PAR M. A. TOUSSENEL
en 1825, à l'Université de Louvain, un bon vieillard du nom de Jacotot, qui montait en chaire trois fois par semaine pour répéter cet axiome d'une méthode d'enseignement inventée par lui : Tout est dans tout. Cela nous servait alors à savoir le lalin en deux mois, le grec en six semaines* et le sanscrit en quinze [jours; on s'inculquait les mathématiques, la physique, la chimie et la musique par la même occasion. U est vrai que nous nous empressions d'oublier ces belles choses en moitié moins de temps que nous n'en avions mis à les apprendre. Il en résulta de notre part une insigne ingratitude vis-à-vis de notre excellent professeur ; à ce point que, durant tout ce dernier quart de siècle, nous avons complètement méconnu Jacotot et son axiome. Il appartenait à M. Toussenel de nous convertir définitivement à cette lumineuse doctrine : Tout est dans tout. En effet, voici un livre qui traite de la chasse de façon à faire croire que la chasse renferme toutes les sciences connues, et de plus, une science parfaitement inédile : la science de l'analogie. Ici, les résultats sont bien plus rapides encore ; il y a entre le procédé Jacotot et le système Toussenel tout le progrès qui sépare la route départementale du chemin de fer : avec ce dernier professeur, d'un soleil à l'autre, le temps de parcourir quatre cents pages d'in-8% on devient un savant de première force, sachant tout ce que Newton , Kepler, Cuvier, etc., ont pu savoir -et môme ce que personne n'a jamais su... Ceux qui crieront au miracle n'auront pas tort.
Et d'abord, si M. Toussenel intitule son livre l'Esprit des bêtes, c'est qu'il a remarqué que généralement les animaux ne naissent pas tout empaillés... ; dès lors, pour les bien connaître, il ne suffit pas de mesurer leur échine, de noter la couleur de leur peau, il faut encore savoir analyser chez eux les qualités du cceur et de l'esprit Si j'étais lézard, je demanderais un peu à l'homme de quel droit il m'appelle son ami, lui qui ne s'est jamais informé de mes goûts ni de mon caractère. Du reste, M. Toussenel prouve péremptoirement que si l'homme et la bête se connaissaient davantage, il s'estimeraient plus et se mangeraient moins... Son livre nous trace le code de sociabilité universelle qui doit rétablir
(I) I vol. in-8°. Paris, i848, librairie Sociétaire, rue de Beaune, 2, et au bureau du Joumul des Chasseurs où sont déposes des exumDiaire*.
l'entente cordiale entre toutes les créatures de Dieu. Mais, ce n'est pas tout encore: avec M. Tousscnel, on n'en est pas quitte à si bon marché. Lorsque vous saurez des bêtes ce qu'elles sont, ce qu'elles font, ce qu elles disent, ce qu'elles pensent, on vous enseignera de plus d'où elles viennent et où elles vont.. Vous voyez bien que la science officielle ne nous aurait jamais mené jusque là ! La pensée de M. Tousscnel est d'une témérité effrayante ; elle piétine même avec unccertaiue volupté sur les traditions académiques les plus enracinées. Avec lui, la philosophie courante n'entre plus en ligne de compte ; il en MUt une autre qui, par malheur, est infiniment plus séduisante que sa vieille rivale... Ainsi de l'histoire naturelle et de tout le reste.
M. Toussenel, dans son livre, nous tient à peu près ce langage : c La terre est uue maison que Dieu a prêtée à l'homme avec faculté de l'arranger ou de la déranger à sa guise. Dès lors les courans d'air proviennent de la faute du locataire; Dieu n'a pu que créer le rhume de cerveau pour l'avertir... il en est de même des cheminées qui fument, c'est a dire des volcans, des ouragans, des inondations. En fait de désastres, la Providence a bon dos, mais nos gouvernans en abusent. Le règne végétal et le règne minéral, c'est le mobilier de l'habitation; le règne animal, c'est sa domesticité. De plus, le grand propriétaire de là haut qui possède plusieurs maisons de cette espèce louées à des humanités différentes, voulant conserver à sa propriété le caractère d'unité qui lai convient, s'est arrangé de manière à ce que chacune de ces habitations demeurât en communication permanente avec ses voisines; c'est à dire que les planètes font acte de bon voisinage par nn échange d'arôme qui influe sur les créations particulières de chacune d'elles. Charles Fourier a quelque part tracé la loi de ces échanges, et vous n'ignorez pas que M. Toussenel est un des disciples le plus savans de ce prodigieux penseur; aussi n'éprouve-t-il pas le moindre embarras ii nous dire d'où vient le cheval, d'où vient le lion, etc. Quant à moi, je suis tout fier maintenant de savoir, à n'en pas douter, que le chien caniche nous vient de la lune... Gela me donne de suite une supériorité marquée sur tous les naturalistes de l'Académie. Demandez un peu, je vous prie, à M. Flourens d'où vient le canard, lui pourtant qui doit son quarantième d'immortalité à cet estimable volatile...
La zoologie passionnelle est une révolte à main armée contre les divers systèmes de nomenclature zoologique adoptés par la science officielle. M. Toussenel ne reconnaît qu'une seule classification logique et raisonnable : celle qui repose sur Yanalogie des rapports passionnels entre l'homme et les choses créées. J'entends d'ici gronder les anathémes académiques tout prêts à pleuvoir sur cette énormitél Les plus bfenvelllans s'efforceront de faire passer M. Toussenel pour un homme d'esprit qui joue au paradoxe. Dans le monde civilisé, comme l'appelle notre auteur, on s'obstine encore et toujours à loger l'esprit et la raison dans deux camps ennemis; de sorte qu'on en vient à peu près à conclure que tout ce qui est spirituel est fou; mais alors, il faudrait avoir le courage d'aller jusqu'au bout de celte logique, et déclarer que tout ce qui est raisonnable est bête... Comme encore, on se plaît à raturer éternellement tout espèce de trait^d'union entre la science et la poésie. Pour nous qui avons lu ce livre de M. Toussenel et quelques autres écrits émanés de la même doctrine, nous avons la naïveté de croire que l'esprit n'est que la forme naturelle de la raison, et que si le savant
sait le passé, te poète seul connaît l'avenir... Qu'il y ait là one daranable héré sle, nos petits-neveux en décideront; en attendant, nous avons pour excuse la plus attrayante séduction qu'une Intelligence humaine puisse subir.
A vrai dire, M. Toussenel avait beau jeu avec nous, car nous appartenons à ce peuple de chasseurs à la fois si actif et si paresseux, qui ne lit qu'en temps de neige (loi du 3 mai 18A4) et qui, vivant dans l'Intimité constante de la nature, n'adopte les apborismes de bibliothèque que pour autant que le premier buisson venu ne trouve rien à y objecter. Or, jusqu'ici le monde chasseur mordait peu à la science, parce qu'il fallait s'asseoir long-temps et s'ennuyer beaucoup pour apprendre quelque chose ; mais du moment où, pour devenir un profond naturaliste, il ne faut plus s'enfermer au cabinet du Jardin -des- Plantes et s'entasser dans la mémoire les étiquettes des animaux empaillés, du moment ou les étroites vitrines du Musée font place aux vastes forêts, du moment où ces peaux bourrées de foin, ornées d'yeux d'émail et stupidement immobiles sur leurs planchettes respectives, se transforment en véritables créatures du bon Dieu, bondissantes, hurlantes, glapissantes à travers le fourré , du moment enfin où l'on nous apprend à connaître les bêtes par leur cœur, par leur esprit et qu'on nous laisse lire, dans ce grand livre de l'analogie passionnelle, le comment et le pourquoi de toutes les créations qui nous entourent., oh! alors! il ne s'agK plus que d'un travail attrayant, et le plus paresseux pioche, et le permis de chasse devient un brevet de docteur, et le plus inculte des braconniers vise droit à l'Institut.
IL Toussenel a dit, à la première page de son livre : « Beaucoup ont écrit sur » la bête qui ne l'ont pas assez envisagée au point de vue de sa ressemblance » morale avec l'homme, c'est à dire au point de vue de l'analogie passionnelle. » Im. bête est le miroir de l'homme, comme l'homme est le miroir de Dieu,.. » Tonte la pensée doctrinale de l'œuvre est renfermée dans ce peu de mots ; et l'on part de là pour conquérir un monde nouveau à la science. Or, la science se montre partout ici doublée de poésie ; laissez-moi plutôt vous citer ces quelques lignes de l'introduction.
■ Une seule loi régit l'univers : l'amour ; amour est le moteur divin, Irrésisti*
> ble, qui attire la terre vers le soleil, l'amant vers sa maîtresse, la sève vers » l'extrémité des rameaux, la molécule métallique soi-disant insensible vers la » molécule de même nature. Que ceUe puissance s'appelle amour, attraction, » affinité moléculaire, le nom ne fait rien à la chose : elle est une; c'est le prin- » clpe universel de mouvement et de vie ; c'est la force venant d'en haut à laquelle » cèdent avec entraînement tous les êtres créés. Les sages ont appelé cette pnis- » sance passion, du mot latin pati, qui veut dire subir, pour exprimer l'idée de
• la passivité de l'homme et de son obéissance forcée à la loi supérieure. J'ac-
> cepte l'expression, parce qu'elle est juste, et parce que je ne veux pas m'occu- » per, pour le moment, de la flétrissure qu'ont vainement tenté d'accoler à cette » expression les cuistres et les sots.
» La passion, principe du mouvement universel, est le verbe étemel par le- » quel Dieu fait entendre à toutes ses créations sa volonté et sa loi. La passion
• est la révélation permanente de la volonté de Dieu. Le bonheur, c'est pour cha- » que être l'essor intégral et continu de toutes ses facultés, de toutes ses attractions naturelles. La liberté, qui est la même chose que le bonheur, est l'obéis-
• sauce à la loi d'attraction. Le satellite est intimement persuadé qu'il ne fait que » suivre sa propre volonté, lorsqu'il parcourt l'orbite que lui a assignée l'attrac- » tlon. L'amant non plus ne fait que ce qu'il veut, quand il obéit aveuglement aux » caprices de sa souveraine. C'est pour cela que le peuple des amoureux est le
• seul qui mérite le beau nom de peuple libre, comme étant le seul qui obéisse » au gouvernement de son choix. •
« Les cieux proclament la sainteté de la passion et instruisent la terre à févé- » rer l'amour ; l'amour, dont la puissance emporte la planète à travers \eâ es- » paces et dessine l'éllipse symbolique autour du foyer d'attraction, et fait écla- » ter l'allégresse à la surface des globes émergeant des ténèbres pour se baigner » aux flots de l'océan de lumière.
» Les poètes qui comprennent Dieu à demi-mot, ont comparé l'aurore qui » teint l'orient de rose et dissipe la nuit au sourire radieux de la beauté qui » chasse les soucis du cœur et promet un beau jour. Les poètes ont bien dit
» En effet, comme l'amant qui se pare de ses plus beaux habits et lisse ses » cheveux et parfume son langage pour la visite d'amour, ainsi chaque matin, » la terre revêt ses plus riches atours pour courir au devant des rayons de » l'astre aimé, et déploie, pour lui plaire, un luxe extravagant... C'est le même » feu d'amour qui fait miroiter à cette heure les di amans de la robe humide des » prairies et qui allume les fournaises d'or du ciel ; c'est le même besoin d'aimer » qui réveille sous la feuillée les mélodieux ramages et fait s'entr'ouvrir les co- » rolles embaumées des fleurs pour boire les arômes de lumière et secouer
• dans les airs leurs cassolettes d'encens.
» Fleurs et moissons, parfums et chants joyeux, éclosent au souffle d'amour. > Ces allégresses sans fin, ces ineffables harmonies qui s'éveillent au sein de la » nature endormie, au premier baiser du soleil, chantent le mot d'amour. «Dieu
• est un, disent-elles, et l'amour est son prophète. »
Cette magnifique théorie une fois posée et développée, M. Toussenel aborde son sujet, le grand art de la chasse, dans un premier chapitre prodigieux d'originalité, où les aperçus philosophiques, les témoignages de l'histoire, les élans de la poésie éclatent coup sur coup parmi les éclairs de l'esprit le plus franc, le plus spontané. Il y a là surtout un passage écrit en l'honneur de la femme française et de la coquetterie, dont les idées sont dignes d'être prises pour des paradoxes, tant elles sont neuves et justes.
Quoi qu'il en soit, au milieu de cette brillante fantasia de la pensée, l'art de la vénerie maintient intact son caractère pivotai ; philosophie, histoire, astronomie, politique, tout aboutit à ce centre commun. C'est qu'en effet AL Toussenel est d'abord un grand chasseur devant Dieu ; il possède à fond la stratégie cynégétique; il connaît surtout le fort et le faible, non seulement des ennemis à combattre, mais encore des auxiliaires qui doivent nous aider dans le combat
Lisez plutôt le chapitre du chien et encore celui du cheval, et vous me direz si l'on a jamais plus profondément observé et plus soigneusement décrit ces deux illustres compagnons du veneur européen. L'influence politique du chien et du cheval sur la constitution des sociétés anciennes et modernes : voilà pour les esprits sérieux ; la généalogie des races et la description des qualités particulières à chacunes d'elles : voilà pour les chasseurs et les sportsmen ; les fourberies ingé-
rieuses du braque Castagno, le trait d'esprit dn vieux Carillaut, la bravoure de Bicbebou en Afrique, la diplomatie raffinée des chiens de poste de la Sibérie, la fatuité du superbe Bucépbale... voilà pour tout le monde! car tout le monde ne demande qu'à s'amuser en s'instruisant; et ces histoires de chiens et de chevaux en disent plus long sur les hommes qu'un roman de mœurs en dix volumes. Aussi, l'auteur termine-t-il ainsi la monographie du premier de ces quadrupèdes : « Plus on apprend à connaître l'homme, plus on apprend à estimer le chien ! »
Poursuivez maintenant cette longue galerie de portraits véritablement peints, celte fois, d'après nature ; vous trouverez là bien des bêtes qui ont joui jusqu'ici d'une réputation usurpée, et d'autres encore qui ont été indignement calomniées dans leur vie et dans leurs mœurs. Ici, la justice (autre nouveauté incroyable) est égale pour tous ; la fourrure d'hermine des uns n'est pas plus inviolable que le cuir tanné des autres. Le froc ne fait pas le moine ; l'uniforme ne fait pas le soldat; la peau ne fait pas la béte; le cœur et l'esprit font tout! C'est ainsi que la taupe qui, à force d'hypocrisie et de menées souterraines, a su jusqu'ici cacher ses crimes à tous les yeux, voit traduire au grand jour l'affreux mystère de sa férocité et de sa luxure. Notez ceci : la taupe est l'animal le plus fort, le plus sanguinaire, le plus monstrueusement luxurieux de toute la création ; la taupe se meut dans la terre aussi rapidement que l'éléphant dans le milieu atmosphérique ; la taupe a une mâchoire armée de quarante-quatre dents redoutables; la taupe se précipite d'un seul bond dans les entrailles de ses semblables pour s'y enivrer de sang; la taupe assassine sa femelle pour lui témoigner son amour... « Enfin, dit M. Toussenel, » prenez parties égales de Néron, de Sarda- » napale, de Messaline et de marquis de Sade, broyez le tout dans un mortier, » chauffez et distillez, vous obtiendrez la taupe... »
En revanche, l'ours, cette pauvre bête tant calomniée, cet anachorète respectable qui vit de miel et de fraises, que l'on a déclaré féroce et stupide parce qu'il avait la méchanceté de se défendre quand on l'attaquait, l'ours obtient ici sa réhabilitation complète. Oui, l'ours est spirituel et frugal, ce qui doit faire honte aux hommes d'esprit de l'école rabelaisienne. Si l'ours a l'humeur misanthropique, si l'ours boude l'espèce humaine , ne vous en prenez qu'aux bonnets à poil de la garde nationale de Paris. Le grenadier de la garde nationale de Paris est la béte noire de l'ours.
Le livre de M. Toussenel se termine par un traité du courre et de ses victimes : le lièvre, le cerf, le daim, le chevreuil, le sanglier, le loup et le renard. Toutes ces bêtes paraissent là, revêtues de leur physionomie caractéristique; la valeur physique et morale de chacune d'elles est constatée par une savante analyse, et à l'aide de cette science nouvelle, de l'analogie. Bref, Y Esprit des bêtes présente cette nouveauté attrayante d'être un livre à la fois amusant et instructif, sans compter toutes les autres originalités qui le distinguent
Pour me conformer à l'usage et sauvegarder ma dignité de critique, j'ai longtemps cherché quelque chose à reprendre dans cette œuvre ; j'étais d'abord décidé à la trouver trop savante pour un traité de chasse ; mais toute cette science est si bien enveloppée de poésie et d'esprit (de trop d'esprit, peut- être), que les femmes, les chasseurs et les beaux diseurs du monde élégant n'auraient rien compris à ma chicane.
Pourtant, je veux, en finissant, faire à M. Toussenel une querelle qui n'est pas
aussi allemande qu'elle en a l'air. Un livre aussi sérieux que le sien n'aurait pas dû abriter sous sa couverture certaines personnalités infiniment trop transparentes; ces accès de juvénilité agressive donnent à quelques passages de son travail l'allure du pamphlet ; et c'est en vérité grand dommage !
Je ne veux médire ni du coq, ni de M. Toussenel ; mais je soupçonne, entre ces deux batailleurs chevaleresques, une petite analogie de fanfare et d'ergots que je soumets à l'appréciation de notre savant analogiste lui-même.
Henry Bm neei..
LES BANQUETS CYNEGETIQUES.