‹ Journal des chasseursChapitre 35 sur 74 · LORD HERCULE GUNBARREL (1) AU MARQUIS DE FOUDRAS · texte numérisé non relu

LORD HERCULE GUNBARREL (1) AU MARQUIS DE FOUDRAS

(correspondance.)

Mon cher Marqiis,

Les belles plaines de notre joyeuse Angleterre ne voas sont point Inconnoes, je le sais; vous avez admiré nos campagnes, qui ne sont pas toujours couvertes de brumes épaisses, quoi qu'en disent les chroniqueurs français ; vous avez participé à nos chasses, admiré nos compatriotes , et vous nous avez quittés emportant nos regrets. Mais vous n'avez pas cru devoir visiter la verte Erln,ses marais et ses lacs ; il vous tardait trop de regagner vos foyers. Je vais donc essayer de vous retracer un voyage tout récent que je lis en Irlande ; je tâcherai de vous raconter mes impressions et les mésaventures au prix desquelles j'ai acheté les plus belles chasses à la bécassine que j'aie faites de ma vie.

Ce fut un jeudi soir, à sept heures précises, que l'on me jeta, ainsi que mon domestique et mes bagages, à bord du Iron-Duke, en partance dans la rade de Liverpool, et devant se rendre en dix heures à Kingston harbour, Dublin. H faisait une nuit affreuse ; une pluie fine mouillait le pont, et l'obscurité était si complète qu'à peine apercevait-on lesfanauxdes bâtimens amarrés à dix pas de nous : les feux qui marquent l'entrée du chenal du Mersey nous étaient entièrement cachés.— Trébuchant, glissant, tombant, me relevant, recevant tantôt une corde sur les jambes, tantôt un paquet sur la tête, je parvins enfin à l'arrière, où je me jetai résolument dans un petit gouffre étroit conduisant à la cabine principale. Une odeur mixte de thé, de café, de friture et de goudron me frappa aussitôt, et je tombai presque au milieu d'une longue table où une soixantaine de personnes s'efforçaient de leur mieux à parer aux accidens de la faim. — Je n'avais rien pris depuis Londres; je me glissai donc à une place vacante, et en quelques instans j'étais aussi occupé que mes voisins. L'appétit dévorant qui semblait posséder tous les convives, ne les empêchant pas toutefois de parler à

{\) Le correspondant de notre ami le marquis de Foudras, qui se cache sous le pseudonyme de lord Hercule Gunbarrel (canon de fusii) , est un des premiers sportsmen de la Grande-Bretagne. Sa collaboration nous promet des révélations piquantes sur les mœurs cynégétiques de nos voisins d outro-mer.

mots entrecoupés, je tas bientôt au fait de la grande nouvelle. — O'Connell était à bord! Je n'avais vu le libérateur qu'une fois dans ma vie, et ce n'était, si je me le rappelle bien, que de profil et pour uu instant. Je jetai donc les yeux autour de moi, et à la clarté douteuse des lampes mal entretenues, je crus reconnaître le héros de l'Irlande. Je m'attachais à fouiller du regard l'expression des traits du gros homme attablé en face de moi; déjà mon imagination ceignait d'une couronne civique son épaisse chevelure ; je trouvais dans la manière dont il dépeçait une énorme épaule de mouton une dignité inexprimable; je découvrais peu à peu la majesté hautaine... quand la voix puissante du steward, appelant M. Smith, interrompit ma rêverie. Le gros homme se retourna subitement : hélas! ce n'était que M. Smith. Le descendant des rois d'Irlande, dont je me fis indiquer le lit, situé près du mien, dans le troisième pont, dormait profondément. Cette fois encore je ne pus voir le grand homme, mais je m'endormis comme lui au bruit de ses rontlemens sonores.

Je ne vous conterai pas, mon cher marquis, les fréquentes interruptions qu'éprouva mon sommeil, interruptions occasionnées, tantôt par l'invasion de mon berth par quelque passager ivre, tantôt par le rayonnement subit d'une lampe que déplaçait le steward, se précipitant, une cuvette à la main , vers l'extrémité de la cabine, et dont les rayons venaient me tomber d'aplomb sur la figure.

Vers le matin, je me levai, et, m'habillant à la hâte, je quittai avec bonheur cette cage infecte, puis, montant trois étages, j'arrivai sur le pont Quel spectacle magnifique se présentait à mes regards ! A l'orient, le soleil dorait l'horizon de ses premiers feux ; un temps pur et calme avait succédé à la bise de la nuit, et devant nous se déroulait à quelques lieues cette ravissante baie de Dublin, que ceux qui n'ont pas vu celle de Naples appelleront certes la plus belle du monde. Les hauteurs de Kingston et les montagnes du fond semblaient couvertes d'une crête d'argent, et les teintes, s'assombrissant graduellement, plongeaient dans le bistre relevé de blanches vagues, des premiers flots de la mer , pour reparaître d'un bleu d'azur sous la proue du Iron-Dukc, étincelante de gouttelettes dorées. Bientôt le jour parut dans tout son éclat, et le pont se couvrit de passagers qui venaient, ainsi que moi, humer la brise du matin. O'Connell luimême parut bientôt, et je pus enfin le contempler à mon aise. C'était un homme de taille élevée, se tenant droit, et d'une corpulence un peu trop épaisse, mais dénotant une grande force ; sa figure rouge et massive était toute du peuple, et la perruque noire et bouclée qui jurait avec l'âge de toute sa personne, contribuait à lui donner un air de dureté vulgaire.

Sa parole était lente et pâteuse, sa voix sourde et faible, ce devait être alors l'ombre de lui-même ; parfois son œil ét incelait un moment en embrassant les rivages de sa patrie, puis il jetait un regard terne autour de lui : c'était l'athlète mourant, vaincu, regagnant ses foyers, sa jeune patrie; lui, vieillard, qui peutêtre s'était appliqué le mot de votre grand roi : Le pays, l'Etat, c'est moi !

Mais déjà la cloche sonnait à bord et le moovement des roues se ralentissait ; quelques tours encore, et nous glissions doucement le long des quais en pierre ; nous étions arrivés, je m'élançai, j'étais à Kingston, je louchais pour la seconde fois le sol irlandais.

Par un mouvement instinctif, résultat de mes fréquentes excursions en France, je cherchais des yeux un gendarme ou uu douanier; mais une absence complète

de ces suppôts arrogans, protecteurs malveillans de droits Internationaux fort méconnus chez vous surtout, me rassura en me rappelant à mol-même. Je fus en revanche aussitôt assailli par une nuée de cochers en guenilles, qui, le fouet à la main, s'emparèrent malgré ma résistance des bagages que déposait à terre mon domestique. L'instinct de la propriété fut brusquement réveillé en moi quand je vis les cinq ou six objets m'appartenant : ma malle, mes boites à chapeau, mes fu- . sils, enlevés par autant de personnes et emportés avec rapidité dans cinq ou six directions différentes. Je m'élançai, j'appelai, j'arrêtai deux de ces forcenés gaillards, et je cherchais des yeux l'officier de police pour me faire rendre la partie de mon bien déjà disparue, quand je vis arriver quatre voitures bizarres, attelées chacune d'un cheval efflanqué, dont les Automédons, m' apostrophant avec des cris frénétiques, se déclarèrent avoir chacun été engagé par moi, pour me transporter à Dublin, bagages et domestique compris. Une discussion énergique s'éleva entre nous. J'avais l'intention de me rendre à Dublin par le chemin de fer, dont l'embarcadère ne se trouvait qu'à une centaine de pas environ ; j'insistais pour qu'on me rendit mon bagage. Une réflexion soudaine m'arrêta : je venais d'allumer un excellent cigare, la cloche d'appel sonnait au chemin de fer, il m'eût fallu l'éteindre. Avec l'insouciance d'un fumeur, je me décidai pour la voiture découverte, et parvenant à grand'pelne à faire hisser mes malles sur l'une de ces carrioles ou cars, je Os grimper mon domestique à mes côtés, et je partis accompagné des prédictions des malheurs épouvantables qui devaient résulter pour moi de l'inexpérience de mon cocher, prédictions que me jetaient en partant ses confrères désappointés.

Permettez, mon cher marquis, que je vous fasse Ici, en quelques mots, l'esquisse de la voilure sur laquelle j'étais juché. Figurez-vous deux bancs à dossiers bas, placés dos à dos, en laissant toutefois un vide entre eux, le tout placé sur un essieu à deux roues et sans ressorts, vous aurez une idée assez exacte de notre voiture. Le cheval s'attelle dans la ligne médiane des bancs, le cocher se trouve donc assis de côté, dans la position la plus incommode et la plus disgracieuse possible, puisqu'il doit se présenter de trois quarts pour conduire, et qu'il n'a aucun point d'appui pour résister au tirage du cheval.

Vous êtes assis soit à côté du cocher, soft dos à dos avec lui, les jambes pendantes ou appuyées sur un marchepied fort étroit, et, dans cette position, les cahots se font si vivement sentir quand on est étranger à ce moyen de transport, que l'on est obligé de se cramponner à la voiture pour ne pas être jeté à terre. On place les bagages dans le vide qui se trouve entre les deux bancs.

Cette voiture bizarre, ou plutôt ce chariot léger, est certainement la voiture nationale de l'Irlande : on la trouve dans tous les comtés, dans toutes les villes; grands et petits, riches et pauvres, hommes et femmes s'en servent. On court la poste avec elle, et cette voiture incommode, mais économique et légère, ne laisse pas d'ofTrir des avantages, des charmes même, à ceux qui sont accoutumés à s'en servir.

Le Cosaque chérit le petit cheval au trot dur, à l'allure saccadée, qui l'aide à parcourir les steppes ; l'Arabe vous fera orgueilleusement la généalogie de la cavale aux jambes fines qui lui a servi à s'élancer dans le désert; l'Irlandais vous parlera avec amour ûnjaunting <-«r,ou,par abréviation, du car qui lui servait à

promener sa mallresse par les campagnes ou à gagner en habit ronge le rendez-vous de chasse.

Vous riez, cher marquis, en m' entendant excuser ainsi les goûts de l'Irlande; vous tous rappelez que mes ancêtres appartenaient à ta verte Erin; corblcu (pardonnez-moi ce juron de vos pères), passez-moi les jauntingear de l'Irlande, je vous passerai le coucou classique, voire même la patache de votre belle patrie.

Je n'excuserai pas l'atroce haridelle qui nous traînait, et pourtant, pauvre bête, elle trottait de son mieux. Nous mimes deux heures à faire les trois petites lieues qui nous séparaient de Dublin. On fait en onze minutes le même trajet par le chemin de fer.

Je ne trouvai pas de place au Belton, force me fut donc de chercher un autre gîte, et, tout meurtri de ma course, je me réfugiai à Greshma's royal hôtel. J'étais invité à passer un mois dans le nord, comté de Fermanagh, à quelques lieues d'Enniskillen, chez cet excellent lord Steadyfaith, que vous avez pu connaître. J'attendis le convoi de huit heures du soir, qui devait me transporter à Drogheda ; de là je comptais prendre le classique mail à quatre chevaux qui, me déposant à Enniskillen, me laisserait encore quatre lieues à faire, soit en car, soit à cheval, quitte à envoyer chercher mes bagages.

Je déjeunai, puis, les pieds sur le garde-feu, enfoui dans ma robe de chambre» le cigare à la bouche , je me mis à rêver !

Connaissez-vous lady Eva, mon cher marquis? l'avez- vous vue sur sa jument noire, la folle fille ! exciter sa monture et galoper dans le park, toute hardie de sa faiblesse gracieuse, toute forte de son adresse élégante? Avez- vous remarqué sa main de race quand elle caresse le col de sa jument haletante ? Avez- vous pris garde à son pied mignon, si caché sous sa longue jupe, et qu'elle rougit de montrer, l'innocente ! quand son vieux père l'enlève de cheval pour la déposer à la rentrée?

Corbleu, Marquis, je révais à elle! mes bouffées de Ubac étaient entremêlées de soupirs; je me reprochais de ne pas avoir sollicité un seulement du marquis de Gunbarrel, mon honoré père, de ne pas m'étre jeté aux pieds de ma toute belle après avoir souffleté un impertinent fils aîné qui s'avisait, ma foi ! de lui offrir une pairie ; car, par l'enfer I pour une boucle de ses cheveux blondschâtains, je tuerais mon meilleur ami ; j'aurais vendu Eclipse !

Je tâchais de me rappeler le dernier parfum qu'elle portait au bal de lady Sweetwords, il me semblait....

« Plase your honour! Mylord, smoking a'nd allowed! »

Cria une voix de stentor à mes oreilles.

Je bondis sur mon fauteuil, prêt à appliquer à l'insolent interrupteur le roundblow d'Owen Swift, si redouté mais si admiré par les brethren of the ring.

Un grand garçon maigre, en habit noir, en cravate blanche, une serviette à la main, la figure hébétée, mais dont les yeux pétillaient de malice, était devant moi.

Une exclamation gutturale et inintelligible s'échappa de mon larynx.

t Plase your Iwnour ! Mylord ! rcprlt-il. Il est pardieu défendu de fumer ! » Och! plase your honour! N'ai-je pas dit au maître : n'est-ce pas nn lord? et » n'est-il pas comme la grande cheminée de la cuisine, qui fume toujours avec » ou sans permission?

»— Allez au diable, m'écrial-je, vous el voire maître !

»— Certainement, reprit-il, cela lui sera facile! n'est-il pas protestant?

«—Voyons, laissez-moi; mettez une demi - couronne de plus sur ma » note, et donnez-moi la paix ; je suis un peu brusque ; tenez, prenez ce shilling.

»— Que le ciel bénisse votre honneur, me dit-il en s'en allant ; • mais je l'entendis murmurer, en fermant la porte : c Les grandes choses et les grands per- » sonnages se ressemblent Les grandes cheminées! les grands lords! Och \ je » dirai au maître que le grand lord si généreux a l'habitude d'allumer son feu » avec des purs havanes. »

J'éclatai de rire malgré moi, en retombant dans mon fauteuil, et je rêvai derechef à ma mie gentille lady Eva.

La brune venue, je mangeai, à dîner, d'un excellent haddock de la baie de Dublin, poisson particulier, je crois, aux côtes des Iles Britanniques, et dont les plus gros gagnent sur les plus petits, autant par la qualité que par la quantité. J'entamai fortement une excellente selle de mouton, couchée sur de la gelée de groseilles et garnie de sea kale, et j'arrosai le tout d'une couple de bouteilles de claret-Larose, d'un grand verre de curaçao et, le dirai-je, ma foi ! d'une quantité assez notable de whiskey-puncK Ce coup de l'étrier n'était toutefois destiné qu'à étouffer le désespoir qui s'était emparé de moi pour ne pas avoir épousé lady Eva!

Il était huit heures moins vingt minutes, le car était à la porte, mon domestique prêt. Je soldai ma note, sans oublier mon amusant interrupteur, et comblé de ses bénédictions grotesques, je gagnai le chemin de fer, où la tête un peu lourde, je le confesse, je m'endormis profondément au premier tour de roue.

Pourtant, Marquis, s'il vous arrivait jamais de prendre le chemin de fer de Drogheda à Dublin, ne vous endormez pas, vous perdriez réellement un ravissant spectacle !

Parler de vues en chemin de fer, et la nuit, me direz-vous, quel rêve insensé. Attendez ! si je ne m'expliquais , et si vous ne la connaissiez pas, vous croiriez peut-être qu'un rêveur de vues en chemins de fer, doit avoir affublé lady Eva de charmes imaginaires, qu'elle est couperosée.... que sais-jeî

La première fois que je lis le trajet de Dublin à Drogheda , presque à l'ouverture du chemin de fer, j'avais bu moins de vohiskey-punch et je ne dormais pas.

Il faisait un clair de lune admirable. La nuit était belle de ce calme, de cette fraîcheur qui ne se rencontrent qu'aux bords de la mer.

Les rails sont posés sur une immense et interminable chaussée, jetée sur des lagunes qui longent toute la côte en laissant de grands marais salins entre elles et la terre pleine. Les vagues viennent se briser impuissantes au pied de ce chef-d'œuvre de l'industrie britannique.

Le convoi s'avançait rapidement en grondant et en râlant sous l'effort de la vapeur, et la mer mugissait et éclatait, emportée par la marée. C'était la voix de l'industrie humaine et la grande voix de l'œuvre de Dieu lui répondant Puis, d'un côté, comme indignée de la lueur rougeâtre de la machine, que reflétaient au loin les flots, la mer nous jetait contre la berge une lame de feu bleuâtre qui disparaissait et reparaissait sans cesse. De l'autre côté, séparés de l'Océan par la chaussée, les marais salins offraient le contraste d'un calme majestueux, et la brise légère qui en ridait la surface n'avait d'au»™

de répéter à l'infini, en les brisant, les rayons de la lune;* c'était comme des tapis de diaraans. De temps à autre, rauque et strident, résonnait le sifflet de la locomotive, contre lequel protestait en quelque sorte le doux clapotement de la vague.

Un sentiment inexprimable, à la fois délicieux et pénible , s'empara de mol. Etait-ce celui d'une joie immense, d'une douleur profonde , je ne sais. Puis quelques langues de terre, pointant jusque sur la digue, semblèrent rompre Tharmonie des grandes salines ; peu à peu elles devinrent plus fréquentes, à mesure que nous avancions; bientôt ce fut la terre noire et triste d'un côté, la mer de l'autre, mais déjà un peu plus loin; puis la mer disparut, nous entrâmes plus avant dans les terres et le convoi s'arrêta pour moi la seconde fois comme la première, à cela près qu'au second trajet la saccade du temps d'arrêt me réveilla d'un somme de deux heures et demie environ, ce que j'eusse certes fort regretté qu'il me fui arrivé la première fois. J'étais à Drogheda !...

A la sortie du débarcadère, le Royal-Mail, qui devait me conduire à Enniskillen, nous attendait J'avais retenu deux places, l'une à l'intérieur, l'autre à l'extérieur, sur la sellette étroite du cocher et à ses côtés, the box seau Je cédai la place d'intérieur à mon domestique, et, bien enveloppé dans mon paletot, le menton fourré dans les replis d'un épais cachemire , la casquette sur les oreilles, le cigare à la bouche, je pris l'autre place. Leguard, placé à l'extérieur et derrière la voiture, fit entendre la note du départ, et aux derniers sons de sa longue trompe droite, post horn, le cocher rassembla ses chevaux, les encouragea d'un appel de langue, et nous partîmes au grand trot

Le mail, ou mail coach, ou stage coack ! Hélas! les chemins de fer ont tué ce genre de transport. Si le jaunting car de l'Irlande en est, certes, la voiture nationale, le stage coach a long-temps été la voiture nationale de l'Angleterre.

Vous avez pu voir encore, cher marquis, se glisser dans les rues de Londres, ou aux environs, quelques unes de ces voitures, attelées de quatre chevaux, menés à graod'gukies. Il y a quelques années, plus de quatre cents stage eoach entraient ou sortaient de la capitale. Les cochers, ex-jockeys, excellens connaisseurs en chevaux, pétillans de l'esprit du peuple, et le peuple n'a pas moins d'esprit en Angleterre qu'en France, quoique chez nous il chante moins, siffle plus et néglige la politique, les cochers, dis-je, formaient un monde à part Bxtraordinairement bien payés, n'ayant aucunes dépenses à faire, leur tenue était parfaite, et la grosse montre d'argent, souvent d'or, qui gonllait le gousset de leurs culottes de drap poussière, se choquait contre les guinées dont ils tenaient toujours leurs poches orgueilleusement remplies.

Les revers de leurs bottes, jaunis à l'œuf, tranchaient sur le noir poli et admirablement entretenu du reste de leur chaussure. Une redingote droite en drap brun ou noir, que recouvrait un paletot blanc à énormes boutons de nacre ou d os, complétait leur costume. Hiver comme été, tout cocher sachant se respecter cerclait son col de deux, trois, souvent quatre ou cinq cravates de soie, de foulard ou de cachemire, qui lui enveloppaient le menton et la moitié da visage. Les cochers élégans se reconnaissaient facilement à la crânerie pleine d'ostentation de leur manière de porter celte multitude de cravates, à leur chapeau, incliné sur le côté gauche, au gros bouquet de fleurs quelconques, attaché à leur boutonnière ornée de rubans. Un cocher maigre était une anomalie : ses

confrères le méprisaient, peu d'entre eux lui jetaient en passant, du haut de leur siège, le salut maçonnique, qui consiste à tenir le fouet dans une position horizontale en travers du corps, et à en élever d'un coup sec le manche au-dessus du coude.

Et avec quel art prodigieux ils tenaient ce fouet ! Quelle nonchalance dans leurs altitudes ! Quelle insouciance dans leurs poses !

Jamais entre leurs mains la longue lanière du vuhip ne traînait à terre. D'un petit temps d'arrêt ils ramenaient soudainement l'extrémité de la longe, l'enroulaient autour du manche et la maintenaient du pouce, en laissant toutefois retomber au bout du bois quelques uns des tours du fouet, afin de pouvoir attaquer les timoniers sans dérouler complètement.

Je n'ose, cher marquis, vous faire ici toute la théorie si compliquée du coup de fouet des bangup coachman ; je craindrais de vous fatiguer, car, hélas ! vous n'avez jamais conduit un stage coach! Et ne pensez pas qu'en le faisant vous eussiez dérogé; cinquante de nos pairs se piquaient jadis de leur adresse de coachman along the rond. Un de nos ducs, le plus aimable, le plus accompli peut-être, le plus parfait gentilhomme de notre époque, si j'en excepte un ou deux de nos ex-dandies, le duc de B... n'étant encore que marquis de AV..., conduisait, deux ou trois fois par semaine au moins, le stage coach de Londres à Brighton. Il fournissait lui-même les chevaux de quelques uns des relais de la route, qu'il parcourait souvent dans toute sa longueur. Sa voilure l'attendait habituellement au troisième relais, à partir de Londres. La il remettait les rênes au cocher ordinaire, et, avant de se jeter dans son coupé pour regagner la ville, recevait souvent, chapeau bas et en riant, le shilling que lui jetait quelque voyageur dont il était inconnu, et dont il avait gagné le cœur par l'exquise politesse qui le distingue, et les façons modestes, dignes et prévenantes du grand seigneur anglais, qui perçaient sous l'enveloppe grossière de l'incognito qu'il lui plaisait d'adopter.

Quel soin le coachman mettait à choisir et à conserver son fouet Ces fouets, admirablement confectionnés, coûtaient souvent jusqu'à cinq guinées. D'une légèreté extraordinaire à la main , parfaitement équilibrés , leur lanière est si artistement tressée que, d'un coup étendu, puis ramené vivement du poignet, il est facile d'entamer la peau du cheval. Il y a fort peu d'années que nous conduisions encore, et quatorze fouets, qui tous ont fait du chemin, pendus dans mon cabinet, à Gunbarrel-Hall, vous attesteront mes services along Ow road.

Mais vous vous impatientez, cher marquis, j'en reviens donc au présent.

Hélas ! pensais-je en examinant attentivement le coachman assis à côté de moi sur le box; à toi aussi la civilisation viendra troubler la vie ! Les tracas, les soucis ne t'épargneront pas ! Femme, enfans, amis du coin du feu, plaisirs de la table, tu as renoncé ou tu renoncerais à tout, pour ta course quotidienne sur le grand chemin de la Reine, pour ton stage, tes chevaux chéris et cette pipe dont les bavardes bouffées te parlent à l'âme et que tu humes avec délices, les pieds près du feu, devant un verre de whiskey et d'eau, cold witlwut ! Et ils t'arracheront de ton siège, t'enlèveront à tes chevaux, à toutes tes affections, ces barbares amis du progrès, et ils te jetteront sur la paille pour y mourir dans l'ivresse en rêvant de ta gloire passée, près de ta famille exténuée, se disputant un sou ou un morceau de pain.

Et l'on enlèvera à un homme, déjà au retour de la vie, son gagne-pain. On lui interdira l'exercice de sa profession, devenue inutile, et on s'attendra encore, si l'on ne satisfait a ses besoins , qu'il y pourvoie et reste honnête homme ! Corbleu ! marquis, cela est trop fort, pour me servir de la locution habituelle du baron Von Trcnck, que vous connaissez! Je demande donc que les compagnies de chemins de fer soient tenues de s'associer pour donner une retraite aux cochers et postillons mis à pied et réformés à l'ouverture de chacune de leurs lignes; ou sinon, que la loi ne punisse plus ces malheureux, devenus voleurs, contrebandiers, ou tout au moins ivrognes.

Ivrognes! Et qui ne le deviendrait dans le malheur! Vous souvient-il , marquis, que vous me fîtes noyer dans le vin le chagrin que me causa , à la Noël dernière, l'idée que lady Eva, perdant ses cheveux à la suite d'une fièvre, serait peut-être obligée de se faire raser la tête. Heureusement qu'il n'en fut rien ! Mais vous me couchâtes gris comme Alexandre-le-Grand à Babylone. Je rêvai que j'étais riche à millions , qu'on me faisait pape ; que, la tiare en tête, je dansais le menuet de la cour avec lady Eva, en face de Soliman-Pacha et de la reine Pomaré ; que, réconcilié au protestantisme, je donnais ma botte à baiser à notre très gracieuse reine ; que, parvenu au terme de mes vœux , j'épousais enfin lady Eva ; que je lui volais un baiser... Quand je me réveillai, il était midi, et je me cassais le nez contre le mur, que j'embrassais très réellement en cherchant à Fétreindrc.

Vous souvient-il, cher marquis, que vous-même, quand madame de O'Humbug, cette capricieuse Emma, si jolie, si gaie, si dépareillée près de son ennuyeux mari, que l'on disait qui vous... que toujours vous... enfin, marquis, excusez moi ; mais quand elle vous interdit pendant huit jours de paraître devant elle, pour avoir écrasé la patte de son King-Charles Baby, vous souvient-il de vous être consolé avec mon vieux Pomard? Avant dîner, vous vouliez tuer le mari et empoisonner le chien ; à la neuvième bouteille, vous m'assuriez qu'il était Don Quichotte et vous Cervantes, et vous vous pâmiez de rire des anecdotes que vous deviez écrire, et du combat auquel vous aviez assisté entre O'Humbug et le chien ; vous me décrivîtes la scène des chats; puis, à la dixième bouteille, m'assurant sur l'honneur qu'Emma n'était autre que Dulcinée de Toboso, que vous l'aimiez, qu'elle vous adorait en détestant Don Quichotte^

qu'elle vous avait donné des preuves que vous vous êtes endormi le plus

heureux des hommes sur mon canapé.

Un écart un peu brusque du palonnier de gauche, near horse, fit dévier subitement la voiture et me tira de ma rêverie; d'ailleurs, elle s'était tellement prolongée que nous étions au relais. Le coachman jeta les rênes et descendit le fouet à la main ; je m'empressai de suivre son exemple pour me réconforter d'un verre de wlskey, et, profitant de l'occasion pour me concilier les bonnes grâces de mon conducteur, je trinquai avec lui ; Il me présenta du feu en remontant sur le fox, puis me passa les rênes pendant qu'il mettait ses gants. La connaissance était faite, nous étions amis. Son front se dérida, 11 sifflait doucement, entre chaque coup de fouet, l'air de Lucy Neale ; mais, corbleu, Marquis, comme l'eût dit Shéhérazade, le jour parait, j'ai passé la nuit à vous écrire.

Je reprendrai mon récit plus tard, je cours me jeter entre mes draps. Mais je me souviens, maudite inattention! maudite veille! J'aurai le teint jaune!

- un -

Ah, Marquis! Marquis! je vous ai peut-être sacrifié tout mon avenir. Je suis invité, pour deux heures, au déjeuner de M^Maybug. Lady Eva y sera, je la verrai... et j'aurai le teint jaune! C'est à se pendre !

Morphée, dieu puissant, sois-moi propice! Je vais compter jusqu'à cinq cents pour m'endormir.

Hercule Ginbakrel, Mivart s Hôtel Brook S» Grosvenor square.

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