UNE TORTUE EMPORTÉE PAR UN AIGLE
Le lendemain matin, au moment où trois heutes sonnaient à la grosse horloge du château, le roi de Navarre, qui me «s'était pas couché de la nuit, bouclait le ceinturon de son couteau de chasse.
Il allait franchir le seuil de son appartement, lorsqu'il rencontra la duchesse de Galhieri.
La duchesse, aûn d'être plus alerte et de pouvoir mieux gravir les parois ardues de la montagne, s'était habillée en page de la cour du roi Charles VI.
L'écharpe de son chaperon bleu, orné d'un diamant de haut prix,, pendait jusqu'à sa taille souple étroitement emprisonnée dans une ceinture aux mailles d'acier qui soutenait un poignard ; son justaucorps de velours, également bleu, était fendu a la saignée des bras pour laisser échapper les boursouflures de la chemise ; son pantalon collant, d'étoffe couleur sang de bœuf, dessinait sa jambe aux contours moelleux et allait se perdre dans des souliers à petites poulaines. Par dessus son justaucorps, pour se préserver du froid, elle avait jeté un manteau qui lui descendait à peine jusqu'aux genoux.
Jamais, on peut le dire, ensemble si harmonieux ne frappa l'imagination ardente du roi.
— Vive Dieu t s'écria- 1- il en apercevant la duchesse si gracieuse sous son travestissement masculin, j'aurais fort envie, Madame, de ne point sortir du tout pour vous mieux contempler à mon aise.
Et, prenant un flambeau, il se mit à fairë le tour du petit page, en laissant échapper mille exclamations admiratives.
En ce moment entra l'homme moitié nu de la veille, lïintrépido et sauvage Assuna Burou, guide ordinaire de Sa Majesté le roi de Navarre.
Vint ensuite Plessis-Mornay, qui tenait à se montrer un des premiers au rendez-vous, aûn de racheter par son exactitude l'espèce de honte à laquelle l'avait voué sa prudente remarque au sujet des ours.
Après lui on vit successivement arriver, en costume de chasse, les nobles seigneurs dont nous avons plus haut cité les noms.
Il était environ trois heures un quart, quand cette petite troupe, réunie dans la cour où attendaient les chevaux, se mit en marche.
Le roi avait pris la tète de la colonne, derrière lui marchait le montagnard qui avait voulu, n'entendant rien aux exercices équestres, suivre à pied; puis venait la duchesse de Calbieri, puis les seigneurs, puis les écuyers qui portaient les arquebuses.
De chaque côté de la route chevauchaient deux éclaireurs, munis de torches dont les lueurs rougeâtres donnaient à cette cavalcade la physionomie d'un convoi funèbre.
Le froid était piquant, le vent partait du nord-ouest, une poussière de neige, fine et pénétrante, qui se collait aux vêtemens, les imprégnait d'une humidité glacée et s'infiltrait peu à peu jusqu'à la moelle des os.
Quand on eut fait ainsi une centaine de pas dans Le silence le plus morne, le roi, qui depuis le départ paraissait soucieux, appela d une voix brève :
— Comte Mornay!
Le docte vieillard changea l'allure dosa haquenée qui, jusqu'alors, avait été l'amble, et vint se placer auprès de Henri de Navarre, avançant en ligne parallèle.
— Vous avez une plume habile, Monsieur? Jui dU alors U m.
— On l'affirme, Sire.
— Que pourrions-nous faire de cette plume, pour me laver de l'excommunication fulminée contre moi par cet audacieux pape Sixte V?
— Tout ce qu'il vous plaira, Sire, répliqua le courtisan.
Henri de Bourbon baissa son front inquiet, comme, si le poids de sa pensée le courbait malgré lui.
Il rapprocha davantage encore son cheval de celui do Plessis-Mornay et lui dit quelques paroles qu'on n'eût pu entendre à deux pas.
— De telle sorte, acheva-t-il en élevant la voix, que j'aurai aussi, moi, ma bulle placardée sur la porte même du Vatican.
Plessis-Mornay approuva d'un signe de tète imperceptible.
— Il me faudra encore un autre, manifeste, reprit le roi. Nous l'adresserons, celui-là, au chef des ligueurs, à monsieur de Guise...
— Je croyais, interrompit Plessis-Mornay, que Votre Majesté devait plutôt attendre les avances du duc.
Le roi répondit avec véhémence :
— Je ne suis pas fier, quand il s'agit d'épargner le sang du peu-
pie. Ainsi, Comte, comprenez-moi bien, poursuivit-il en scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles; vous écrirez au Guisard que moi, simple chef des huguenots, je lui propose de vider la querelle de nos partis, non pas masse contre masse, mais un à un, de lui à moi, deux À deux, dix à dix, en tel nombre qu'il voudra. 11 me semble, vive Dieu ! qu'il ne pourra décliner un tel honneur... et nous aurons ainsi le dernier mot de ces haioes qui se cachent derrière le prétexte d'une guerre de religion.
— Ce travail sera prêt pour demain, Sire.
— Il me le faut ce soir, dit le roi.
— Vous l'aurez, Sire.
Le front du roi se déplissa.
— Allons, allons ! Messieurs, cria-t-il gatment aux gens de sa suite, un temps de galop!
— Sire, répondit la duchesse de Galbieri, et notre guide qui est à pied !
— Tiens ! fit Henri de Navarre dont les soucis politiques et les plaisirs se disputaient la vie ; tiens, j'oubliais mon pauvre Assuna.
Et il lui fit signe d'avancer.
Quand le montagnard se trouva à sa portée, le roi se courba sur ses arçons et, le saisissant avec un bras d'acier, il l'enleva comme un poids de dix livres et le prit en croupe.
— En avant! cria-t-il alors.
L'on entendit à ce signal un battement précipité sur le caillou du chemin et l'on vit s'élever de terre des flots d'étincelles.
Depuis près d'une heure qu'avait eu lieu le départ, la petite troupe avait parcouru la longue vallée de Pau, par un chemin boisé rampant au pied d'un coteau et se pliant à toutes les sinuosités capricieuses du Gave : ce chemin rentrait et se creusait parfois en gouttière, saillissait tantôt en coudes anguleux, tantôt traçait une ligne droite brusquement rompue par un détour.
Bientôt se présenta cette gorge profonde, formée par la chaîne montueuse et accidentée qui conduit aujourd'hui à l'établissement thermal des Eaux-Bonnes. Tout devenait peu à peu solitude et calme; l'horizon se raccourcissait lentement.
— Courage ! Messieurs, cria le roi en piquant sa monture et s'aventurant avec hardiesse dans l'étroit sentier à peine ébauché sur l'escarpement de la montagne.
Vingt éperons jouèrent à la fois, et les animaux, ainsi excités, luttèrent de vitesse malgré les dangers que multipliait encore l'obscurité.
La haqucnéo de Plessis-Mornay, qui avait conservé jusque-là sou allure pacifique, ouvrit tout-à-coup ses naseaux, flaira l'air et s'élança en avant avec une incroyable rapidité. Le vieux savant, qui serrait de plus en plus les tibias, passa comme une apparition auprès du roi.
— Diable, diable ! s'écria le jeune prince de Dombes, ceci me produit l'effet d'une tortue emportée par un aigle.
— Si bien, riposta Saint-Gelais-Lansac, que la tortue pourrait bien être innocente de cette dérogation à ses us et coutumes.
— Vous croyez, Lansac? questionna le roi de Navarre qui avait à moitié surpris ce dialogue.
— Je n'en doute pas, Sire. Plessis-Mornay n'est pas homme à nous je 1er pareil défi.
— Alors, fit le roi, sa bête le maîtrise?
— C'est mon avis, Sire.
Henri de Bourbon accula sa monture contre un roc.
— Descends, Assuna; vite... vite! dit-il au montagnard. Assuna Burou ne demandait pas mieux. Il sauta promptement à
terre.
Alors le roi saisit une arquebuse des mains d'un écuyer et partit comme s'il voulait distancer le vent. On le perdit de vue dans la nuit; mais on entendit long-temps encore un brisement sec de cailloux accompagné d'un bruit cadencé.
Ainsi que l'avait prévu Saint-Gelais-Lansac, le vieil érudit n'était nullement coupable d'un coup de tête. Couché à plat sur sa selle, les deux mains accrochées à la crinière de sa haquenée, il avait déjà fermé les yeux pour faire une dernière prière et recommander humblement son âme à Dieu.
Quand le roi l'eut rejoint, il s'arma à la hâte de son arquebuse qu'il déchargea à bout portant dans l'épaule de la rétive haquenée.
Celle-ci allongea le cou, fit deux pas encore et s'abattit.
— Eh bien ! Monsieur, dit le roi en mettant pied à terre pour aider Plessis-Mornay à se relever, c'est ainsi que vous nous laissez en arrière?
— Sire, répondit le savant quand il se vit debout, sans blessure et sans contusions , croyez bien qu'il n'y a pas de ma faute ; mais permettez-moi de remercier Votre Majesté d'avoir sauvé la vie du plus dévoué de ses sujets.
— N'exagérons rien ! répliqua le roi.
— Cependant, Sire
— Ne devez-vous pas, d'après mes ordres, me préparer ce soir deux manifestes ?
— Vous m'avez confié cet honneur, Sire.
— Donc, reprit le roi, c'est votre plume que j'ai voulu sauver. Remerciez voire plume et que tout soit dit.
En ce moment, l'escorte royale arriva bouillante et inquiète.
— Tenez, Messieurs, fit le roi toujours généreux dans ses moindres paroles, voilà le comte Mornay qui vient de se conduire bravement. Il n'a ni pâli, ni tremblé.
Les nobles seigneurs entourèrent le savant et échangera nt avec lui de sympathiques poignées de main.