‹ Journal des chasseursChapitre 4 sur 74 · LE MEURTRE · texte numérisé non relu

LE MEURTRE

Peu d'instans après on frappa doucement.

— Qui est la? demanda Jeanne.

— Moi, Michel.

Jeanne ouvrit. Son fiancé entra, portant une hache sur l'épaule.

— Qu'avez-vous ? s'écria-t-il, qu'avez vous, Jeanne? comme vous êtes pâle !

— Je n'ai rien... que voulez-vous que j'aie?

— Et pourquoi cette porte était-elle fermée aux verroux? d'ordinaire, ce me semble, vous la laissez ouverte.

— Des mendians étrangers sont venus tout à l'heure me demander l'aumône ; ils m'ont fait peur et j'ai fermé la porte.

Michel, satisfait de cette explication, ne questionna pas davantage sa fiancée. Tous deux se mirent à causer de leur prochain bonheur, et les joues de la jeune fille reprirent bien vite leur éclat.

Après une heure qui lui parut bien courte, Michel sortit. Il allait dans les bois couper un jeune frêne nécessaire pour raccommoder un chariot brisé.

Le temps était sombre; la campagne morne et désolée ; les feuilles jaunes jonchaient la terre, et des bandes de corbeaux passaient à l'horizon avec leur croassement monotone.

Michel s'enfonça dans le bois et bientôt arriva à une large clairière. Le bruit de coups de hache violens et répétés, vint alors frapper son

oreille. Il avança toujours et vit Pierre faisant une profonde entaille au tronc d'un vieux chêne qu'il voulait renverser.

Sur un rameau mort de la plus haute branche, un gros corbeau se tenait immobile, sans s'épouvanter du tremblement de l'arbre à chaque percussion de la lourde cognée.

— Bonjour, Pierre, dit Michel.

— Bonjour ! répondit brusquement le soldat.

— Pourquoi me parles-tu de ce ton? demanda le jeune homme étonné.

— Parce que ça me convient, apparemment. Il recommença à saper le tronc du chêne, puis s'interrompit pour dire :

— Est-ce que tu te maries toujours avec Jeanne ?

— Sans doute ! pourquoi cette question?

— Parce que tu ne seras pas le premier qui...

— Le premier?...

— Tu comprends ce que je veux dire?

— Non!

— Ah ! ah ! c'est drôle !

— Et qui donc? s'écria Michel saisissant tout-à-coup le sens des paroles de Pierre.

— Moi.

— Toi !

— Oui.

— Tu mens î

— Comme tu voudras, mais tout à l'heure j étais chez elle. Michel serra les poings et se dit tout haut, comme s'éveillant d'un

rêve:

— La porte fermée !... Jeanne pâle et tremblante !...

— En t'entendant, dit le soldat qui comprit ce qui s'était passé, nous avons cru que c'était son père qui rentrait, et je suis sorti par la fenêtre.

— Misérable !

— Ah ! ça, pas de gros mots, ou prends garde !

— Défends-toi donc ! mais défends-toi donc ! dit Michel avec désespoir en brandissant la hache qu'il portait.

— Allons donc, nous y voilà! répondit Pierre en levant la sienne à son tour.

Le combat fut terrible : ces hommes étaient tous deux forts, adroits tous deux. Les haches retentissaient l'une contre l'autre avec une violence infernale.

Le corbeau restait immobile au sommet du vieux chêne, semblant regarder cette scène effrayante.

La fatigue força pendant un instant les deux combat tans à suspendre leurs coups ; puis la lutte recommença avec un acharnement nouveau.

Cela dura long-temps. Enfin le fer de l'arme du soldat rencontra obliquement le manche de la hache de Michel, et le trancha de part en part.

Pierre profita lâchement de son avantage, et, d'un coup terrible, il sépara presque du corps la té te de son rival.

Le malheureux jeune homme tomba sans pousser un soupir.

Le soldat monta sur un chêne, et regarda au loin. Nul être vivant ne se montrait dans les bois.

Il redescendit, prit dans ses bras le cadavre et la hache brisée, et ;emit à marcher rapidement dans un étroit sentier, après avoir jeté des feuilles sèches sur la mare de sang qui couvrait le lieu du combat.

Le corbeau quitta sa branche, et suivit le meurtrier en décrivant de larges spirales dans les airs.

Pierre arriva près d'une cabane déserte, bâtie jadis par des Bohémiens pour y passer l'hiver ; la porte en était murée ; il ôla l'une après l'autre les pierres qui fermaient l'entrée, plaça le cadavre dans l'intérieur, le recouvrit de mousse, sortit et reconstruisit le mur qu'il avait démoli pour entrer.

Le corbeau s'était posé sur le toit de la cabane, et faisait retentir sa voix rauque et lugubre. Pierre le vit, ramassa des cailloux et les lui jeta pour le chasser. Le corbeau secoua ses ailes et ne bougea pas. Pierre grimpa sur le toit, le corbeau s'envola et s'arrêta sur un arbre à quelques pas. Pierre redescendit, l'oiseau funèbre revint prendre sa place au faite de la masure, avec cette persistance des oiseaux carnassiers qui sentent un cadavre.

Alors le soldat eut peur. Ce corbeau devint pour lui la forme vi- \ante du remords.

— Il va me trahir ! pensa-l-il.

Il courut jusqu'au village, prit sa carabine et revint dans les bois : le corbeau n'avait pas quitté le toit de la cabane, et fouillait avec son bec aigu la mousse qui le recouvrait.

Pierre le mit en joue et fit feu : l'oiseau tomba. Le soldat se sentit soulagé, un instant il avait craint que toute arme terrestre ne fût inutile contre le corbeau vengeur.

Il dérangea de nouveau une des pierres amoncelées contre la porte, jeta l'oiseau dans l'intérieur, replaça la pierre, essuya soigneusement sa hache dans la mousse, et reprit, avec l'apparence de la plus grande tranquillité, le chemin de Valleroy.

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