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CORRESPONDANCE

Nous avons reçu, le mois dernier, de l'un de nos abonnés actuellement en Bavière, la relation suivante qui, par ses détails sur les chasses allemandes, nous a paru de nature à intéresser nos lecteurs.

« Munich, ce 18 novembre 1847.

» Mon cher directeur,

» Depuis que j'ai quitté Paris, je reçois journellement de mes amis de France de joyeux récits sur leurs premières chasses d'automne, de pompeuses descriptions de ces déjeuners homériques où l'on ne quitte la table que pour s'entasser pele-mêlc dans un breake où un char-à-bancs que la poste royale mène à fond de train au rendez-vous, tandis que {'assemblée, style du Fouilloux, entonne en chœur une de ces fanfares que vous faites si bien, et étourdit du bruit des roues mêlé à celui des chants et des trompes, les petites villes dout elle brûle le pavé au galop de six vigoureux percherons. Puis, vient à la suite, la relation non moins intéressante de quelque halte en forêt sous le toit modeste d'un garde. On me raconte comment, par mesure de prudence, on a dû, avant de se mettre en chasse, charger à plomb seulement le fusil d'un convive légèrement ému; pauvre diable à qui lièvres et perdreaux vont désormais partir dans les jambes, et qui usera une botte entière de capsules Gévelot, avant de se douter du mauvais tour qu'on lui a joué. Enfin, comme post-scriptum de ces aimables missives, on m'énumère le nombre des victimes qui, à de très rares exceptions, après les quinze premiers jours d'ouverture, n'est pas très élevé dans notre chère patrie ; et l'on ne termine pas sans m' adresser force condoléances sur ce que je n'ai pu

prendre part, comme d'habitude, à ces charmantes réunions où Ton a eu la bonté de s'apercevoir de mon absence.

» Permettez-moi, mon cher directeur, de me servir de la voie de votre estimable journal, pour donner à mon tour de mes nouvelles à mes amis, et pour leur prouver qu'ici comme en France je fête de mon mieux le grand saint Hubert, notre commun patron. Ce sera un acte de charité, car vous m'éviterez la peine d'écrire la même histoire, ou à peu près, à une vingtaine de vos abonnés.

i Le samedi 16 octobre dernier, dans la soirée j'appris que, grâce à l'amabilité du comte de Lerchenfeld, ministre de Bavière en Prusse, je pourrais assister le surlendemain à une chasse royale : c'était la première de la saison, une véritable destruction de fauve dans laquelle on devait tout tirer sans distinction d'âge et de sexe. Le rendez-vous était près de Freysing, petite ville située à une dixaine de lieues de Munich. On me prévint très obligeamment que je ne trouverais probablement point de chevaux sur la route, tous les relais ayant été retenus par les invités , qui devaient partir les uns à sept, les autres à huit heures du matin. Fort reconnaissant de l'avis, je pris mes précautions en conséquence et demandai mes chevaux pour cinq heures et demie. Le lundi 17, il faisait à peine petit jour,, lorsque j'entendis sous mes fenêtres les sons aigres et criards du cornet de mon postillon. Vous savez l'antipathie des Français pour tous ces postillons jaunes et noirs, jaunes et rouges, jaunes et bleus, qu'on rencontre sur les bords du Rhin et qui vous font faire deux petites lieues à l'heure. Celui-ci étail un superbe postillon bleu et blanc (couleurs nationales de Bavière) : galonné d'argent sur toutes les coulures, orné d'un magnifique panache aux mêmes couleurs, plus grand que celui d'un tambour-major, et qui se dressait fièrement sur le devant d'un chapeau rond en cuir bouilli, il portait culottes blanches et bottes fortes. Le panache était de rigueur ce jour-là, le passage du roi exigeant la grande tenue sur toute la route. Après avoir attelé fort lentement, mon homme monta majestueusement sur son siège ; car il faut vous dire que les bottes fortes du postillon allemand lui servent à aller à pied et en voiture, mais à monter à cheval, jamais. A six heures, nous démarrâmes enfin, d'abord au petit trot, mais bientôt au pas, parce que mon Automédon, sans doute pour me faire honneur, tirait de son instrument des sons à faire hurler tous les chiens du royaume, et qui, pour le moment, n'avaient d'autre effet que de réveiller les bons bourgeois de Munich et de me faire boucher les deux oreilles. Combien je regrettais nos excellens postillons français, et au lieu de cette infernale musique, cet énergique coup de fouet qui, retentissant sec et joyeux sous les vieilles futaies d'une longue avenue, amène sur le perron d'un manoir hospitalier nos amis, empressés de nous serrer la main, tandis qu'il fait soulever le coin d'un rideau d'où un regard furtif et un gracieux sourire vous souhaitent d'avance la bienvenue. Enfin, l'horrible concert fini, mes chevaux reprirent le trot, et bientôt je laissai derrière moi la Pinacothèque, la Clyptothèque, où, soit dit en passant, nos artistes et nos architectes pourraient puiser d'heureuses inspirations ; puis, Munich elle-même qui, avec ses larges rues, ses vastes squares, ses monumens remarquables, est en vérité une belle ville.

»I1 faisait une de ces délicieuses journées d'automne comme les rêve un chasseur : le soleil levant dissipait un brouillard assez épais et un peu froid ; une rosée abondante élincelait sur le feuillage déjà pourpre des arbres, pas un souffle

tireurs, et forcent la ligne des rabatteurs plutôt que de franchir cette route fatale jonchée des cadavres de leurs frères.

» La chasse terminéé, je calculai qu'elle avait duré deux heures. On rangea au milieu de l'allée, d'après leur sexe et leur âge, les nombreuses victimes qu'elle avait faites. Quel spectacle et quelles jouissances perdues pour nous autres veneurs, que ces quatre-vingt-dix. animaux étendus sur l'herbe ; il y avait là de quoi repeupler en fauve la province la plus boisée de France. Mais ici, ce nombre de pièces paraissait fort minime ; on disait même tout haut que la chasse avait été fort ordinaire, et que, dans certaines occasions, on tuait quelquefois jusqu'à cent cinquante animaux. Excusez du peu : pour mon compte, je suis convaincu que les chevaux et les bœufs qui vinrent, an nombre d'une vingtaine, s'atteler deux à deux aux fourgons destinés à enlever toute cette venaison, auront trouvé que c'était assez lourd comme cela. La carte du tiré établie, je la pris des mains du jager-meister, et trouvai le relevé que voici : vingt-six cerfs à tête, quarante biches, dix-neuf faons, un daim et quatre daines.

» A quatre heures, j'étais sur la route de Munich, ayant devant moi une plaine d'une trentaine de lieues, bornée à l'horizon par les montagnes du Tyro), dont les pics neigeux, éclairés par les derniers rayons du soleil couchant, me paraissaient seulement à quelques heures, et me rappelaient une chasse au chamois projetée. Tout en opérant ma retraite, je me disais à part moi, regrettant nos chasses à courre françaises : < J'aime encore mieux rentrer au pas, la peau de bique sur le dos, la trace d'un quart-an pendue au couteau de chasse ou un grand vieux loup à cheval devant un piqueur qui sonne à pleine trompe la retraite prise ou l'hallali par terre. » Cependant, il faut l'avouer, je n'ai pas éprouvé là cette horreur à laquelle je m'attendais en voyant ce que nous appellerions une boucherie. En effet, il y a dans cette chasse une véritable adresse à bien placer ses balles, et puis la vue du sang et l'odeur de la poudre enivre peu à peu. Entouré de morts et de mourans, on se sent pris d'une véritable rage de tuer, à tel point que ce n'est point sans regret qu'on voit arriver l'instant de la retraite.

J'étais encore à me reprocher de n'avoir pas été pris d'une sainte indignation en face du sanglant spectacle que je venais de voir, quand j'arrivai chez moi, où je trouvai un billet tout aimable du baron de LoUbeck, m'invitant pour le lendemain à une petite chasse sans importance, disait-il, sur un des cantons les plus éloignés et les moins giboyeux de sa magnifique et immense terre de Weyhern.

»Un Venei'b Normand.»

'La suite à un prochain numéro.)

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