur présence sur le territoire de l'empire ; c'est ainsi qu'ils se vengent du dommage que les colonnes russes ont fait subir à leurs foyers. Voici bientôt un demi-siècle que ces intrépides guerriers ont su maintenir leur liberté nationale, et cela , en dépit des efforts constans de la Russie dont ils ont vaincu les armées et déjoué la ruse. Leurs petits, mais exce liens chevaux, en qui se retrouve le sang arabe dans toute sa pureté, sont tellement accoutumés aux arides et rugueuses montagnes de leur pays, qu'ils transportent leurs cavaliers dans des lieux où, même à pied, ceux-ci ne pourraient parvenir. Sûrs des jambes et agiles comme le chamois, ils descendent au galop les montagnes les plus à pic, et s'élancent de roche en roche avec une puissance tout-à-fait extraordinaire pour ceux qui ne savent à quel point la nature du cheval se façonne aisément, et s'adapte aux localités où il a été élevé.

Le czar a voulu tirer parti de ces utiles auxiliaires ; il a créé un régiment de cavalerie circassienne dont les principaux membres sont princes ou nobles. Chose étrange ! le Russe, dont l'orgueil militaire est sans limites, quel que soit son rang dans l'armée, officier, soldat ou agent de police, tous redoutent d'intervenir dans les affaires qui intéressent cette race d'hommes impétueux, si sensibles à l'outrage, si prompts et terribles dans la vengeance. Partout, dans les rues des principales villes de l'empire où la foule marche à grands pas et se retire prudemment, vous pouvez conclure avec certitude qu'on a vu venir soit un général, soit un agent de police, soit un Circa&sicn.

Chaque balle lancée par la carabine de ces sauvages cavaliers porte ju^te, et quoique le pistolet ne soit pour eux qu'une arme accessoire, néanmoins il leur arrive rarement de manquer, en plein galop, une mouche de papier blanc posée par terre. Ils se servent de la carabine à la façon guerrière des Parthes : ils tirent en arrière et en fuyant, et afin d'être en état de se tourner plus facilement et de prendre l'attitude nécessaire pour ajuster avec le plus de précision, ils portent un étrier plus long que l'autre. Ils sont aussi dans l'usage de laisser flotter la bride sur le cou du cheval. Ce moyen contribue à donner de la sûrel aux pieds de l'animal en l'accoutumant à ne s'en rapporter qu'à lui-même poui se tirer d'affaire au milieu des terrains montagneux et difficiles. Hais en plaine, ce même cheval perd beaucoup de sa vitesse, car il s'est habitué dans son instinct de prudence, à ne faire que des pas rapides et courts au lieu de "es

élans espacés et de ces bonds hardis que sollicitent la main et l'éperon du cavalier.

Os célèbres Mamelouks d'Egypte, dont nous avons vu disparaître les derniers, trahis et assassinés par le vice-roi actuel Méhémet-AU, étaient des Caucasiens vendus dès leur enfance comme esclaves. Telle était l'organisation singulière de cette milice, que nul ne pouvait y être admis s'il n'avait été originairement esclave. Ils étaient achetés, formés au métier des armes, puis émancipés pour le service du maître qui les considérait comme les en fans de sa maison, et les désignait sous ce nom. Vivant dans le luxe et à l'aide de richesses violemment ravies au peuple, cette troupe était plus insolente, plus prodigue, plus rapace, plus turbulente qu'aucune antre soldatesque ; mais elle rachetait ces défauts par un courage à toute épreuve et une habileté consommée dans le maniement de leurs armes.

Beauingarten, qui a voyagé récemment en Orient, donne les détails suivans sur les exercices hippiques accomplis en présence du sultan, qui, assis à un balcon du palais, voyait le champ du tournois s'étendre devant lui. D'un côté du château était un espace large et uni qui avait été précédemment disposé pour ce spectacle. Au milieu de ce champ, d'un côté, se trouvaient trois tertres artificiels de sable placés à la distance d'environ cinquante pas l'un de l'autre, et ayant chacun à leur sommet, une lance portant la cible sur laquelle devaient frer les archers. Un monticule semblable était de l'autre côté, de telle manière que dans le milieu entre ces tertres, il y avait assez de place pour le passage de six che* vaux courant ensemble et de front Au milieu de cette plaine attendait toute une nombreuse troupe de jeunes hommes vêtus de soie richement brodée, munis d'armes légères, et montés sur d'impétueux coursiers. Ils commencèrent leurs jeux de la manière suivante :

D'abord, ils exécutèrent une course complète entre les deux premiers de ces tertres, et ils tirèrent adroitement leurs flèches sur le but placé au haut des lances à droite et à gauche. Ensuite, ils coururent de la même manière entre les deux autres tertres, et couvrirent les cibles de leurs flèches. Enfin, ils passèrent avec la même agilité en dehors des autres monticules, et lancèrent leurs traits avec tant d'adresse qu'aucun d'eux ne manqua le but. Ce premier exercice fini, et tous les blancs touchés tour à tour, chacun des cavaliers prit un javelot qu'il portait attaché par derrière comme s'il allait combattre non à distance, mais corps à corps. Puis ils s'avancèrent tous dans le même ordre qu'au commencement par la même voie qu'ils avaient parcourue à cheval, mais en marchant à pas lents avec leurs étendards au devant d'eux comme dans un défilé triomphal, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la place d'où ils étalent partis. Après s'être préparés pour une autre espèce d'exercice, ils repartirent bientôt de nouveau. Quelques uns, pendant que leurs chevaux couraient à bride abattue, descendaient et remontaient, tirant leurs flèches sur le but par devant et par derrière, tantôt une, tantôt deux et quelquefois trois de suite.

D'autres, pendant que leurs chevaux étaient lancés au grand galop, sautaient à terre trois fois et toujours courant, remontaient à cheval, puis tiraient en même temps leurs flèches sans que jamais aucun d'eux manquai son coup. Quelques uns debout sur leur selle, tandis que leur cheval fendait l'espace, touchaient le but d'une main non mains sûre. Ceux-ci, ayant leurs chevaux au galop, débandaient trois fois de suite leur arc, l'agitaient comme un fouet au dessus de leur

tête, le bandaient trois fois encore et liraient avec une égale infaillibilité. Ceux là se jetaient trois fois à bas de leurs chevaux et se remettaient aussitôt en selle laissant le cheval courir comme il le voulait, et plaçant leurs flèches dans le but aussi souvent qu'ils le visaient Plusieurs sautèrent à bas de leurs selles qui étaient serrées et sanglées, et Us les détachèrent, puis ils tirèrent. Trois fois on les vit déboucler et reboucler leur selle, et autant de fois ils perçaient le but de leurs flèches, le cheval courant à fond de train ; ou bien, s'asseyant comme à leur ordinaire, ils laissaient tomber leur tète en arrière sur la croupe du cheval, et prenant sa queue entre leurs dents, ils se relevaient, et sans temps d'arrêt, tiraient d'une manière aussi sûre qu'avant Quelques uns étaient placés entre des sabres nus et affilés, vêtus d'habits très légers, de telle sorte que s'ils avaient bougé le moins du monde, soit d'un côté soit de l'autre, ils couraient grand risque d'être blessés et cependant ils se mouvaient si adroitement en avant et en arrière, que malgré le danger qui les menaçait en tous sens, ils étaient toujours sûrs d'atteindre le but

Parmi tous les jeunes gens qui exécutaient ces exercices, il n'y en avait peutêtre pas un qui ne pût se tenir debout sur deux des chevaux les plus légers, courant à bride abattue en faisant voler trois flèches en avant et en arrière. Il y en avait un qui se tenait à cheval sans selle ni bride, et qui, devant chaque cible, pouvait tour à tour se lever sur sa jambe droite et sur sa jambe gauche, puis se rasseoir, répétant le même manège à la seconde et à la troisième cible, et faisant preuve ainsi d'une incroyable agilité et d'une merveilleuse adresse pour le tir. Un troisième, c'était le seul qui pût exécuter ce tour de force, montait à cheval à poil nu, puis aussitôt qu'il arrivait devant les cibles, il se couchait dos à dos sur le cheval, et étendant ses jambes en l'air, se relevait sur ses pieds en un moment, et plantait sa flèche dans le but.

Enfin, lorsque toutes les cibles furent criblées de flèches, le maître des jeunes gens, qui était un homme âgé et à cheveux gris, prenant toutes ces cibles dans sa main, les éleva d'abord en l'air aussi haut qu'il le put, puis les jeta par terre. Après quoi, ses élèves firent pleuvoir sur elles leurs javelots et leurs flèches, comme pour achever de tuer leurs ennemis blessés, puis ils s'en allèrent caracolant et faisant cabrer leurs chevaux comme pour célébrer leur triomphe.

Parmi ces jeunes gens, il en eut trois qui tombèrent de cheval, l'un d'eux fui tué sur le coup, et de peur que des funérailles régulières missent le désordre dans le reste de la troupe, il fut immédiatement enlevé et enterré. Les deux autres, qui étaient presque morts, furent également emportés pour ne pas déranger le spectacle.

Le restant de ces cavaliers pour terminer ces jeux, prenant leurs javelots b la main et piquant leurs chevaux de leurs éperons, s'approchèrent des cibles qu'ils frappèrent de la pointe comme des trophées. C'était un beau spectacle étrange à voir, non moins que difficile à comprendre, que celui de ces jeunes hommes richement costumés, brillamment armés, et qui a cheval, et lancés de toute la vitesse de leur monture, se livraient à des exercices que d'autres a pied n'auraient pas même osé tenter.

Eugène Chapis.

{La tuile au prwhain numéro.)

Page 1