‹ Journal des chasseursChapitre 27 sur 74 · Tome xii. tO · texte numérisé non relu

Tome xii. tO

puis je vis entre les deux chiens, qui avaient relevé la tête brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait fondre la neige.

Je regardai en l'air : rien! je jetai rapidement la vue devant moi : rien non plus ! cela tenait du prodige.

— Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en portant son arme à son épaule.

— Tirer ! quoi? je ne vois rien.

— Alors

Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers p" échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée , et se terminèrent par des grondemens sourds et toujours plus lointains, semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne.

Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui revenaient à nous : Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de moi.

Chacun d'eux rapportait une perdrix.

Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j 'en suis sûr.

C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne lavait pas endommagée le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En admirant la blancheur merveilleuse de son plumage , je commençai à m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du vieux braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes los formes, avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de môme couleur, se rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et l'iris de l'œil était d'un brun cannelle un peu clair; un petit cercle rose vif bordait les paupières.

Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle : il était plus gros, et ses pieds avaient des ergots.

— - Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double? demandai-je à Titano ; moi je déclare, sur l'honneur, n'avoir rien vu voler.

— Quelque chose a volé, cependant , me répondit-il en goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.

Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne répondait pas à ma question, quo je m'empressai de renouveler.

— Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici, qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur qui le traverse* Tenez, par exemple, regardez ce corboau qui passe là-bas,

— Eh bien?

— Ne remarquez-vous rien de particulier en lui?

— Rien absolument.

— Examinez mieux.

— J'y mets une telle attention que mes yeux en pleurent... Ah! attendez un moment ! je ne sais si c'est un effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de fumée grise derrière cette béte.

— C'est cela même, Excellence ; et c'est de cette manière que mon œil suit les perdrix blanches. Cette petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du corps de tout animal, et

comme l'air est très pur à cette hauteur, cela fait que ma foi,

monsieur le curé de Pignerol me l'a bien expliqué, mais je l'ai oublié.

— Je comprends à peu près, dis-je à Titano ; seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer juste ; aussi, je «uis tenté d'attribuer au hasard le coup double que vous avez fait.

— Eh bien ! je recommencerai tout à l'heure, Excellence. Combien faudra- l-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous dis la vérité.

— Un seul.

— Alors en route! reprit Titano qui, pendant ce petit colloque, avait rechargé son arme.

Nous nous remtmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.

Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit devant nous, Solimanx qui galopait sur ma gauche, se retourna brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été pétrifié dans la position qu'il avait prise. 11 était en arrêt, et le gibier l'avait surpris.

Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.

— Allons, signor marchese, me dit-il, ouvrez bien les yeux et

rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure : il ne faut qu'un peu d'habitude : si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous, pour faire mon second hasard; vous savez bien?...

Une courte description des localités est indispensable pour bien faire comprendre ce qui va suivre.

L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'inslans auparavant; mais à une quarantaine de pas environ, au delà du chien, et par conséquent dans la direction que le gibier qui devait se lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez marquante sur la nappe d'une blancheur éblouissante qui l'environnait de toutes parts : j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.

Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien, mais je ne pus rien voir, bien quo Titano et même le marquis m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix les unes à côté des autres.

Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient parties.

Je mis enjoué devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je n'aperçus absolument rien de semblable.

Tout-à-coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir dire à Soliman : apporte!

Voici ce qui s'était passé :

Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige, elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle ; mais une fois arrivées au dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le ciel, et j'avais proGlé de celte circonstance pour viser rapidement et faire feu : mes deux coups avaient aussi porté.

— Bravo, signor marchese 1 s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance; mais il n'y a rien à dire, c'est tiré en maître.

Je dis à Titano que j'étais très fier de son approbation, et je mis les deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent très rarement de prendre.

— Maintenant, Excellence , je vous demanderai de vouloir bien charger votre fusil à balle : ça se trouve joliment bien que vous veuezde le nettoyer de son plomb.

— Ce n'est donc pas une plaisanterie?-

— Quoi, Excellence?

— Ce chamois.. .

— Eh bien ! Excellence, je vous demande une demi-heure de grande fatigue encore ; mais là ce qui s'appelle de la fa ligue ; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme nous en avons fait depuis ce matin.

J'avoue, à ma très grande confusion, que si Tilano ne se fût pas souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée. Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon cœur le chamois à tous les diables.

Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises dans ma vie,, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que de courir après un nouveau triomphe.

Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis mieux encore : je me mis à marcher un train de poste, ce qui m'attira deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois en convenir, ne fui pas dupe un seul instant de mon faux empressement.

Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien ; mais les difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes, j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le parti de me refuser à aller plus loin.

Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits d'esprit de son épagneul ; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il me dit :

— Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.

— Ahl répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.

— Nous serons arrivés, dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les chamois, reprit-il.

Un second ah! encore plus détaché que le premier des choses de ce monde, fut mon unique réponse.

— Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous, vous en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous, ne l'étions il y a une heure et demie.

Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.

— Voilà le dernier coup de collior à donner, fit soudain Titano; mais, comme dit le proverbe français : il n'y a rien de plus difficile à écorcher que la queue.

Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le cœur.

L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instans à travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule de glace presque à pic.

— Eh ! quoi t nous faudra-t-il donc escalader cette muraille? demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.

— Oui, Excellence, me répondit le vieux braconnier en tirant de son immense carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de semelles de bois, garnies de crampons d'acier.

— Eh bien ! franchement, rcpris-jc aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de ma vie.

— Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces deux partis-là à prendre.

Je gardai le silence, et ma physionomie exprima une consternation si grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas cependant, eut l'air presque attendri.

— Tenez, signor marchese, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de lo monter.

— Et après? quand nous serons là-haut?

— Quand nous serons là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des chamois.

— Que le diable emporte les chamois ! m'écriai-je impatiente et un peu honteux.

— Vous ne me laissez pas le temps d'achever, Excellence ; j'allais ajouter qu'il no nous faudra guère que vingt minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?

— Crois ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien ! j'ai eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus court.

— D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout-à-fait

dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encoré les reins assez forts pour la porter une partie du chemin.

L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me sentais plus vigoureux.

Je romerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêta tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.

— J'en étais sûr! secria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre escalier.

— Corpo di Bacco! ajouta-t-il aussitôt en se reprenant, votre chien va nous gêner I je n'avais pas pensé à cela , grand imbécile que je suis !

— Mon chien va nous gêner? demandai-je : eh bien t et le vêtre?

— Oh ! le mien, il n'y a pas à s'en occuper : je vais loi faire signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les bêtes les plus défiantes de la terre ; nous ne pourrons les approcher qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous comprenez, Excellence, qu'un chien...

— H a raison, interrompit le marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.

— Mon chien restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en donne l'exemple.

— D'accord; mais il est blanc.

— Tant mieux, on le verra moins sur la neige.

— Là haut, il n'y en a plus, Excellence.

— Ah 1 diable !

— Il me vient une idée ! reprit vivement le vieux braconnier comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, co qui était vrai effectivement.

— Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis de Nora.

— Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul, et ils s'en iront ensemble.

— Mon chien- ne comprendra pas ce que cela veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons plus rien faire ensuite.

— Torquato lui expliquera l'affaire, signor marchese; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront peut-être à merveille.

- ISO -

— Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.

— Mais Torquato 'sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec le plus grand sérieux. Gomment, sans cela, pourraitil s'entendre avec les contrebandiers ?

— Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis. Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il n'ait eu le temps de prendre de l'humeur.

— Soit, dis-je -, et j'appelai Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi.

11 vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en poils de sanglier, et en un clin d'œil il eut attaché les deux chiens l'un à l'autre.

Soliman me regarda d'un air profondément étonné ; mais, à ma grande surprise, il ne ût aucune résistance : il est vrai que nous n'en é lions encore qu'au prologue de la pièce.

Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste, sans prononcer aucune parole ; puis il Gt un signe de la main et il dit deux ou trois mots patois.

Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait, à ne pas s'y tromper : Mon cher ami, quand vous voudrez; je suis entièrement à vos ordres.

Soliman me consulta à son tour de l'œil»

— Allez ! lui dis-je.

Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je les suivis pendant quelques instans du regard, convaincu que l'entente cordiale de ces deux betes ne serait pas de longue durée : l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman tourna une ou deux fois la téte de mon côté, mais ce fut tout.

Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser nos patins.

En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos m'avait à peu près remis.

Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture dut marquis.

Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la téte, moi le centre et Nora la queue.

Alors l'ascension commença.

Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal assurés se dérobèrent sous moi ; mais Titano, ferme comme un roc, me remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler, Titano nous retint tous les deux.

Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de buissons épais.

— Maintenant du silence 1 nous dit Titano à voix basse, pendant que nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois. Je vais aller à la découverte.

Il se mit à plat-ventre et nous le vîmes disparaître dans les buissotis, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans l'herbe.

Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts -qu'il leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait vu quatre chamois à portée.

Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main gauche, et tenant notre fusil de la main droite. IL va sans dire que Titano nous guidait ; je le suivais immédiatement.

11 s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.

Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ au dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle broutaient paisiblement quatre chamois.

Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord, car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un peu envahie déjà par la brume du soir.

— Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tôle des trois autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche. Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La sentinelle nous a éventés ; avant trois secondes elle sifflera, et alors bonsoir ; la chasse sera...

J'avais ajusté ; je fis feu l

Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement : nous nous levâmes tous les trois comme un seul homme.

— Bravo ! bravo, signor marchese! s'écria Titano en jetant sa coiffure en l'air. Eh bien ! ôtes-vous encore fatigué?

Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions de l'agonie.

Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier soupir. Bla balle était entrée dans le dos et ressortait sous le ventre , ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand j'avais tiré.

Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit èn travers sur ses épaules, comme fait le Bon Pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.

Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer ; il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les autres]; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.

— Eh bien ! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite... mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile dans la lampe.

— Bah ! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu que tu y mettes de l'entêtement : voilà vingt ans que je te connais et que je te vois toujours le môme.

— C'est que, voyez-vous, Excellence, il y a vingt ans j'étais déjà très vieux : tenez, c'est justement à cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon Age.

— Cependant je parie que tu es le moins fatigué do nous trois.

— L'habitude, signor marchese; mais si je m'arrête une fois je suis sûr que je tomberai lout-à fait.

— Écoule, reprit le marquis, je crois que je puis te faire une proposition qui te conviendra.

— Votre Excellence sait...

— Pas de phrases : tu te souviens de ce que tu m'as promis?

— Un honnête homme n'a que sa parole : à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la contrebande.

— C'est cela même : eh bien ! qui t'empêcherait alors de prendre tout-à -fait la retraite et de venir l'établir chez moi.

— Quitter mes montagnes, Excellence ! Vous êtes bien bon, certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au cimetière.

— Tu reviendras les voir quelquefois.

— Ce n'est pas la même chose, Excellence. Je me connais, voyezvous ; il me faut cet air vif, cette solilude, ce silence, et puis surtout ma liberté.

— Oh ! pour ce qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.

— Vous ne me gêneriez pas, je le sais bien, signor marchese ; mais moi je me gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.

— Tu es un vieux fou ! interrompit le marquis avec impatience.

— On est toujours fou, Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des au 1res.

— Que deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?

— Mais, Excellence, je ne serai jamais malade.

— Tu parlais cependant tout à l'heure de ta fin prochaine.

— C'est bien différent...

En ce moment, nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très curieux d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir bien portant.

Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations. Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu de la chasse, honteux de sa fuite, il s'élait réfugié à l'écurie près de nos mulets.

Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous engager à celte heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol, nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.

Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous de-

— Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.

Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de la cabane.

Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora ; mais Titano ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le plus misérable : vrai caniche d'aveugle s'il en fut.

— Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur, je me serais bien passé de cette corvée.

— Ils passent donc décidément? demanda le marquis.

— Us veulent passer, Excellence ; et ils m'envoient Mouton pour me prier de leur faire savoir si le passage est libre.

— Et comment le sauras-tu toi-même?

— En allant m'en assurer, ce que je vais faire à la minute.

— Seras-tu long- temps absent?

— Une demi-heure tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je viendrai bientôt boire avec vous à la santé de ce pauvre Yolenti, qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.

— Sois prudent, mon vieux brave, interrompit, avec l'accent d'une vive sollicitude, le marquis, qui vit que le braconnier prenait un do ses fusils accrochés au manteau de la cheminée : il serait dur, pour ta dernière campagne. . .

— Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais me placer à l'entrée; Torqualo fera une bonne patrouille aux alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les autres, qui continueront leur route tranquillement.

— Alors, pourquoi prends- tu un fusil?

— Je ne sors jamais sans cela ; mais depuis quinze ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se dirigeant vers la porte.

— Et le barbet? demandai-je.

— Il est parti pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste ; il ne fait jamais de plus longue conversation que cela.

Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun nuage ne voilait, nous lo vîmes s'engager dans lo sentier qui conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le matin pour nous mettre en chasse.

— Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis sûr qu'il te sait très bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille maintenant que tout aille bien.

— Je l'espère, répondit Nora avec préoccupation ; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé, quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien triomphant.

— Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne savait rien : s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu roder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à Titano les avertissemens qu'il lui avait donnés hier. Je crois plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté, il aura voulu effrayer notre vieil ami afin de l'obliger à rester tranquille cette nuit.

— Tuas pardieu raison! s'écria le marquis. C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une demi-heure ; la moitié de ce temps est déjà passée.

Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que les accidens nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques secondes seulement : nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi, d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.

Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous deux par le même pressentiment.

Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane : ces deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.

Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au marquis :

— Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été pris en flagrant délit : j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas le pot aux roses.

— Etes- vous donc sûr, brigadier, demanda le marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici celte nuit?

— Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis hier.

— Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se

faire surveiller justement dam l'endroit où ils ne passent pas.

— Je suis certain du fait, Excellence, et j'en suis ftché, car j'aurais autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.

— Il ne tient qu'à vous.

— Comment cela, Excellence?

— En fermant les yeux si on vous le ramène.

— Désolé de vous refuser, Excellence ; mais c'est impossible. On me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur, et je perdrais ma place.

— Ecoutez, Volenti, reprit le marquis avec une gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh bien! si par hasard il s'était compromis ce soir, faites-lui grâce pour cette fois.

— Et si l'on me dénonce, Excellence ?

— Je me charge d'arranger l'affaire directement avec le roi ; et j'irai même lui en parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce moment.

— Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a vu le marquis de Nora se battre à Gènes dans le vingt et un (1), lui aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne dresserai pas de procès- verbal contre lui... Mais vous comprenez, Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...

— J'en prends l'engagement en son nom.

— Cela me suffit. Excellence, excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous : je ne tarderai pas beaucoup à revenir.

Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la cabane.

— Voilà, Dieu merci ! une affaire arrangée ! s'écria Nora. Le pauvre Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'aie eu l'idée de cette chasse. Buvons à la santé de Volenti !

— Excellence, voulez-vous remplir mon verre, dit une grosse voix joviale.

Nous nous retournâmes : Titano était debout sur le seuil, secouant ses pieds couverts de rosée.

— Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.

— J'ai failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait

1) C osl ainsi quo les Piémonlais désignent leur révolution do 1821

devant moi et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de Viiletri, tous les douaniers de litalie ne trouveraient pas les marchandises. Nous pouvous maintenant finir tranquillement de souper.

— Et ton chien? lit le marquis.

— H va revenir tout à l'heure. Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.

— Je suis fâché qu'il ne soit pas revenu avec toi.

— Pourquoi cela, Excellence? demanda Tilano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.

— Parce que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...

— Le tuer ! s'écria Titano. Excellence, vous avez raison. Je vais à la rencontre de mon vaillant et fidèle Torquato.

Et le fusil fut de nouveau décroché.

—Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'avais sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de procès-verbal contre toi : tu vois donc que c'est un brave homme.

— Je ne vous dis pas le contraire, Excellence ; mais je vais à la rencontre de mon chien : adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart d'heure au plus. i '

Et il disparut de nouveau.

Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et instinctivement tourmentés : il n'y avait cependant pas de quoi, puisque tout était arrangé.

Soudain nous bondîmes sur nos sièges : deux détonations d'armes à feu avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l!une de ces détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil-monstre de Titano.

Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la vallée : c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux braconnier venait aussi de disparaître.

Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano, mais dans quelle situation !

Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie.

— Qui a commis celle lâche action ! m'écriai-je indigné.

— Je ne le sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la douleur ; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces buissons de genévriers.

— Malheureux ! tu as tué un homme ! s'écria à son tour le marquis.

— On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait feu sur l'homme qui avait tiré.

Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes dans les genévriers.

Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une complète immobilité, la face contre terre.

Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de la lune nous reconnûmes le brigadier Volenli.

Une balle lui avait traversé la téte ; la mort avait dû être instantanée.

Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et, plongés dans une profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce que nous devions faire après cette terrible catastrophe.

En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement arriver ne nous paraissait pas douteux : Titano serait arrêté le lendemain, et alors...

Des pas se Grent entendre dans différentes directions, et nous vîmes s'approcher des hommes qui nous entourèrent : c'étaient les subordonnés de Volenti, qui, dispersés de côtés et d'autres dans la vallée, s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de partir.

Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime, dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.

Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du malheureux brigadier, et, escortant ce triste convoi, nous nous remîmes en chemin pour regagner la cabane de Titano.

Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de son chien.

— Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé à vue celte nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous conduirons dans la prison de Pigncrol. Vous avez tué un homme qui avait promis de vous épargner.

— Il n'a pas épargné mon chien, murmura le vieux braconnier d'une voix sombre.

Après avoir prononcé ces paroles,, il s'assit par lerre devant le feu, posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux mains appuyées sur le flanc aplati du bel épagneul.

Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et recouvert de son manteau ; quant aux douaniers, ils se mirent paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper, après quoi ils se couchèrent sur le carreau.

Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant mutuellement que le premier éveiltc apporterait l'autre,, afln d'être prêts tous les deux avant le jour.

Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable.

Nous dormîmes peu et mal : long-temps avant le jour nous éiions sur pied : une lampe mourante éclairait faiblement la chambre.

Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte.

Titano était exactement à la même place et dans la même position que la veille : sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées sur le corps de son chien.

— Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier son chagrin pendant quelques heures.

Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau : je pris la lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et je dirigeai la lumière, par dessous, sur le visage du vieux braconnier.

— Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin, m'écriai-jc : c'est pour toujours !

— Que dis- tu là?

— Qu'il est mortï

— Mort !

— Regarde toi-même.

— C'est ma foi vrai ! Eh bien! c'est ce qui pouvait lui arriver do plus heureux, puisqu'il avait perdu tout ce qu'il aimait dans ce monde.

Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.

Marquis De Foudra*.

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