LES RIVAUX
Ce qu'on pouvait logiquement prévoir arriva. Pierre avait trouvé Jeanne charmante. En apprenant qu'elle allait se marier, il en devint
amoureux, par suite do cet esprit de contradiction inhérent à la nature humaine, qui fait que plus il est difficile de posséder une chose, plus Ton attache de prix à sa possession. — Que, sans rien perdre de sa beauté splendide, le diamant, cette fleur de la terre, devienne aussi commun que les petits cailloux de nos ruisseaux, personne n'en voudra'plus porter.
Pierre n'avait que deux mois pour supplanter son rival ; c'était peu. Mais, pour lui, accoutumé aux succès en amour, car il avait au régiment un renom d'irrésistible, c'était encore bien assez.
Quoiqu'ayant quitté l'uniforme pour reprendre la veste de droguet et le large pantalon de laine, il portait ces grossiers vôtemens infiniment mieux que les autres paysans. Il était beau garçon, d'ailleurs, et s'il eût voulu s'en donner la peine, il eût fait de prodigieux ravages dans les cœurs des jolies Allés de Valleroy ; mais Jeanne seule lui plaisait, et Jeanne aimait Michel.
Ceci nous explique comment échouaient toutes les séductions du galant militaire : la jeune fille le voyait constamment sur son passage; toujours il avaitquelques paroles mielleuses à murmurer à son oreille ; il trouvait moyen, à la danse, de lui serrer furtivement la main; le plus souvent, à la veillée, il s'asseyait à coté d'elle. Ils étaient cousins, et ce titre, aux yeux de tous, légitimait bien des privautés. Jeanne supportait avec patience cette constante obsession, et toute sa crainte était que Michel vint à s'en apercevoir, car elle connaissait son caractère violent, et elle redoutait, s'il apprenait que Pierre était son rival, une querelle dont les suites pouvaient être terribles.
Le temps passait rapidement ; on était à la veille de la Toussaint ; quelques jours encore, et la jeune fille échangerait, en rougissant, la couronne virginale contre le doux nom d'épousée,
Jeanne habitait avec son père, une maison, la dernière du village, du côté des bois. La principale pièce, appelée poêle, et la chambre du père étaient au rez-de-chaussée. La jeune fille demeurait à l'étage supérieur où l'on arrivait par un escalier semblable à une échelle de meunier.
C'était, nous l'avons dit, la veille de la Toussaint. Jeanne était seule à la maison, se livrant à je ne sais quels travaux d'intérieur: elle attendait son fiancé.
La porte s'ouvrit; elle vit paraître, non Michel, mais Pierre le soldat ; il sortait du cabaret, et sa figure était animée par le vin.
Jeanne frissonna.
~ Il —
— N'ayez pas peur, jolie cousine ! lui dit Pierre qui s'aperçut de ce mouvement.
— Je n'ai pas peur, cousin, de quoi aurais -je peur? Vous voulez parler à mon père, il est sorti.
— Je le sais pardieu bien, puisque je viens de le rencontrer à un quart de lieue du village, et c'est justement pour cela que je suis venu, car ce n'est pas à lui que je veux parler, c'est à vous.
— A moi, cousin !
— A vous, cousine ! Voilà tantôt deux mois que vous ne voulez pas m'écouter et que vous faites semblant de ne pas me comprendre ; dame, cette fois-ci, vous m'écouterez, j'en suis sur, et vous me comprendrez, je m'en flatte ! La première fois que je vous ai vue, vous savez, le soir à la danse, je vous ai dit que je vous adorais, vous avez assez d'esprit pour comprendre que, depuis lors, mon sentiment pour vous n'a fait que croître et embellir. Une fois, deux fois, trois fois, je vous demande, cousine, d'y correspondre dorénavant !
— Quelles folies venez-vous me raconter, mon bon cousin? dit Jeanne qui tremblait involontairement, vous savez bien que dans huit jours j'épouserai Michel.
— Morbleu! sacrebleu ! ventrebleu! cousine, vous me faites monter lo sang aux yeux en me parlant de ce lourdeau de paysan ! vous ne l'épouserez pas ! entendez-vous? je ne veux pas que vous l'épousiez!
— Pierre...
— Dam ! écoutez, tout ça m'échauffe les oreilles ! il faut m* aimer, et tout de suite encore !
En parlant ainsi, Pierre fit quelques pas pour se rapprocher de Jeanne. Elle se leva précipitamment et courut vers la porte. Le soldat l'y devança, poussa les verroux, et dit avec un accent de triomphe:
— A nous deux, à présent! vous refusez votre bonheur, je veux, petite cousine, vous le faire accepter malgré vous I
— - Au secours ! cria Jeanne.
— Taisez-vous! personne ne viendra. Allons, ma charmante, un baiser ne ternira pas vos lèvres ! Vous savez bien que je vous aime ! faut-il vous le dire à genoux?
— Ne m'approchez pas ! dit la jeune fille les yeux élincelans.
— Ne pas vous approcher ! y songez-vous? je suis le plus fort, petite cousine.
H était à côté de Jeanne. Déjà sa main hardie effleurait la taille de la jeune fille ; soudain celle-ci se dégagea, saisit un long couteau posé
sur une table, et, s'élança ni sur les premières marches de l'escalier qui menait à sa chambre, dit en monlrant son bras armé : — Approchez, maintenant!
Pierre hésita. 11 calcula les chances d'une lutte et les trouva trop inégales; Jeanne était une robuste femme; la braver, irritée et menaçante, c'était courir à la mort. Le soldat s'avoua vaincu, il rouvrit la porte et sortit en rongeant sa rage intérieure.
Jeanne le regarda s'éloigner, referma la porte et poussa les verroux, puis revint s'asseoir, toute frissonnante encore du danger qu'elle avait couru.