‹ Journal des chasseursChapitre 34 sur 74 · LE TROUPEAU DE CHAMOIS · texte numérisé non relu

LE TROUPEAU DE CHAMOIS

On était en ce moment sur un mamelon d'où Ton voyait surgir, aux pales reflets de la lune, l'immense cordon des Pyrénées avec ses «rêtes de neige et son pic du Midi, haut de onze cents toises, semblable à la flèche d'une cathédrale gothique.

— Messieurs, dit le roi en homme auquel toutes les aspérités étaient familières, comme nous avons ici quelques passages difficiles, nous allons gagner à pied le dos du géant désigné par Assuna.

On se partagea les arquebuses, et les écuyers ainsi que les éclaireure reprirent la route du château, conduisant en main les chevaux inutiles,

Henri de Bourbon prit les de vans.

Les yeux, accoutumés aux reflets lumineux des torches, pouvaient à peine distinguer les rocs des fondrières.

Il n'y avait plus ici de sentier, mais des cônes, mais des triangles de quartz à escalader ; masses nues, glissantes, presque inaccessibles, sur lesquelles le centre de gravité de l'homme se déplaçait toutes les secondes.

— Gorbleu! murmurait Plessis-Mornay à chaque difficulté nouvelle qu'il rencontrait, je n'oublierai de ma vie cette nuit-là.

La duchesse de Calbieri, en véritable Italienne que rien n'effraie, semblait s'être tellement raidie contre le danger, qu'elle sut se maintenir à la suite du roi.

Quant au reste de i'eaeorte, comme U étoit eemposé de gentilshommes d'épée dont la nature hardie se complaisait au milieu de ces sublimes horreurs, il grimpait avec un courage qui ne se démentait pas.

Enfin, après des tribulations nombreuses auxquelles fut encore soumis Plessis-Mornay, on atteignit le sommet du Bénou, immense plateau coupé ça et là de blocs titaniques semblables à autant de piédestaux vides de leurs statues.

Le roi de Navarre, auquel rien n'échappait, s'arrêta brusquement devant une large empreinte dessinée sur la neige et que des yeux moins exercés que les siens n'eussent certainement pas distinguée dans la demi-teinte de l'atmosphère,

— Assunal appela-t-il après un instant de muet examen. Le montagnard accourut.

— Regarde ces voies, lui dit-il avec une joie orgueilleuse et mal dissimulée.

— Eh bie» ! se contenta de répondre Assuna Burou.

— Eh bien ! eh bien ! dit le roi avec une vivacité entraînante, regarde ces voies L,.

— s Elles sont vieilles, Monseigneur, et Tours qui a passé là doit être au moins, s'il a toujours couru, à l'autre bout de la vallée d'Ossau.

— Tant pis I dit. le roi d'un air désappointé.

— Le jour approche, Monseigneur, répliqua le guide.

— C'est juste j. nous allons tout disposes,

Assuna Burou prit d'assaut un des rocs que nous avons signalés. Lorsqu'il fut parvenu jusque sur la cime, du haut de laquelle il avait l'air d'un pygmée,til rabattit ses deux mains sur ses yeux et fouilla, de son regard perçant, l'horizon du plateau qu'il dominait.

— Vivat 1 s'écria-t-il.

— Qu'est-ce ? demanda le roi.

Assuna Burou se laissa glisser en bas de son poste d'observation.

— Les chamois sont là bas au gagnage, dit-il en désignant du doigt la ligne, du nord; ils viandent avec un calme de bon augure, et, comme nous sommes sous le vent, leur flair sera en défaut. Vite ! Monseigneur, en place:!

Le roi plaça ses gentilshommes, deux à deux, dans des crevasses de rochers, et allaluÂHttâme;s'installer au milieu de granits mal dégrossis, espèces de galets tels qu'on en voit sur les côtes de l'Océan occidental.

Le poste qu'il avait choisi était situé au bord d'un précipice de trois cents pieds de profondeur.

— Et moi? Sire, lui demanda la duchesse de Calbieri qu'il avait oublié de loger.

— Parbleu ! répliqua Henri de Bourbon ; mais il y a place ici pour mon page.

Et il se colla de son mieux contre une des parois intérieures de son antre. La duchesse s'établit à ses côtés.

Assuna Burou s'approcha'jdu roi et lui dit à voix basse :

— Maintenant, Sire, voici mon plan : je vais tourner le plateau par le revers de la montagne et me présenter tout-à-coup, en poussant de grands cris, au milieu des chamois ; de telle sorte qu'ils arrivent à vous. Attention !...

Et il disparut comme s'il se fût précipité dans le gouffre dont la gueule béante s'ouvrait devant lui.

L'horizon commençait à blanchir du côté de l'Orient; l'orbe arrondi de la lune disparaissait peu à peu sur le fond éclairci du ciel.

La caverne ou étaient réunis la duchesse de Calbieri et Henri de Navarre, était profonde, étroite et sombre.

Le page et le roi se touchaient.

L'oeil de la duchesse était empreint de mélancolie ; de temps en temps un soupir s'échappait de sa poitrine, expression d'un sentiment mal contenu. L'émotion la débordait.

— Dites-moi donc enfin, Madame, lui demanda le roi, comment il se fait que vous aviez voulu faire partie de cette course à travers les innombrables impossibilités d'une nature aussi abrupte?

La duchesse de Calbieri eut un moment d'hésitation, puis elle fit cette réponse évasive:

— Il y a, Sire, des dévoûmens qui s'attachent à une existence comme le lierre s'attache au chêne, attendant ainsi avec impatience l'occasion de se produire...

Le roi l'interrompit :

— Je n'oublierai pas, Madame, lui dit-il avec véhémence, que votre mari est mort dans un combat singulier, après avoir provoqué son adversaire qui, dans un cabaret du Louvre, médisait à l'aise de moi.

Un imperceptible tressaillement agi ta les membres de la duchesse.

— Qu'avez- vous? Madame, lui dit le roi qui avait senti ce frémissement comprimé.

— Rien, Sire ; j'ai froid !

Henri de Navarre se rapprocha davantage de son page, comme s'il eût voulu, par ce contact, lui communiquer la chaleur. Après un moment de silence, il reprit :

— Je ne regrette qu'une chose, c'est que le duc ne m'ait pas laissé un fils auquel je puisse prodiguer, par reconnaissance, mes faveurs et mon amitié ; car j'aime à payer mes dettes.

Les lèvres de la duchesse se contractèrent douloureusement; sa main droite se crispa sous les plis ramenés de son manteau.

— Il ne m'aime pas ! murmura-t-elle en levant au ciel ses yeux empreints de tristesse.

— Et, continua Henri de Navarre, s'il m'était possible d'ajouter des chevrons et des couronnes à votre écu, des titres et des dignités à votre nom, soyez assurée, Madame, que je n'aurais repos ni trêve que cela ne fût fait.

Si, en parlant ainsi, le roi eût regardé la duchesse sur la figure abattue de laquelle venaient se jouer les premiers rayons d'un fade soleil d'automne, il eût été enrayé de l'impression qui y était gravée. Le désespoir, cette fièvre poignante de l'âme, y était esquissé à larges traits : sa pâleur était si blafarde, si plombée, qu'on eût dit d'un masque enduit d'une légère couche de stuc.

Mais Henri de Bourbon ne vit pas que le sang se retirait des joues de la duchesse pour affluer au cœur ; il ne devina pas ses souffrances, occupé qu'il était depuis un moment à interroger l'horizon, le corps penché en avant, l'arquebuse au poing.

— Fausse alerte... dit-il en reprenant une attitude plus calme; j 'avais cru entendre un cri . . .

Et, se tournant vers son page, sans toutefois laisser tomber sur lui son regard fixe, irrévocablement attaché au nord :

— Assuna Burou n'a pas donné le signal, n'est-ce pas? Madame. La duchesse ne répondit pas. Elle était là, immobile, inerte, muette. Henri de Navarre prit ce silence pour un doute et se mit à écouter

les bruits vagues du dehors avec une attention scrupuleuse.

Quand il se fut ainsi bien convaincu de sa méprise, il dit à la duchesse de Calbieri :

— Vive Dieu! savez-vous bien, Madame, que si les télescopes du Louvre pouvaient voir d'aussi loin, je ferais naître bien des jalousies et que j'aurais pour ennemis tous ceux qui me découvriraient là, si près de vous , n'ayant que cette grotte pour abri et ces rochers pour auditeurs !

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Et il leva sur elle ses jeux profonds où l'amour semblait toujours déborder avec le génie.

Une rougeur moite monta subitement au front de la duchesse; ses regards se remplirent de promesses voluptueuses et une ardeur secrète parcourut tout son être.

Le roi la trouva belle à étourdir sa raison.

— Maintenant, dit-il avec une intonation vibrante et profondément sentie, j'ai peur d'entendre la voix d'Assuna.

Et il prit la main de son page.

Cette main brûlante tremblait dans la sienne.

Tout-à-coup, comme s'il eût été mis en rapport avec la bouteille de Leyde, Henri de Navarre se dressa tout debout et se mit à examiner des sur-ncigées qui, à mesure que le jour grandissait, se dessinaient fermes, nettes, à l'entrée de la lannière où il se tenait.

— Montjoic ! s'écria-t-il en étudiant de plus près ces nouvelles traces du passage de l'ours ; il a piétiné ici comme un furieux et il n'est assurément pas loin ; car la neige fondue au contact de sa patte n'est pas encore gelée, malgré le froid.

Ces élans, celte explosion ressuscitèrent la douleur de la duchesse en lui prouvant que les complimens du roi n'étaient que de la galanterie.

Henri de Navarre était occupé à disséquer en quelque sorte les empreintes qui captivaient *si fort son attention, lorsque la voix formidable d'Assuna Burou résonna en remplissant à elle seule la solitude.

— A vous ! à vous ! criait le montagnard de toute la puissance de ses poumons.

Le roi saisit rapidement son arquebuse et coucha en joue. Un chamois passait à cent pas de lui, comme une apparition, une fantasmagorie.

Le coup partit et l'animal alla rouler au fond du précipice taillé à pic dont il longeait le bord.

Avec une rapidité qui tenait du délire ou de la magie, le roi s'empara de l'arquebuse de la duchesse.

Un autre chamois arrivait avec l'impétuosité du simoun.

Une deuxième détonation alla réveiller les nombreux échos d'alentour, et le second chamois, après plusieurs bonds, plusieurs élans saccadés, s'abattit, aux derniers abois, comme si ses jarrets se fussent inopinément dérobés sous lui.

— A vous ! à vous ! criait toujours Assuna.

— A vous, Messieurs, à vous ! répéta le roi désarmé, s'adressant à ses gentilshommes.

Un troisième chamois apparut pour disparaître aussitôt, puis un quatrième, puis un cinquième, puis tout le troupeau.

De nouvelles détonations éclatèrent avec bruit comme des feux croisés.

Quand les chamois eurent défilé ainsi, véritables ombres jouant de vitesse dans une course fantastique où le maximum exige au moins vingt lieues à l'heure, il y en avait cinq à terre.

Les deux du roi de Navarre.

Un dont la mort revenait de droit à Plessis-Mornay (probablement une erreur, une maladresse de sa part, car sa myopie était proverbiale).

Le quatrième, attribué à l'habileté du jeune prince de Dombes.

Le cinquième et dernier, revendiqué par le comte de Larochefoucaud.

Pendant qu'on réunissait quatre des victimes selon les usages d'alors, Assuna Burou, qui avait rejoint l'escorte royale, plongeait son regard froid et pénétrant dans l'abîme au fond duquel était allé mourir le premier chamois tué par Henri de Navarre. Malgré sa hardiesse il hésitait à se risquer.

Au moment où, par excès de zèle, il prenait son parti, le roi le saisit par le bras.

— A moi l'honneur ! lui dit-il en s'élançant sur le premier gradin inférieur. Je te défends de me suivre.

Assuna Burou se recula pour ne pas être tenté de regarder ; ce qui l'eût incontestablement poussé à la désobéissance.

Il eût été curieux d'assister à ce spectacle!

La foule des gentilshommes qui s'étaient avancés, sans toutefois essayer d'arrêter le roi, sur lequel aucun d'eux n'avait assez d'ascendant pour le détourner de son projet, suivait avec une anxiété croissante cette descente à travers mille obstacles surhumains, véritable chaos où le vertige semblait voltiger sur chaque arête, chaque crevasse, chaque lame ardoisée du précipice.

La duchesse de Calbieri, placée au premier rang, le haut du corps penché sur le gouffre, retenant son haleine, ne paraissait vivre que par les yeux. De sa bouche entr'ouverte s'échappait un souffle imperceptible, comme si son existence eût dépendu de la plus ou moins grande habileté du roi à franchir l'intervalle de deux rocs, à se soutenir cramponné à un brin d'herbe, à se laisser glisser le long d'une muraille verticale.

Bientôt un frisson terrible, celui de la peur, agita tous ses membres ; elle avait des bourdonnemens dans les oreilles , des bondisse-

sure que] ce bruit grandissait, il était accompagné des hurlemensde tous les chiens de notre camp et des cris de terreur que poussaient, les Indiens. Enfin, il domina tout ce tumulte ; on eût dit le vacarme d'une mer orageuse qui se brise sur des rochers. • C'est une harde de chevaux sauvages qui nous arrivent, me dirent mes compagnons. «J'écoutai avec toute l'attention que commandaient ces paroles, et j'estimai à plusieurs milliers le nombre de ces animaux, dont aucune puissance humaine n'aurait alors arrêté l'impétueux galop. Comme ils approchaient toujours de plus en plus, je sortis de ma tente pour m'assurcr de ma jument Je ne me contentai pas de lui laisser les liens qui l'attachaient, mais j'entortillai ses jambes de sa longue larriett, de manière à lui ôter tout moyen de fuite. Cela fait, je la conduisis en face d'un grand feu qu'on avait allumé, dans l'espoir que l'avalanche de chevaux sauvages qui arrivait se scinderait à l'aspect de la flamme et s'écoulerait des deux côtés. Nos bêtes de service hennissaient et dansaient sur elles-mêmes. Quand cette masse tumultueuse et rapide se fut répandue dans le camp, nos chevaux s'effrayèrent a un tel point, qu'il fut impossible de s'en rendre maîtres ; tous brisèrent leurs liens et allèrent joindre la cohorte de leurs sauvages compagnons, qui se battaient et criaient avec une violence semblable à celle des bêtes fauves. J'avais si bien pris mes mesures, que ma jument ne put décamper comme les autres ; je la retenais de toutes mes forces, et je parvins, dans un moment où elle me résistait, à la renverser sur le flanc. Cette barde passa sur le camp comme un tourbillon destructeur; elle foula aux pieds toutes les marchandises qui s'y trouvaient, défonça les tonneaux, jeta bas les tentes, puis s'enfuit vers les prairies, où elle disparut à la faveur des ombres de la nuit. On n'entendit plus rien, si ce n'est le jappement éloigné de quelques chiens partis à sa suite. Ces bruits eux-mêmes s'éteignirent peu à peu et l'on ne sut même pas ce que ce torrent de chevaux était devenu. »

Dans un pays où la race chevaline est aussi multipliée , les indigènes ne peuvent manquer d'être bons cavaliers. Les Indiens des Pampas et des Prairies sont, en effet, très habiles dans tous les exercices d'équltalion ; ils sont supérieurs, sans comparaison aucune, à tous les autres peuples du monde.

Chose remarquable ! ce sont les mêmes hommes dont les pères fuyaient avec une invincible terreur à la vue des chevaux espagnols, qui aujourd'hui sont identifiés à la nature du cheval, au point, pour ainsi dire, de ne plus former avec cet animal qu'une seule et même nature.

Beaucoup, parmi leurs tribus, ont totalement perdu la faculté de marcher, par suite de leur habitude d'être a cheval, habitude contractée dès leur plus tendre enfance. Leurs jambes ont fini, faute d'exercice, par ne pouvoir plus les soutenir. Au surplus, ils méprisent ceux qui marchent « La plus belle, la plus noble attitude pour l'homme, disent-ils, c'est d'être monté à cheval, d'avoir la lance au poing, et de charger son ennemi. Toute l'occupation de leur vie, c'est la guerre, et la guerre dirigée contre les chrétiens. Ils la font en vue d'un double objet : Voler et tuer. Voler les troupeaux et tuer les descendans des cruels oppresseurs de leurs aïeux. Souveul ils négligent les occasions les plus favorables a leurs intérêts, pour se livrer à la joie d'assassiner, de torturer un EuropéeD, surtout un Espagnol.

Les Gauchos, qui sont eux-mêmes de si habiles cavaliers, déclarent qu'il leur est impossible de se mesurer avec un Indien. D'abord, disent-ils, leurs chevaux

sont meilleurs que les nôtres, puis, Us ont une telle manière de les exciter, au moyen de leurs cris et d'un mouvement particulier du corps, qu'ils seraient encore nos maîtres quand bien même nous monterions leurs chevaux et eux les nôtres. Voici un fait qui le prouve : Les troupes du général Rosas rencontrèrent à Choie chel Bahia Blanca, une tribu d'Indiens dont ils tuèrent une trentaine d'hommes. Le cacique, à la grande surprise de tous, parvint à s'échapper. Les chefs indiens ont toujours sous leurs mains un ou deux chevaux, en cas d'urgence. Dans la conjoncture dont il s'agit, le cacique monta sur un vieux cheval blanc, emportant en croupe avec lui son fils, un tout jeune enfant. Le cheval n'avait ni selle ni bride. Pour éviter d'être atteint par les coups de feu de l'ennemi , l'Indien prit la position adoptée parmi les siens en pareille occurence : il passa l'un de ses bras autour du cou du cheval, et, de l'autre, il soutenait son fils. L'une de ses jambes posait sur le dos du cheval; l'autre, pliée sur elle-même, n'avait pas de point d'appui. Son corps était de la sorte entièrement couvert par celui du cheval ; ils étaient tête contre tête, et, dans cette étrange et incroyable attitude, l'Indien parlait à son cheval, le cajolait et stimulait son ardeur. Ceux qui lui donnaient la chasse s'épuisèrent en vains efforts. Le commandant changea trois fois de cheval ; le cacique et son fils se sauvèrent Quel admirable sujet de tableau que cette fuite ! un digne pendant au Mazeppa de Vernet ! Ce beau cheval blanc, aux nazeaux de feu, aux crins flottans, aux membres fins et déliés ! Cet Indien aux muscles de fer, au teint bronzé , à la chevelure noire se détachant sur le fond de neige que formait la robe de son coursier ! Puis la tête bistrée de son jeune enfant, soutenue à la renverse par son bras vigoureux. Enfin, derrière ce groupe, au loin, des cavaliers qui vont à fond de train, dont les chevaux écument, mais qui n'arriveront pas... car là-bas est une forêt aux lianes inextricables, aux troncs inclinés., que le cacique est prêt d'atteindre et dont il connaît tous les détours.

Au Chili, ils ont un procédé à peu près semblable à celui des Kalmoucks pour capturer les chevaux sauvages; ils ont une adresse qui passe toute idée dans le maniement de leur lasso. Ce lasso était devenu une arme redoutable entre leurs mains pendant la guerre de l'indépendance. Ils s'en servaient pour abattre la cavalerie ennemie. Tout le monde connaît l'histoire de ces dix Gauchos contre qui l'on tira du canon dans les rues de Buenos- Ayres. C'était pour la première fois qu'Us voyaient une pièce d'artillerie. Eh bien ! nonobstant l'effet de la détonation , Us avancèrent fièrement au galop , et, faisant jouer leurs lassos, ils parvinrent, avec cette seule arme, à renverser la pièce de canon.

J'ai entendu citer, au sujet de leur dextérité, un fait fort étonnant: un certain nombre de bateaux, montés par des troupes européennes, avaient été dirigés pour effectuer un débarquement sur un point de leur littoral, que protégeaient quelques cavaliers. N'ayant a combattre que des hommes dépourvus d'armes à feu, et redoutant peu de pareils ennemis, ils ramaient paisiblement le long de la côte, et cherchaient un endroit propice pour attérir. Pendant ce temps, les C a iicn os les suivaient et attendaient un moment favorable pour agir. Dès que lf s embarcations furent assez près de terre, ils s'élancèrent dans l'eau afin de s'en approcher davantage, puis jetant leurs lassos autour du cou des officiers, ils parvinrent à les arracher de leurs bateaux et à les faire prisonniers.

La possibilité d'être jeté à bas de cheval n'est jamais entrée dans l'esprit d'un Caucho, quel que soit d'ailleurs le cheval qu'U monte. Selou ce peuple, un bon

cavalier est un homme qui doit toujours savoir gouverner un cheval sauvage, et si le cheval tombe, 11 doit toujours se trouver sur ses pieds. J'ai vu un de ces Indiens, dit M. Darwin, qui pariait de jeter bas vingt fois le cheval le plus rétif, et, sur ce nombre, de ne pas tomber plus d'une fois. J'ai vu, dit-il encore, un Gaucho qui montait un cheval terrible, lequel se cabra trois fois avec tant de violence, que trois fois il tomba en arrière, sans péril pour celui qui le montait. Il saisissait le moment opportun pour se dégager , sautait à bas, puis retombait sur le dos du cheval dès que celui-ci se relevait A la quatrième fois, le cheval s'étant mis sur ses pieds et voyant l'inutilité de ses efforts pour se débarrasser de son cavalier, partit et se lança au galop avec lui. Un jour, je parcourais une forêt avec un de ces indigènes; nous étions tous deux a cheval. Je remarquai l'aisance, la désinvolture, l'insouciance de son attitude, et je lui dis que très certainement, si son cheval s'élançait tout- à-coup, il tomberait Âu même instant, une autruche bondit hors de son nid, presque sous le nez du cheval; celui-ci fit un épouvantable écart, quelque chose comme le saut d'un cerf. Tout autre cavalier eût été perdu ; mais mon homme fut si ferme, son mouvement tellement identifié avec celui de l'animal , qu'on aurait juré qu'il avait été pris de terreur panique et que kii aussi avait fait un écart

Les Gauchos n'exécutent absolument rien a pied de ce qui peut à la rigueur se faire à chevaJL Presque toutes les transactions du dehors se font à cheval, les marchands vendent à cheval. C'est à cheval que les boulangers et les boucliers font leur métier. Enfin, dans les rues de Buenos-Ayres, il n'est pas jusqu'aux mendians qui ne demandent la charité à cheval !!

On peut se faire idée de la prodigieuse quantité de chevaux qui pullulent dans l'Amérique méridionale, par le singulier marché qu'avait fait un M. Robertson avec un certain Esianciero. Ce dernier s'engageait à livrer 20,000 chevaui sauvages au prix d'un medio par tête, c'est à dire six sous de notre monnaie de France ! On abat chaque cheval moyennant six autres sous, on le dépouille et on le vide moyennant six sous encore, et le transport jusqu'à Goya revient à pareille somme, ce qui élève la valeur totale de la peau de l'animal de 24 sous à 26 sous. Dix mille chevaux furent livrés, selon les termes du traité. Les peaux furent expédiées et vendues à Buenos-Ayres, à raison de six réaux pièce,— trois shellings,— et en Angleterre, à raison de huit shellings ou dix francs !

On se demande pourquoi la France ne tenterait pas de tirer parti de cette inépuisable pépinière de bons chevaux? L'énorme distance qui sépare nos côtes des côtes occidentales de l'Amérique, ne saurait la détourner d'une tentative dont le but serait de s'aflrauchir du tribut onéreux qu'elle paie a ses voisins d'Europe pour la remonte de sa cavalerie et de ses chevaux de luxe. Ne pourrait-on pas construire des navires spécialement pour le transport de ces animaux? C'est là certainement un point très important, et sur lequel l'administration supérieure ferait peut-être bien d'aviser quelque jour dans l'intérêt du pays.

Eugène Chapus.

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