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LES DEUX OURS

enri de Navarre, sans laisser à l'admiration de ses gentilshommes le loisir de se traduire par de longues phrases, entraîna le montagnard vers l'endroit où il avait remarqué les pas de l'ours.

— Hein ! fit-il joyeux et fier ; le passage de celui-ci est-il de bon temps?

Assuna Burou s'appliqua, sans répondre, à étudier la direction des voies.

— Eh bien? questionna le roi avec une vive impatience.

— Eh bien! Monseigneur, répliqua froidement le montagnard, nous sommes entre deux ours.

— Deux! s'écria le roi en se redressant avec une noble fierté.

— Un ici» c'est le plus gros, c'est le mâle, continua sans s'émouvoir l'impassible Assuna Burou.

Et il désigna du doigt la grotte qui avait, un quart d'heure avant, servi d'abri à la duchesse et au roi.

La duchesse ne sourcilla pas.

— L'autre là, c'est le plus petit, c'est la femelle, acheva avec flegme le montagnard.

Et il montra la brisure profonde où Plessis-Mornay avait, quinze minutes plus tôt, établi son domicile provisoire.

Le vieil érudit tressaillit et fit instinctivement un pas en arrière, comme s'il eût senti craquer sous son pied le torse d'un reptile ; dans la brusquerie du mouvement, tout son corps osseux vibra ainsi qu'une

corde de harpe.

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— Àssuna! dit le roi, je veux te voir opérer? à loi d'abord la femelle.

— Merci ! répondit l'intrépide montagnard en se dirigeant avec fermeté vers l'ouverture qu'il avait indiquée la dernière.

Les seigneurs qui composaient la suite du roi, prévoyant le cas où ils pourraient être utiles au montagnard, s'approchèrent de lui, en obliquant toutefois de façon à ne pas intercepter la vue de Henri de Navarre qui, éloigné d'eux d'environ cent toises, semblait se promettre grand plaisir de voir travailler Assuna Burou.

A mesure que chacun s'était écarté de lui, le roi, marchant à reculons, s'était également éloigné, avec l'intention évidente de se tenir plus près de la crevasse qu'il avait déjà occupée avec la duchesse de Calbieri ; adroite supercherie, au moyen de laquelle il se réservait, quand les regards seraient flxés sur Assuna Burou, de se prendre corps à corps avec l'ours mâle, saus courir la chance d'en être empêché par le dévouement de ses gentilshommes.

Mais la duchesse qui avait deviné son projet, s'était placée, sans qu'il l'eût vue, immédiatement derrière lui, faisant quatre pas rétrogrades lorsqu'il en faisait deux lui-même. *

En ce moment Assuna Burou ramassa une grosse pierre qu'il lança avec force dans la sombre cavité.

Un grognement sourd se fit aussitôt entendre.

Un autre grognement plus précis, plus large, plus nettement accusé, y répondit au delà du roi.

Tous les yeux se portèrent sur le montagnard.

La duchesse seule dardait du coté opposé ses prunelles luisantes, alors animées d'un feu suprême tirant son origine d'une surexcita* lion morale arrivée à son paroxysme de développement.

En même temps qu'un ours fauve de grosseur ordinaire se présentait à Àssuna Burou qui avait provoqué l'attaque, un autre ours brun d'une taille colossale montrait derrière un rocher, à une légère disv tance de la duchesse, son énorme tête au museau noir et lustré.

L'ours feuve se dressa sur ses jarrets de derrière et marcha droit au montagnard les pattes de devant ouvertes, comme un ami qui, les bras étendus, court, pour l'embrasser, au devant d un ami.

Pour éviter sans doute à son adversaire la moitié du chemin, Assuna Burou répéta ses mouvemens et s'avança résolument à sa rencontre.

Quand ils furent face à face, ils se prirent corps à corps, comme autrefois deux lutteurs au milieu d'un cirque romain.

L'ours serra d'abord Assuna de ses deux pattes de devant, pour tâcher de l'étouffer, en môme temps que ses ongles cherchaient à lui labourer les reins, heureusement préservés par la peau de bique qui les enveloppait

De son côté, le montagnard, maître de tout son sang-froid, jeta son bras gauche autour du cou de Tours et lui assujétii la tôte contre son épaule, afin de le mettre dans l'impossibilité de faire agir les longs crocs de ses mâchoires.

Ces dispositions prises de part et d'autre, on vit, rapide comme Téclair, tournoyer la main droite du chasseur, armée d'un cuchillo castillan, puis elle s'abaissa contre le flanc de Tours avec tant de vi-r gueur, que la lame s'y enfonça jusqu'au manche.

L'ours poussa un rugissement douloureux.

Assuna y répondit par un rire à trente-deux dents.

— Achève-le! crièrent d'une seule voix les gentilshommes qui assistaient, témoins muets, à cette horrible lutte.

— Eh ! pourquoi? ût Assuna.

L'ours rassembla ses forces pour une nouvelle pression. La poitrine d' Assuna Burou sembla craquer.

— Achève-le ! répétèrent les seigneurs.

— Je sais trop bien mon métier! répondit Assuna.

Et il agita de nouveau son arme castillane, qui fumait et ruisselait de sang, pour la replonger au même endroit et élargir la blessure béante.

Au lieu d'un rugissement , Tours fit entendre une plainte, mais une plainte indéfinissable, tant elle recelait de menaces ; puis il essaya de redoubler d'énergie pour briser les côtes de fer de son en<> nemi ; mais ce fut en vain, il s'adressait à une charpente trop bien établie.

Pour la troisième fois, le montagnard fit tourbillonner son cuchillo. Soit calcul, soit effet du hasard, la lame disparut encore dans la môme plaie ; mais cette fois si fortement, que le poignet tout entier d' Assuna l'y suivit.

— Assez! crièrent les seigneurs. Tue... tuei!

— Et le plaisir du roi? dit Assuna.

Tous les regards se reportèrent sur le prince, comme pour lui demander un ordre.

Le roi de Navarre, debout à trois cents pas d'eux, supporta leurs regards sans y répondre. Il était sûr d'avance des résultats de la lutte.

• — Voyez -vous bien, Messeigneurs, ût Assuna; voyez-vous bien que le roi n'a point encore commandé le coup de grâce ! et il continua stoïquement à débrider la large plaie qu'il avait ouverte entre deux côtes de Tours, un peu au dessous du cœur.

La victime écumait; ses yeux rouges et ronds ressemblaient à deux braises ardentes ; son souffle était bruyant, presque enflammé.

Cependant ses forces s'épuisaient peu à peu. L'on voyait déjà ses pattes de devant se desserrer, en même temps que ses jarrets rebelles glissaient sans fermeté dans une mare de sang chaud.

Àssuna Burou, qui tenait toujours la tête de l'animal solidement clouée contre son épaule, rejeta loin de lui son cuchillo.

Les spectateurs s'avancèrent, déterminés à en finir.

— laissez-moi, laissez-moi ! leur cria le montagnard. Tout-à-coup, les jambes de l'ours ployèrent, comme si elles se

Tussent brisées aux jointures.

Assuna, de sa main droite restée libre, s'empara d'un cornet de pâtre suspendu à sa hancbeau moyen d'une lanière, en appliqua l'extrémité la plus large contre l'oreille de la bête fauve; puis, ayant approché l'autre bout de ses lèvres, il y souffla avec vigueur.

Un son aigu en sortit.

Gomme si cette sorte d'injure eût ranimé son courage , l'ours se raidit, ses nerfs amollis se tendirent; mais cet effort suprême, le plus puissant et le dernier, fut totalement paralysé par la résistance d' Assuna Burou.

La bête et l'homme roulèrent lourdement ensemble.

Le montagnard ne lâcha pas prise. On l'eût dit rivé au cou de Tours.

Toute l'attention des gentilshommes se concentra sur Assuna Burou.

C'était l'instant si impatiemment attendu par le roi de Navarre :

— A mon tour! murmura- t-il en se retournant brusquement pour mettre son temps à profit.

Qui dira jamais ce qui se passa en lui quand il vit la duchesse, perdue dans la fourrure d'un autre ours gigantesque, tentant avec de vains efforts de se servir de son poignard, que sa main débile ne pouvait faire pénétrer dans cette masse vivante, tout poil lisse et impénétrable !

Henri de Navarre poussa un vrai rugissement de lion et fit un bond terrible qui le rapprocha de six pieds de 1 endroit où se passait cette nouvelle scène.

L'ours brun abandonna la duchesse, qu'il repoussa comme pour éloigner un ennemi Irop faible, et, toujours debout, se tourna vers Henri de Bourbon, cet antagoniste vraiment digue de lui.

La duchesse de Calbieri, palpitante de bravoure et d'exaltation, se précipita pour la seconde fois au devant de l'animal, qu'elle essaya encore de frapper de son poignard. Cette fois, la lame acérée pénétra d'un pouce dans la chair, arrachant au monstre un grognement de rage et de douleur.

Alors se dressèrent deux énormes pattes qui enlacèrent le corps frêle de la duchesse, et l'on entendit un craquement mat, quelque chose comme un brisement d'os ; mais pas un cri, pas une plainte, pas un soupir.

Le roi de Navarre, ivre de désespoir et de fureur, les dents serrées, l'œil en feu, se jeta à corps perdu sur la bête féroce, dont il fracassa la mâchoire d'un premier coup de son couteau de chasse ; au deuxième coup, l'ours alla rouler à ses pieds comme un colosse inerte, comme un éboulement, un fragment de roc.

Tout cela s'était accompli en moins d'une seconde.

Lorsque les seigneurs accoururent, ainsi que le montagnard qui s'était aussitôt débarrassé de son sauvage ennemi, le danger était passé pour le roi ; mais, d'un côté, était l'ours abattu, se mouvant dans les dernières convulsions de l'agonie ; de l'autre, était étendue à têrre la duchesse de Calbieri, l'épine dorsale brisée, les youx déjà, ternis par le froid de la mort.

Le roi s'agenouilla près d'elle, stupide d'émotion ; il s'opéra <în lui une réaction effrayante ; toute son organisation, si forte, si bouillante, subit un affaissement étrange : son cœur ne battait plus qu'à intervalles, par soubresauts, par secousses ; une larme apparut, furtive et brûlante, sur le bord de sa paupière, coula silencieusement le long de sa joue et alla tomber sur le front de la duchesse de Calbieri.

Toutes les respirations étaient haletantes et suspendues.

La bouche injectée de sang de la duchesse s'agita faiblement, doucement, comme si elle voulait parler.

Le roi de Navarre, dans tout le désordre d'une fièvre délirante, se pencha davantage encore pour recueillir de plus près son dernier mot ou son dernier souffle. L'oreille collée à ses lèvres, il écouta dans un trouble inexprimable.

— Henri... formula la voix éteinte de la duchesse, je l'aimais !

— Elle a parlé! s'écria le prince de Dombes qui crut pouvoir encore espérer.

— Eloignez-vous, Messieurs, dit le roi.

Les gentilshommes obéirent.

La duchesse reprit.

— Henri... pense quelquefois à moi

— Oh f murmura le roi, je sacrifierais mon royaume de Navarre,, je donnerais la couronne de France, pour qu'un médecin fût là !

Et il ajouta plus haut, en s'adrcssant à la duchesse : — Vous vivrez... ou plutôt tu vivras ; car je le veux.

— Il y a une volonté plus forte que celle des rois, Sire ma

dernière heure est sonnée.. . adieu t

— Mais, dit Henri de Bourbon, tu ne sais donc pas qu'à mon tour je t'aime... Dieu ne voudrais que tu meures au moment où tu viens de te révéler a moi. Oh! je perdrais trop... tu vivras.

Pour toute réponse, la duchesse de Calbieri pressa faiblement la mam du roi, et laissa échapper un soupir qui emporta au ciel son âme dépouillée de son enveloppe terrestre.

— Morte ! fit le roi en se relevant éperdu. Morte pour moi !

— Sire, questionnèrent les seigneurs que cette scène avait vivement impressionnés; Sire, qu'a-t-elle dit ?

— Je ne sais? Messieurs, répondit Henri de Navarre avec un déchirement de oœur ; je ne sais, sa voix s'est éteinte avec elle t

Quelques minutes plus tard quatre arquebuses furent mises en croix, et Ton étendit, sur cette espèce de civière, le corps froid et mutilé de la duchesse.

Le roi de Navarre, défait et tète nue, s'empara de l'un des bras de ce brancard improvisé ; Assuna Burou prit le bras parallèle : les deux autres furent soutenus, l'un par lo comte de Larochefoucaud, l'autre par Jacques de Caumont- la-Force .

Puis, les autres seigneurs s'étant rangés deux à deux, à la suite des porteurs, le triste cortège s'ébranla et prit la route de la vallée dans le morne silence d'un convoi funèbre.

Gustave Chadeuil.

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