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CHAPITRE NEUVIÈME

e n'est pas une chose rare en Orient que de voir éclater des rixes sanglantes à l'occasion d'an cheval. Parmi les Arabes du désert, il y a des haines qui n'ont pas d'autre origine et qui se perpétuent de génération en génération. L'enlèvement d'Hélène ne causa pas plus de désastres que le vol de certains chevaux célèbres n'en fit éprouver à de nombreuses tribus. Runjeet-Singh, le chef suprême de tout le pays du Punjaub, possédait un cheval appelé Lylée, lequel lui avait coûté la somme fabuleuse de soixante lacs de roupies, ou un million cinq cent mHle francs» et la vie de douze mille soldats, car il avait été le sujet de plusieurs guerres successives. Ce cheval était primitivement la propriété de Yar-Mohamed- Khan, de Perse, et Runjeet-Singh, après une longue contestation avec ce potentat, posa comme clause première de son traité de paix que ce cheval célèbre lui serait livré. Yar-Mohamed eut recours à des ruses sans fin pour éluder celte demande. Il déclara d'abord que ce cheval était mort. Quand on eut découvert que c'était un mensonge, il essaya à différentes reprises de substituer un autre cheval à celui que réclamait le vainqueur. Yar-Mohamed mourut pendant le cours de ces négociations et fut remplacé par Sooltan son frère, qui continua le même jeu en ajournant toujours la solution de l affaire ; mais enfin, le général Ventura, un Italien qui était au service de Runjeet-Singh, y mit un terme en frappant un coup hardi. H entra un matin dans le palais de Sooltan -Mohamed et renouvela ses instances pour obtenir le cheval, et comme le prince commençait à balbutier ses défaites habituelles. Ventura fit appeler des soldats qu'il avait laissés dans la cour d'honneur et déclara que le Khan était son prisonnier. Celui-ci fut tellement abasourdi, que dans son trouble il ordonna sur-le-champ de livrer le cheval; et Ventura quitta le pays en emmenant son précieux et coûteux butin.

Lylée avait plus de seize mains de haut, et portait un splendide harnais. Sa bride et sa selle resplendissaient de soie et d'or, et on lui mettait des anneaux d'or aux genoux. Le lieutenant fiarrs, accompagné de plusieurs de ses amis, vit ce cheval en 1839. Il était vieux à cette époque et ne répondit point à son attente. Il était tout grivelé, surchargé de graisse, sale et faugeux. La corne de

(1) Traduit de l'anglais. Le dernier chapitre du Chtval et du Cavalier qu'a publié le Journal det Chas*eurs sous le titre de Bèlaoule cheval du Caucase, est un fragment empruiité par l'auteur anglais, au magnifique rom n rus*e de Lrriuoiitotr.

(Soie de lu Direction.)

ses talons, par suite de l'abandon où il vivait et du défaut d'exercice, était si hante, qu'il ne marchait qu'en boitant et encore était-ce avec difficulté. Un autre cheval de Dakhini, que le Maharajah avait acheté 25,000 fr., parut au capitaine bien supérieur, par la beauté des formes, à ce cheval si renommé.

La passion de Runjeet-Singh pour les chevaux est passée en proverbe dans l'Orient ; elle s'était élevée jusqu'aux limites de la folie. Il ne se lassait jamais de parier de ses chevaux favoris cl de les caresser. 11 les avait constamment à l'esprit et presque toujours sous les yeux. 11 aimait à les parer avec recherche. Leurs brides étaient incrustées d'or et d'émail ; ils portaient habituellement une plume de héron en façon de panache et des cordons nattés de soie et d'or autour du cou ; à r extrémité de ces cordons brillaient des pierres d'onyx fort estimées, surtout à cause des idées superstitieuses qu'on y attachait Les selles étaient ornées d'or et de pierres fines; les pommeaux, souvent d'or ou d'argent massif, étaient brillamment ciselés, les caparaçoos étaient de pure laine de cachemire, frangée d'or. La croupière et la martingale étaient plaqués d'or, d'émail et de pierres précieuses. Il n'est pas jusqu'au cheval de trait qu'il ne se plût à parer avec le même luxe.

Le roi Georges ayant reçu de Runjeet-Singh une admirable tente en cachemire, voulut a sou tour offrir au chef du Punjaub quelque chose qui flattât ses goûts

Le cadeau royal se composa d'une paire de chevaux de trait, de quatre ju~ mens et d'un étalon. On s'était persuadé que Runjeet serait enchanté de propager dans ses Etals une race de chevaux plus haute de taille que celle qu'il possédait : mais on s'était trompé ; il n'estimait que les chevaux de selle fiers et fougueux, et dressés selon les usages de Undoustan, c'est à dire pour la parade» piaffant, caracolant, dansant à la main; en sorte que les chevaux anglais lui furent d'une médiocre utilité. On oublia complètement les jumens, on mit l'étalon entre les mains d'un maquignon, qui s'efforça de le rompre aux fausses allures aimées du prince. Ce cheval, rutilant d'or et de pierreries, stationnait . presque constamment, soit dans la grande cour du palais, soit devant la tente de son maître, qui lui faisait l'insigne houneur de le monter de loin en loin.

Runjeet-Singh, devenu faible et vieux, avait adopté une singulière manière de monter les chevaux de haute taille : un esclave se courbait devant lui, il passait ses jambes autour du cou de cet homme, qui le levait alors et le mettait juste à portée de l'animal ; Runjeet n'avait qu'à soulever sa jambe droite par dessus la tête de l'homme et la croupe du cheval, et il se trouvait assis sans effort

La cavalerie des Perses a été long-temps la meilleure des pays orientaux, mais elle a perdu de sa supériorité depuis que les chevaux arabes sont connus. Les chevaux perses de nos jours portent rarement plus de quatorze ou quatorze mains et demie en hauteur. Leur principale nourriture consiste en orge et en paille hachée ; ils ne prennent leur repas qu'au lever et au coucher du soleil, après le pansement Leur litière se compose d'une espèce de fumier de cheval séché au soleil et réduit en poussière. On les couvre avec un soin extrême quand vient la saison froide. En été, ils sont mis a l'ombre pendant loute la chaleur du jour. La nuit, on ne se contente pas de les maintenir au moyen de doubles-longes, mais on leur attache les pieds de derrière avec des cordes en crin qui tiennent à des piquets de fer fichés en terre. Cette même coutume existait du temps de Xénopbon. Ou voulait ainsi empêcher les chevaux de s'attaquer les uns les

autres; mais non seulement cette précaution est Insuffisante, c'est en vain que les hommes préposés à leur garde passent la nuit couchés dans l'écurie ; souvent ils brisent leurs entraves et de terribles mêlées s'ensuivent Les palefreniers sont éveillés en sursaut, au milieu des ruades et des coups de dent 11 est difficile de se faire une idée de l'affreux tapage de ces scènes sanglantes, à moins qu'on n'ait visité les contrées de l'Orient Ces chevaux sont d'une nature si fougueuse, que lorsque leurs cavaliers s'escarmouchent, ils prennent eux-mêmes une part active dans le combat ; ils s'attaquent, se mordent et se déchirent

Les anciens Perses enseignaient trois choses à leurs enfans : à monter à cheval, à tirer de l'arc et à dire la vérité. Les Perses modernes ne disent jamais la vérité, ils sont mauvais archers, mais ils sont restés cavaliers habiles.

Sir John Malcolm raconte qu'antérieurement à l'année 1800 , un siècle s'était écoulé sans qu'une mission politique partie de l'Europe eût visité la Perse. Les Anglais, connus dans le pays comme marchands, l'étaient également comme soldats, à la suite de la conquête de l'Inde. Le capitaine de la frégate qui avait transporté l'envoyé diplomatique, faisant partie du cortège officiel, montait à cheval en cette occasion; mais il était fort mauvais cavalier et 11 n'appela sur lui que les railleries de la foule, qui se refusait à le croire un personnage important Le lendemain, un homme du peuple qui apportait des provisions à bord et qui pariait un peu anglais, ayant vu le capitaine, lui dit : « Ne soyez pas fâché, Mylord, si personne ne vous a fait bon accueil hier: vous leur paraissiez mauvais cavalier... mais tout est arrangé, car j'ai eu soin de leur dire que vous étiez Anglais, et que, comme tel, vous montiez très bien à cheval; que seulement vous étiez ivre au moment du défilé. » Assurément, cet homme s'était fait une idée pour le moins originale du caractère anglais. Il pensait que, pour une nation guerrière, mal monter à cheval était une tache impardonnable , mais que ce n'élait rien pour un Anglais que d'être ivre.

Les chevaux turcomans sont très estimés en Perse et dans les contrées voisines. Le pays dont ils sont originaires s'étend au nord-est de la Caspie ; leur race est surtout répandue dans la Perse, l' Asie-Mineure et la Syrie. Ces chevaux sont hauts de taille, rapides et résistans, quoique peu recommandantes par leur extérieur. Quand un Turc se dispose à faire une expédition, il se munit de quelques grosses billes pétries de farine d'orge, qui servent tant à sa nourriture qu'à celle de son cheval jusqu'au retour ; dans son trajet à travers le désert, s'il sent ses forces affaiblies et que l'eau ou les alimens loi manquent, il ouvre la veine jugulaire de son cheval et boit un peu du sang de l'animal; il se sent aussitôt soulagé et il s'imagine que le cheval, lui aussi, se trouve très bien de cette opération.

Les Turcs modernes préfèrent en général le cheval turcoman au cheval arabe pur-sang plus délié, plus fin. Leur manière de monter éprouve singulièrement les membres de l'animal. Leur exercice favori consiste à s'arrêter court an milieu du galop le plus violent Pour réussir, ils se servent d'un mors terrible qui détruit en peu de temps toute la sensibilité de la bouche du cheval. Les Bédouins, au contraire , n'emploient qu'un simple filet L'une des qualités les plus précieuses du cheval lu r corn an, au dire de quelques personnes, c'est le merveilleux instinct avec lequel, dans le combat, il seconde son cavalier. Il s'identifie avec le parti auquel ce dernier appartient et fait tout le mal qu'il peut à l'ennemi.

Les Arabes contemporains ont trois races de chevaux : la race Atteich, la race Kadisxi et la Kohlari. Les deux premières fournissent les bêtes de somme. La Kohlari estrillnstre ligne et selon la légende elle a pour point de départ les jumens favorites da prophète. L'histoire rapporte que Mahomet livra une bataille qui dura trois jours consécutifs, pendant lesquels ses guerriers ne mirent pas une seule fois pied à terre et que les cavales qu'ils montaient lesendurèren t sans boire ni manger. Au bout de ce temps, l'armée vint à une rivière , le prophète donna l'ordre de débrider les jumens et de les mettre en liberté. Haletantes de soif, les dix mille bétes se précipitèrent vers l'eau. Gomme elles touchaient à la rive, les trompettes du prophète sonnèrent le rappel Dix mille jumens entendirent ce signal, mais cinq seulement lui obéirent Elles n'avaient pas eu le temps de toucher à l'eau du fleuve et elles retournèrent sous les étendards. Le prophète bénit ces cinq cavales et peignit leurs paupières avec du kohl, à la façon des femmes de l'Orient De là cette dénomination de Kohlari, donnée à la race, et qui signifie noirci. A partir de ce temps, ces jumens furent montées par le prophète lui-même et par ses fidèles aides-de-camp Ali, Omar, Abubekr et Hassan. C'est d'elles que sort, dit-on, cette noble et si célèbre race de l'Arabie.

La grande supériorité du cheval arabe est due, partie au soin religieux et permanent que prennent les Bédouins de maintenir le sang dans son inaltérable pureté, et partie aux bons et affectueux traitemens que ces animaux reçoivent sous la tente du maître, où ils sont les enfans gâtés de tous. La jument du Bédouin — ils ne montent jamais de chevaux — est douée de toute la sagacité et de la fidélité qui caractérisent le chien ; jamais elle ne permettrait à l'ennemi de surprendre son maître endormi sans qu'elle lui donnât l'éveil II n'est donc pas surprenant que l'acquisition des jumens arabes soit une chose si difficile. Souvent les habitans du désert eux-mêmes donnent jusqu'à 5,000 fr. pour empêcher qu'une jument de quelque célébrité soit vendue à des étrangers. Ils ont poussé le chiffre de ce genre de sacrifice jusqu'à 12,500 fr., et celte somme paraîtra énorme si l'on veut réfléchir à la valeur qu'a l'argent, soit en Arabie, soit en Syrie. Buckhardt fait mention d'un Sheikh qui possédait une jument très renommée et dont il avait payé la moitié dix mille francs. Ce droit de propriété en participation est fort extraordinaire. Sir John Malcolm assure que souvent plus de dix individus s'associent pour acheter une jument de race illustre. En effet, il est rare au désert que le propriétaire d'une de ces bétes s'en dessaisisse entièrement En la vendant, il se réserve sur elle un droit de moitié, de tiers ou de trois quarts de sa valeur. Si la vente a eu lieu avec réserve de moitié, l'acheteur emmène la jument, mais la première pouliche appartient au vendeur, ou bien l'acheteur garde la pouliche et rend la jument; si l'Arabe n'a vendu qu'un tiers de sa jument, l'acheteur emmène la bête ; pendant les deux années qui suivent, les pouliches reviennent au vendeur, ou bien ce dernier reprend la jument avec l'une des pouliches seulement Le produit des années subséquentes appartient à l'acquéreur, de même que les poulains mâles engendrés soit dans le cours de la première année, soit plus tard. C'est ainsi que la plupart des jumens arabes sont la propriété de plusieurs individus. Le nombre des copropriétaires augmente en raison de la valeur de la bête. Une jument est très souvent vendue sous cette condition remarquable que tout le gain qui sera fait par celui qui la monte sera partagé entre ce dernier et le vendeur.

Ce n'est pas seulement parmi les Arabes qu'on rencontre des exemples de cette participation de plusieurs dans la propriété d'un cheval, la môme coutume existe dans quelques parties de l'Irlande. A ce sujet, lord George Hill rapporte un fait curieux:* AGrwendore, dit-il, trois hommes avaient acheté un cheval eu commun; mais le pauvre animal était devenu presque inutile à ses maîtres, par la raison que ceux-ci, au nombre de trois, ne voulaient contribuer chacun qu'au ferrage d'un pied. De là une jambe en surcroît, sur laquelle personne ne se croyant pas de droits, nul ne voulait en accepter les charges. L'affaire engendra des contestations à l'infini; à la fin elle vint devant le magistrat de la commune, amenée par l'un des copropriétaires. Celui-ci prouva que le cheval était pour le moment tout-a-falt hors de service; qu'il avait, quant à lul,scnipu^ leusement payé le ferrage, non seulement du pied qui lui appartenait, mais à trois reprises celui du quatrième pied, afin que le cheval fut en état de travailler; que ses associés refusant obstinément de le seconder, il y avait péril en la demeure; en conséquence de quoi il se voyait contraint d'en appeler à la justice. Le magistrat ordonna que le cheval fût vendu aux enchères.»

Dans le code de la morale du désert, le vol d'un cheval est considéré comme un digne et honorable exploit si la victime du vol est un étranger on s'il appartient à une autre tribu , ce qui est à peu près la même chose. Les tribus vivant entre elles sur le pied de peuples ennemis, chacune se renferme dans une certaine étendue de terre dont elle occupe successivement tous les points a mesure que les troupeaux épuisent les pâturages. Gomme le produit de cette terre est indispensable à la subsistance annuelle de la tribu, quiconque n'en fait pas partie et s'empare de ces produits, est considéré comme ennemi et voleur. Il n'en faut pas davantage pour qu'une guerre éclate. Des faits de cette nature se répètent assez fréquemment et rien n'est plus simple que la marche suivie en pareil cas. Dès que l'agression est connue, la tribu lésée monte à cheval et tache de tomber à l'improvistc sur le camp des déprédateurs pour le piller. Si ceux-ci sont sur leur garde, on négocie, et il n'est pas rare que le différend s'applanisse à l'amiable ; sinon Ils s'attaquent la lance au poing et au galop. La victoire n'est pas long-temps en balance ; elle se décide vite d'un côté ou de l'autre. Il suffit du premier choc Le parti vaincu prend la fuite à travers les plaines rasées du désert. La nuit protège généralement sa retraite; il s'en va à de grandes distances, et à marches forcées, demander protection et asile chez d'autres tribus ses alliées.

On trouve dans le caractère des enfans du désert un singulier mélange de générosité sans borne et de convoitise insatiable. Sans chercher a justifier l'instinct de rapine qui se décèle en eux, on peut faire observer qu'ils ne s'y abandonnent qu'à l'égard de leurs ennemis avoués. Entre eux, ils se font remarquer par la sincérité de la parole, parleur désintéressement et une générosité qui ferait honneur à la plupart des nations les plus avancées en civilisation. Y a-t-il rien de plus beau, de plus noble que cette religion de l'hospitalité telle qu'ils la pratiquent ? Un étranger, un ennemi a-t-il pénétré sous la tente d'un Bédouin ? a partir de ce moment sa personne devient inviolable! Ce serait un crime ineffaçable que d'exercer même une juste vengeance au mépris de l'hospitalité. Dès qu'un Bédouin a partagé son pain et son sel avec un étranger, rien ne pourrait le décider à trahir cet hôte.

Un Bédouin nommé Jabai possédait une jument de grande renommée. C'était la fine fleur du désert; jamais elle n'avaitété vaincue à la course, et pour son maître c'était une source dlneffablcs jouissances,de vanité,que cette idée d'une supériorité sans égale ctaes une bêle non seulement sa propriété, mais qui était née dans ses pâturages. Hassad-Pacha commandait alors à Damas; il entendit paier de cette jument, sans rivale jusqu'alors, et désira vivement en devenir possesseur. Il fit les offres les plus libérales à Jabai, les renouvela souvent, puis, après avoir mon* tré une patience fort rare parmi ses semblables, il finit par menacer; mais Jabai ne persista pas moins obstinément dans son refus. Un beau jour, un certain Bédouin nommé Jafar, appartenant à une autre tribu, vint trouver le pacha et lui demanda combien il donnerait à celui qui le rendrait maître de la jument de Jabai. Je remplirais d'or, et à son profit, les naseaux du cheval, répondit Hassad dont la convoitise et l'orgueil avaient été excités an dernier degré par le refus persistant do propriétaire de cette bête. Cette conférence ne fut pas tenue telle" ment secrète qu'elle ne parvint aux oreilles de Jabai, qui se tint pour dûment averti. Il redoubla de surveillance. La nuit, sa jument était retenue à l'aide d'une chaîne de fer qui s'attachait à l'un des pieds de derrière et venait aboutir, à l'intérieur de la tente, àun piquet de fer planté en terre sous le feutre qui servait de couche à Jabai et à sa femme. Un soir, vers minuit, Jafar se glissa en rampant dans l'intérieur de la tente et se plaça doucement dans le Ut de Jabai, entre celui-ci et sa femme. Il calcula si bien ses mouvemens, que l'un et l'autre, endormis qu'ils étaient, lui firent place de droite et de gauche, chacun des deux époux se sentant un peu pressé et craignant de se gêner mutuellement Ceci fait, Jafar fendit le feutre avec son couteau, à l'endroit qui correspondait avec le piquet, arracha le piquet, détacha la jument et monta dessus. Puis, avant de s'enfuir, ayant saisi la longue lance de Jabai, il en toucha Jabai afin de l'éveil» 1er et lui cria : < Je suis Jafar; je t'ai volé ta noble jument et je t'en préviens. » Cet avertissement était en concordance avec les coutumes du désert : voler une tribu hostile, ainsi que nous l'avons dit, c'est commettre une action louable, et celui qui l'accomplit est toujours désireux de publicité et de toute la gloire qui peut en rejaillir. Le pauvre Jabai, en entendant ces paroles, se leva précipitamment et donna l'alarme. Il courut vers la tente de son frère dont il monta ht jument, et suivi de plusieurs de ses amis, également bien montés , il partit à la poursuite du ravisseur. Cette jument était de la même race que la sienne, sa vitesse était remarquable, également renommée, mais elle n'avait jamais battu sa sœur. Jabai, en la montant, espérait moins atteindre son ennemi par la rapidité de sa course que parce qu'il comptait sur quelque hiclient fatal à ce dernier. Il tombera, c'est sûr, pensait-il. Cependant Jafar, ferme sur ses étriers, dévorait l'espace, mais Jabai, par un miracle Inexplicable, avançait plus rapide encore et gagnait du terrain. Les compagnons de Jabai étaient distancés, lui, volait, et sa jument, animée d'une ardeur inconnue, n'était plus qu'à quelques pas de la célèbre jument, qu'elle allait vaincre aux yeux de tous. C'est alors qu'on entendit Jabai s'écrier, en s'adressant au ravisseur : « Pince-lui l'oreille droite et touche-la du talon. » Jafar obéit à cet ordre, et aussitôt la jument qu'il montait, déployant toute sa puissance, s'élança comme l'éclair, de manière à rendre inutile toute poursuite ultérieure. La lutte n'était plus possible ; le pincement de l'oreille, accompagné d une pression du talon, était le signe auquel re-

courait Jabal, dans les momens suprêmes, pour obtenir la plus grande vitesse de sa bête, c'était sonva-tout. Chaque Bédouin, en dressant l'animal qu'il monte, lui enseigne à obéir à quelque appel mystérieux pour les circonstances désespérées ; ce sont des mots d'ordre, des cris d'alarme qui restent un secret pour tous et qu'ignore souvent même le propre fils du maître. Les compagnons de Jabal, en entendant son cri, restèrent stupéfiés et indignés en même temps d'une aussi étrange conduite. « Ane que tu es! deux fois âne, lui dirent-Ils, tu viens d'aider ton ennemi à te voler ton bijou!... » Hais Jabal leur imposa bientôt silence : « J'aime mieux la perdre, répondit-il, que de ternir sa réputation. Voudriez-vous qu'on pût affirmer parmi nos tribus qu'une autre jument a mieux couru que celle de Jabal! Oh non ! Il me reste du moins la consolation de pouvoir dire avec vérité que jamais elle n'a trouvé son égale ! »

Il se trouvait dans la tribu de Negde une jument non moins renommée que celle de Jabal, et dont un nommé Daher, d'une autre tribu, convoitait la possession. Ayant vainement offert pour elle tous ses chameaux et ses biens, il résolut d'arriver à ses fins au moyen de quelque stratagème. Il se barbouilla le visage, se grima , se couvrit de haillons , enveloppa ses jambes de vieux linge, de façon enfin à se donner toutes les apparences d'un mendiant boiteux et malingre. Sous ce déguisement, il alla s'asseoir sur le chemin où devait passer Nabée, le propriétaire de la jument Dès qu'ii te vit venir, il se mit à implorer secours; il se plaignait de la faim et de ses infirmités. Nabée dit alors au prétendu mendiant de monter en croupe sur son cheval, qu'il le conduirait à sa tente et lui donnerait tous les soins dont il avait besoin. < Je vous rends grâce, répondit Daher; mais je suis hors d'état de bouger si vous ne m'aidez. » Le charitable Nabée met aussitôt pied à terre et s'efforce de placer celui qui l'implorait sur sa selle. Dès que Daher se sentit les pieds à l'étrier, il enfonça les talons dans les flancs de la jument et partit en exclamant : c Je suis Daher et je m'empare de ta jument. » La malheureuse et généreuse victime de ce vol cria de toutes ses forces au traître de s'arrêter, non pour lui rendre son bien, mais pour entendre ce qu'il avait à lui dire. Daher, sachant qu'il ne courait aucun risque, fit volte-face et s'approcha à trois longueurs de lance de Nabée. « Vous avez pris ma jument, dit celui-ci ; si telle est la volonté d'Allah, je me résigne et vous souhaite bonheur et prospérité, mais je vous conjure de ne dire à personne par quelle ruse vous y êtes parvenu. — Et pourquoi cela , demanda Daher. — Parce qu'un autre pourrait être réellement pauvre, malheureux et infirme, et nul ne lui porterait secours. Si vous racontiez celte aventure, on ne croirait plus à la réalité d'aucune douleur et ou se garderait de faire un acte de charité, de peur d'être dupe comme mot »

Daher, frappé par ces paroles, mit immédiatement pied à terre, rendit la jument à son propriétaire et l'embrassa. Nahée le conduisit sous sa tente, comme son hôte, où ils passèrent trois jours ensemble dans la plus grande intimité ; depuis, ils devinrent inséparables et vécurent comme deux frères.

Eugène Chatus.

(La suite au prochain numéro.)

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