PRESSENTIMENT
La duchesse de Calbieri à peine entrée dans la pièce qui avait été désignée pour la recevoir, se laissa tomber, lasse et abattue, dans un fauteuil à crépines et à clous d'or.
Sa suivante, Italienne aussi, qui l'avait vue naître et lui portait un intérêt qui arrivait à la limite du dévoûment le plus tendre, s'approcha d'elle avec toutes les marques de la plus vive sympathie :
— Toujours triste, donc î lui dit-elle en la regardant comme une mère regarde son enfant malade ; ah ! Madame, je vous en supplie, continua-t-elle en joignant les mains, ne soyez plus si triste; cela me fait mal I
La duchesse de Calbieri leva avec lenteur son œil limpide sur sa confidente.
— Bonne Mariana, dit-elle avec une reconnaissance touchante ; n'est-ce pas assez d'afficher la gatté, de forcer le sourire à monter à mes lèvres quand je suis au milieu de cette noblesse si tapageuse, si
étourdie, si indifférente... et nepuis-jepas ici, dans ce sanctuaire,, seule a seule avec toi, laisser couler librement mes larmes? Croismoi, cela soulage, cela fait du bien.
La suivante se mit à pleurer en se cachant )a figure dans son. mouchoir.
— Excellente amie! reprit la duchesse.
— Mais enfin, Madame, s'écria vivement Mariana gui trouvait toujours, dans les momensde crise, le courage nécessaire à sa situation; qu'espérez-vous, après tout?
— Je n'espère rien, répondit la duchesse dans l'âme de laquelle on venait de remuer la corde la plus vibrante ; je me laisse entraîner par la houle, le tourbillon qui m'emporte, espèce de météore, de trombe, de vertige auquel j'obéis parce que je ne puis me soustraire à son action...
Ici, la duchesse de Calbieri s'arrêta un moment avec oppression ; puis elle reprit en s'animant par degrés :
— Oh ! vois-tu, Mariana, j'aime le roi d'un amour qu'on ne peut dire, c'est un amour sans nom qui me tient plus au cœur que la vie. Son regard, profond comme l'Océan, a quelque chose de si imposant, de si dominateur, de si magnétique, que je suis, malgré moi, entraînée, fascinée, élect risée. Chaque parole qu'il prononce résonne en moi et éveille une fibre, celle de la sensibilité. Il y a des momens, achcvat-elleavec une exaltation souveraine qui la grandit, où la fièvre brûle mon sang, où ma tète fermente et où, dans un délire inexprimable, je voudrais me tuer devant lui, rien que pour occuper, ne fût-ce que cinq minutes, son attention exclusive I
Tout en l'écoutant dans un religieux silence, Mariana traçait avec son pouce une petite croix sur ses lèvres, en demandant mentalement à Dieu un remède ou un miraele qui pût amener la guérison de cet amour-là.
— Et jusqu'à présent, reprit la duchesse qui laissa retomber avec découragement ses bras le long de son corps, il n'a été à mon égard qu'affectueusement poli. Mais c'est égal, poursuivit-elle en se redressant avec une énergie virile, je boirai la lie jusqu'au fond de la coupe; je continuerai d'aimer en silence, résignée comme un pieux martyr, jusqu'à ce qu'enfin un jour vienne où je puisse mourir en me dévouant pour lui.
Mariana, qui n'avait jamais passé par de telles épreuves, crut un instant sa maltresse folle.
— Je vous demanderai, maintenant, Madame, dit elle, pourquoi, au
lieu de suivre ce que vous appelez un torrent, vous ne lui résisteriez pas plutôt de toute la puissance de votre être? pourquoi, en un mot, vous accompagnez le roi, contre toutes les règles de l'étiquette ; car enfin, vous ne doutez pas, je suppose, que Ton ne s'entre* tienne longuement à la cour de votre présence parmi l'escorte de Sa Majesté?
— Ecoute, Mariana ; le pilote, tant qu'il est maître de son gouvernail, le tient ferme en main et lutte avec énergie contre la fureur des élémens...
— Oui, Madame.
— Mais, reprit la duchesse de Calbieri, lorsque la tempête devient si impétueuse que la barque s'en va à la dérive, que penses-tu que doive faire le pilote?
— S'en remettre à Dieu, Madame.
— Très bien. Maintenant est-il lâche ou blâmable de se retirer ainsi d'un combat où ses forces s'épuisent vainement?
— Non, s'il reconnaît son impuissance.
— Eh bien ! Mariana, j'ai commencé ainsi à me défendre de mes sentimens avec l'aide de ma volonté, comme le pilote se défend de l'orage avec l'aide de son gouvernail; comme lui, j'ai tenu bon, tant que ma vertu a soupçonné la possibilité d'un triomphe... Mais il est arrivé un moment où mon cœur a débordé ma tête, où ma passion, semblable à une vague haute que rien ne peut vaincre, a pris
le dessus Alors, il m'a nécessairement fallu me résigner, me
courber. . .
— On ne se courbe que devant la volonté divine, Madame, essaya de dire Mariana.
— C'est juste. Or, comme l'amour est une tempête morale...
— Ah ! interrompit avec incrédulité Mariana.
— Je te demanderai, acheva la duchesse, qui l'envoie cette tempête morale?
— Dieu, dont tout émane.
— Tu vois donc bien que ma situation ressemble en tous points à celle du nautonnier battu par les vents, battu par la mer furieuse, abîme sans limite et sans fond.
— Oui, Madame; mais je n'avais pas fini d'exprimer ma pensée, quand vous me demandiez tout à l'heure ce que devait faire le pilote vaincu.
— Achève, Mariana, achève; mais, de grâce, ménage-moi.
— Il doit s'agenouiller et prier.
La duchesse de Calbieri s'empara d'une des mains de sa gouvernante.
— Tu m'as compris, n'est-ce pas? dit-elle en pressant avec effusion cette main. Tu m'excuses du moins si tu ne m'approuves.
— Pauvre maîtresse ! s'écria Mariana , vous êtes plus à plaindre que je ne croyais.
Et ces deux femmes, si éloignées par leur position mais si rapprochées par l'âme, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et pleurèrent abondamment.
Mariana reprit bientôt d'une voix frémissante :
— Hais, au moins, vous n'irez pas à cette chasse? La duchesse se redressa.
— J'irai ! répondit-elle.
Mariana lui jeta un regard suppliant.
— Tu veux, dit la duchesse, que je reste ici/prisonnière entre ces murs si étroits, quand lui aura l'espace pour se mouvoir! Oh ! non; la nature, vois-tu, Mariana, développe les impressions ; à mesure qu'elle s'élargit, elle rend plus expansif, plus délicatement sensible. Peut-être qu'en me voyant auprès de lui, au milieu de ce vaste horixon, prenant part à ses joies ou à ses peines, il sentira une partie de ce que j'éprouve et aura pour moi une parole bonne ou un regard de tendre affection.
— Je vous en conjure, Madame, n'y allez pas.
— Il le faut, Mariana.
— J'ai un pressentiment qu'il vous arrivera malheur.
— Il le faut, répéta la duchesse.
— Si cela est nécessaire, reprit Mariana, je vous mettrai demain dans l'impossibilité de sortir.
La duchesse de Calbieri réprima mal un mouvement de hauteur dont elle accabla sa gouvernante.
— Je vous enfermerai ici, insista Mariana; par la Madone! vous ne vous exposerez pas à un danger inutile.
On vit poindre sur les joues de la duchesse une rougeur subite; ses yeux participèrent à la fois du délire et de la colère.
Mais enfin, ce qui arrive toujours en pareil cas, l'effervescence de la duchesse tomba subitement et elle s'agenouilla sur son prie-dieu, en disant à Mariana d'une voix moins émue :
— Récite, je te prie, notre prière du soir.
La suivante imita sa maîtresse, et son-dolent récitatif ne tarda pas a dominer seul au milieu du calme de cette paisible retraite.