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UNE CHASSE A L'ARQUEBUSE

ASSUNA BUROU.

Je 23 novembre 1585, les habitons de la ville de Pau en Béarn se portaient en foule sur la route, alors couverte |de neige, qui conduisait, par les Landes, dans la province >du Quercy.

Vêtus de leurs plus beaux habits, de même que s'ils se fussent rendus à une fête patronale, on les voyait, tout en marchant, s'aborder avec franchise comme pour se féliciter d'une bonne fortune ou d'un plaisir partagé. Leur figure hâlée exprimait une satisfaction sincère qui détendait leurs traits ordinairement durs et donnait un rayonnement de plus à leurs yeux brillans.

Ce qui les épanouissait ainsi, c'est qu'ils avaient reçu la veille cette bonne nouvelle, que leur bien-aimé Henri de Navarre arrivait ce jour-là, à deux heures de relevée, escorté de quelques seigneurs dévoués à sa royale personne.

À deux heures, juste au moment dit, un grand mouvement se manifesta au loin.

Les larges mains calleuses des Béarnais, ces mains habituées à manier avec la même habileté la paume et l'arbalète, battirent avec frénésie, en même temps que de grands cris vinrent dénoter le paroxysme de leur joie.

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U roi de Navarre, qui avait entendu ces vivats, piqua vivement, des éperons d'or qui ornaient ses bottes de voyage, les flancs moites de son genêt d'Espagne. Son manteau de velours noir, sur lequel étaient brodées en argent des feuilles de chêne, se mit à battre au vent ; l'acier de ses armes renvoya de vifs éclairs, et l'aigrette de sa toque s'aplalit sur sa téte, comprimée par la masse d'air qu'il fendait avec rapidité.

Il arriva ainsi, seul, ayant de beaucoup distancé ses gentilshommes, au milieu de ce bloc fanatisé dont chaque battement d'artère lui revenait. m

Il se découvrit alors avec une grâce qui n appartenait qu à lui, et prit familièrement la main des premiers qui se trouvèrent à ses cotés, en les appelant par leurs noms.

Henri de Bourbon, roi de Navarre, avait alors trente-deux ans. D'un taille noble et bien prise, tout annonçait en lui l'homme d'action plutôt que de pensée ; la hardiesse chevaleresque de ses aïeux était en quelque sorte résumée en sa personne; sa physionomie, d'une mobilité extrême, variait de l'expression altière d'un héros à l'air subtil que donne une parfaite courtoisie. Lorsqu'il regardait quelqu'un, celui-là, quel qu'il fût, sentait qu'il était devant son maître.

A tonte la pétulance de la jeunesse, Henri de Bourbon joignait la gravité de l'âge mûr, c'est à dire qu'il faisait marcher de front ces deux choses si hétérogènes, si incompatibles : les plaisirs et la politique.. , . # . .

— Vive Henri de Bourbon ! crièrent toutes les voix frémissantes

d'enthousiasme.

Elles femmes agitaient leurs mouchoirsr et les enfans s'élevaient sur l'extrême pointe des pieds, et les hommes trépignaient de revoir ce roi si populaire, n'oubliant ni sa ville natale, ni ses valeureux montagnards au milieu desquels s'était fortifiée Son enfance.

Les amitiés outrées de ces Béarnais si primitifs, se manifestaient ainsi par des démonstrations extravagantes.

— Vive Henri IV ! fit une voix isolée parmi toutes ces voix.

Le roi de Navarre se retourna avec pétulance, comme si ce cri perdu dans la foule l'eût fait bondir sur sa selle.

— Pas encore, dit41. Henri III est bien portant, vive Dieu 1 et ce serait crime de Use- majesté que de me mettre si tôt à sa place.

Un murmure flatteur courut au dessus de cette superficie de têtes mouvantes, et deux mille bras se levèrent pour applaudir. Bientôt les flots de cette marée humaine, qui s'étaient refermes

sur le roi, s'écartèrent de nouveau comme les vagues de la mer Rouge à un geste de Moïse, et livrèrent passage aux seigneurs qui composaient sa suite.

Voici quels étaient les illustres personnages auxquels était échu l'honneur de faire partie de l'escorte royale :

Il y avait les princes de Conti, de Dombes et de Condé; les comtes deSoissons, de Plessis-Mornay et de Larochefoucaud ; les seigneurs d'Aubeterre et de Pons ; Claude de la Trémouïlle, duc de Toûars ; Henri de la Tour, vicomte de Turenne; Georges de Clermont d'Amboise; Jacques de Caumont-la-Force; Saint-Gelais-Lansac; enfin la duchesse de Calbieri, dont le mari, Vénitien, était mort en duel Tannée précédente. Tous ces noms, les premiers de France, appartenaient les uns au parti de la ligue, les autres à la religion réformée; mais, en dépit de la politique, ceux qui les portaient étaient dévoués au roi de Navarre qui, pour la seconde fois, s'était fait huguenot.

Quand Henri de Bourbon eut été" rejoint par ses gentilshommes, il traversa, au pas de son cheval, la foule qui l'entourait, et gagna le sentier sinueux qui conduisait au château en haut duquel flottait une bannière ou les armes de France s'unissaient à celles de Navarre.

Le cor retentit subitement au front des tours et les hommes d'armes se croisèrent sur les créneaux.

Enfin la herse du pont-levis s'abaissa pesamment et le roi entra dans la cour principale, où était disposée sur deux rangs une compagnie de hallebardiers.

A peine rendu dans ses appartemens, Henri de Navarre appela son officier de service.

Celui-ci arriva avec empressement.

— Quels sont les ordres de Sa Majesté? demanda-t-il en mettant un genou en terre.

— Qu'on m'amène Assuna Burou; il me le faut sur l'heure ! dit le roi qui aimait à être promptement obéi.

L'officier de service s'inclina et sortit.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, que Ton introduisit un homme vêtu seulement d'une peau de bique qui tombait de l'épaule jusqu'à mi-jambes. Il était chaussé d'espadrilles, et ses bras nus, fortement musclés, rappelaient ces natures errantes que ni le froid ni le soleil ne peuvent entamer. Sa grosse tête énergique, était ornée de cheveux ronds et pendans comme ceux des anciens

rois chevelus ; sa barbe, qui se tenait droite, hérissée comme les crins d'un sanglier, achevait de lui imprimer un caractère de dure et sauvage harmonie.

Cet homme entra sans manifester ni surprise ni gêne. Tout en traversant la haie étincelante des nobles seigneurs, il frottait, pour l'essuyer, la paume de sa main droite contre la grossière peau qui l'enveloppait : quand il crut cette main assez propre, il la tendit au roi.

— Eh bien ! lui dit ce dernier en serrant amicalement la main qu'on lui offrait, les chamois ont-ils multiplié depuis Tannée dernière que nous fîmes ensemble cette fameuse chasse?

— J'en sais un troupeau d'au moins deux cents, répondit Assuna Burou.

— Et tu n'as pas fait là ta Saint-Barthôlemy?

— Je le surveillais, je le couvais pour vous, Sire.

— Qu'est-oe que cela? sire ! ... Je m'appelle Henri de Bourbon, dit le roi qui traitait le montagnard en familier.

Assuna Burou se mordit la lèvre comme quelqu'un qui se souvient trop tard d'une leçon déjà reçue et rougit de s'être laissé prendre à la récidive.

— Et à quel endroit se tient ton troupeau? questionna le roi.

— En haut du mont Bénou.

— Tu devines alors l'heure pour demain !

— Trois heures de la nuit, Sire,

— Encore ! fît le roi.

— Je veux dire : Monseigneur.

-Hein!

-— Je me trompe ; Henri de Bourbon î s'empressa de faire le montagnard pour réparer sa double méprise.

Quand Assuna Burou fut parti, le roi se tourna vers ses gentilshommes :

— Vous avez entendu, Messieurs, leur dit-il ; à trois heures, à cheval.

— Mais, Sire, objecta Plessis-Mornay, ce vieil érudit plus courageux quand il s'agissait de déchiffrer un manuscrit illisible que lorsqu'il était question de courses aventureuses ; mais, Sire, nous sommes à la fin de l'automne et les nuits sont froides...

— Tant mieux I interrompit le roi, il fait meilleur marcher.

— Et, si je ne me trompe, ajouta le savant, nous entrons dans une saison où l'on a autant la chance de rencontrer sur la montagne une caravane d'ours qu'un troupeau de chamois.

— Tant mieux ! répéta le roi. Je vous jure, comte Mornay, que je m'attacherai, en ce cas, à faire, aux uns et aux autres, une réception digne de mon rang.

Plessis-Mornay, en vrai courtisan, inclina légèrement le front et se tut.

— Messieurs, reprit Henri de Navarre, chacun est libre : vient qui veut.

A ces mots, la duchesse de Cal bien, dont le teint délicatement bruni, les grands yeux rêveurs, la bouche idéale, la taille cambrée faisaient une de ces merveilles, diamans humains, que tout le monde admire, la duchesse de Galbieri, disons-nous, éleva sa voix en ce moment vibrante de douce émotion.

— Vous me permettez alors d'être de la partie? Sire, dit-elle les yeux baissés.

— Nous n'avons pas de litière, Madame, répliqua le roi avec une gracieuseté charmante.

— Si ce n'est que cela, se hâta de répondre la duchesse, ce n'est pas un motif d'empêchement. J'irai, comme vous, à cheval ou à pied, Sire.

— Oh ! oh ! s'écria Henri de Bourbon, et le froid ! Madame.

— Je n'en ai pas peur, Sire.

Le roi laissa tomber un regard quelque peu moqueur sur Plessis- Mornay.

— Et les caravanes d'ours ! Madame, reprit-il en appuyant avec intention sur chacun de ces mots.

— Elles ne m'effraient pas, Sire.

— Entendez-vous? Comte, dit le roi s'adressant au théologien. François de Larochefoucaud vint en aide à Plessis-Mornay.

— Votre Majesté oublie, dit il avec pétulance, que le comte Mornay a, dans sa sphère, une bravoure qui compense la hardiesse la plus téméraire, la plus fougueuse...

— C'est à dire, traduction libre, fît le roi, qu'il est un poltron et que je suis un âne. Bien pensé, Larochefoucaud, bien pensé !

Et il se mit à rire de la franchise.

— Quoi qu'il en soit, Messieurs, reprit-il sans donner au comte le temps de la réplique, il me semble qu'une course la nuit, à laquelle veut bien s'associer la duchesse de Calbieri, course ardue au sommet du Bénou, offre tout au moins autant d'attraits qu'une chasse à courre dans les forêts de Boulogne, de Fontainebleau ou de Saint-Germain. Nous avons d'ailleurs ici une récréation de plus, le tir de l'arquebuse :

oui, Messieurs, l'arquebuse pour des chamois... Cela vous étonne ! Charles IX en faisait un tout autre usage, dit-on ; mais moi, qui ne suis pas Charles IX, encore moins roi de France, poursuivit Henri de Bourbon avec une amôre ironie en se rappelant tout-a-coup les prétentions nouvellement élevées par son oncle le vieux cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, de la branche cadette, je me sers de l'arquebuse pour mes plaisirs, je la réhabilite...

— Sire, s'empressa de dire le seigneur d'Aubeterre, si l'arquebuse a subi autrefois un échec ou un affront, elle en est, ma foi ! bien lavée depuis cette fameuse bataille de Moncontour, où Votre Majesté, alors à peine âgée de seize ans, en fit un si noble usage.

Henri de Navarre n'aimait pas la flatterie. Il ne répondit ni ne sourit au compliment.

Quelques instans plus tard, chacun se retirait isolément, afin de prendre un peu de repos, après une journée de rude fatigue et la perspective d'un lendemain au moins aussi laborieusement rempli.

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