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étaient nécessaires : non seulement on nous demandait un prix exorbitant de ceux très rares et très mauvais qu'on nous amenait, mais encore on prétendait qu'il n'y en avait plus, aûn d'avoir le droit de demander plus d'argent de ceux que Ton retrouverait, disait-on, par occasion unique. Cependant, comme le temps pressait, et que d'ailleurs peu nous i m portait de dépenser quelques centaines de drachmes de plus ou de moins dans cette expédition, nous Gntmes par trouver vingt-quatre montures à peu près passables. Vers le milieu du jour qui suivit celui de notre arrivée , les coureurs que nous avions envoyés dans différentes directions revinrent nous dire que les tigres avaient été entendus dans les gorges des montagnes qui conduisent à Epidaure et que leurs rugissemens semblaient s'éloigner dans cette direction : plusieurs bergers assuraient môme les avoir vus, et aucun des habitans sur la roule n'osait sortir de sa maison, même en plein jour. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de départ et nous nous mimes en route. • * vA
Notre cavalcade avait tout à la fois quelque chose de comique et de grave. Nous étions huit mai très et douze domestiques ; chacun de ces derniers tenait en laisse un couple des boules-dogues du major. Nous étions tous armés à peu près de la même manière, c'est à dire qu'à notre ceinture pendaient un couteau de ehasse , à lame droite et forte, un long poignard ressemblant assez à ceux qu'on appelait autrefois miséricordes, et une paire de pistolets à deux coups: au coté droit de chacun de nous reposait dans sa botte une courte carabine également à deux coups , à balle forcée et du plus gros calibre. Une petit corne d'appel était passée autour du cou afin de pouvoir se rallier ou s'avertir en cas de danger ou d'alarme. Nous avions loué quatre hommes pour nous suivre jusqu'à Epidaure et courir sur les lianes de notre petite caravane, aûn de reconnaître, s'il était possible, les traces des animaux que nous cherchions. Nos chiens suivaient comme de vrais chiens de meute; du reste le gibier qu'ils allaient chasser, n'était pas tout-à-fait chose nouvelle pour eux: ils étaient à peu près de véritables bêtes féroces. Le major Fielding avait la manie de ces boules-dogues, qui ne lui servaient à rien et lui coûtaient énormément cher; il avait, près de sa maison, à Cor fou, fait entourer un espace assez grand, d'un mur d'une quinzaine de pieds : il appelait ce lieu ses arènes ; le chenil de ses chiens favoris donnait sur ce préau qui leur servait de promenade et d'ébat Le major achetait tous les animaux capables de se défendre qu'on lui amenait, et les faisait battre contro ses chiens : plusieurs fois des ménageries étant arrivées dans la
ville, il avait acquis coûte que coûte un lion, un tigre ou un ours. Alors ça avait été dans tout Corfou une lutte générale entre tous ceux qui, de près ou de loin, connaissaient le major et voulaient assister au eurieux combat qui allait avoir lieu. Vous comprenez d'après cela que notre meute était parfaitement capable de chasser nos deux tigres, si le hasard, toutefois, permettait que nous les rencontrassions.
Le terrain qui nous environnait étaient de vastes et tristes landes pierreuses à peine couvertes de quelques rares et chétives racines : le seul endroit qui aurait pu conserver quelques traces visibles du passage des animaux, était l'espèce de route sur laquelle nous cheminions assez silencieux depuis environ deux heures.
Nos coureurs, pensant qu'ils se fatigueraient inutilement à parcourir les environs, nous suivaient en causant avec nos gens et gagnaient leur argent le plus tranquillement et le plus commodément du monde. Nous avions fait à peu près six à sept lieues, lorsqu'un grognement féroce se flt entendre tout-à-coup derrière nous, et je ne saurais nier qu'il nous flt tressaillir. Nous nous retournâmes précipitamment, et nous vîmes nos chiens , que leurs conducteurs avaient bien de la peine à contenir, tous réunis , les yeux ardens et le nez en terre, donner des signes évidens d'une rencontre importante. Nous mîmes pied à terre, nous écartâmes les chiens à grands coups de fouet , nous regardâmes à notre tour et nous nous trouvâmes en face de formidables empreintes qui ne permettaient plus aucun doute sur l'identité de nos tigres. Ils étaient bien deux, les empreintes étaient larges comme un pied de cheval , et si fraîches qu'il n'y avait certainement pas plus de vingt-quatre heures que les animaux avaient suivi cette route. Nous avançâmes quelques centaines de pas à pied , les traces existaient toujours sans s'écarter du chemin; dès lors, nos éclaireurs devenant inutiles , nous les renvoyâmes pour ne pas retarder notre marche, et nous continuâmes notre voyage excités et presque émus par la présence évidente de ces deux rois du désert que nous étions venus chercher de si loin.
En approchant d'Epidaure, les pas s'enfoncèrent dans la campagne, mais nous ne craignions plus de les perdre : nous passâmes donc la nuit dans le village, et le lendemain matin , après avoir fait faire une reconnaissance qui nous apprit que les tigres, comme des voyageurs qui ont intérêt à fuir les lieux habités, avaient fait un circuit pour éviter Epidaure et avaient repris le grand chemin à une demi-lieue dans la direction de Corinthe, nous recommençâmes notre course bien certains de finir par les atteindre. Nous cheminions assez vite,
car les traces se voyaient comme auraient pu se voir les pieds d'un lourd cheval , il fallait même que les tigres ne nous précédassent réellement que de quelques heures, pour que les empreintes profondes de leurs effroyables griffes fussent aussi fraîches et aussi bien conservées dans un pays où la poussière efface et emporte tout sur les ailes du vent.
Gomme la veille, après une journée d'autant plus fatigante qu'elle était sans résultat, nous arrivâmes à Corinthe , et comme la veille encore, les tigres avaient fait un détour pour éviter la ville. Nous primes quelques heures de repos, et le lendemain matin , nous nous acheminions vers Athènes , commençant à nous étonner singulièrement de suivre ces deux animaux féroces absolument comme nous l'eussions fait pour deux bandits. Mes prédictions menaçaient de se réaliser, nous parcourions l'espace et à chaque distance franchie, l'espace se déroulait de nouveau devant nos yeux fatigués.
Nous approchions d'Athènes ! Messieurs, si vous m'avez entendu, vous avez dû comprendre que quand je disais que la Grèce était pour moi un lieu maudit, je voulais parler d'Athènes. Athènes renfermait un souvenir brûlant et terrible tout ensemble; celte ville était l'alpha et l'oméga de tout mon voyage; que m'importait à moi cette chasse et ses dangers, que me faisait à moi la vie de ces hommes dévorés par les tigres? mais j'aurais brûlé la Grèce tout entière pour rentrer une seule fois dans une de ces maisons; car cette maison était tout à la fois à mon âme bourrelée, et un épouvantable remords pesant comme un cauchemar, et une espérance divine comme l'Eden promis au premier homme après sa chute ! Cette maison, si souvent appelée daçs mes rêves, ou par des blasphèmes ou par des évocations d'un souvenir enivrant, savez- vous qui elle renfermait, Messieurs ?...
— Mon ami, prenez garde !... s'écria le marquis de Kérouec en se levant vivement et avec un accent d'autorité et de prière.
A cette interruption le comte O'Brien s'arrêta tout court; il regarda son ami avec des yeux presque égarés , puis, posant son front dans ses deux mains ouvertes , il suspendit son récit pendant quelques minutes. Les jeunes gens regardaient le sombre narrateur avec une sorte de stupeur et d'anxiété; leurs regards se portaient aussi sur le marquis de Kérouec qui semblait tenir son ami sous la puissance d'un rayon magnétique. O'Brien , le front toujours caché dans ses mains, laissait de temps à autre échapper une plainte étouffée qui faisait tressaillir tout son corps comme un sanglot convulsif.
l>es convives étaient d'autant plus émus de cette scène qu'ils y
étaient moins préparcs; l'Irlandais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, était ou du moins paraissait être dans l'habitude de la vie d'un naturel triste et sérieux, mais aussi éloigné d'une démonstration douloureuse que d'une explosion de gatté intempestive.
Les jeunes gens se consultèrent du regard , et Henri de Guerches, qui se trouvait auprès du marquis , lui dit tout bas :
— Voulez-vous que nous vous quittions, monsieur le marquis? Celui-ci fit un signe négatif, puis il se leva, et s'approchant de Daniel il lui frappa doucement sur l'épaule en disant :
— Allons, mon cher O'Brien , ces Messieurs attendent la fin de votre fameux hallali fantastique? Le marquis appuya sur ces deux derniers mots.
L'Irlandais releva lentement la téte , promena autour de la table un regard que de grosses larmes obscurcissaient (jamais on ne l'avait vu pleurer!) et après avoir passé deux ou trois fois sa main sur ses yeux, il dit du ton d'un homme qui sort d'un rêve, mais avec un sourire amer qui démentait ses paroles :
— Je vous demande pardon, mille fois, Messieurs, de l'ennuyeux épisode que j'ai bien involontairement ajouté à mon récit; mais depuis une maladie assez grave que je fis il y a quelques années, je suis quelquefois sujet à des absences momentanées qui dégénèrent assez souvent en attaques de nerfs. Je crois , ajouta-t-il en souriant plus tristement encore, que je finirai par devenir fou ! Mais , pardon encore, j'ai failli retomber dans un nouvel accès... Où en étais- je donc ?
— Vous approchiez d'Athènes, dit le baron de Balainville en
prononçant ce nom avec une sorte d'hésitation.
— C'est juste, mille remerciemens , répondit le comte en faisant un effort sur lui-môme pour sourire et en reprenant son récit.
— Nous nous acheminions donc vers Athènes, commençant, ainsi que je vous le disais, Messieurs, à nous étonner de la simplicité de notre chasse, et suivant nos deux braves bétes de tigres avec bien plus de facilité que n'en eurent certainement autrefois mes compatriotes à reconnaître dans les forêts du Nouveau-Monde la trace des mocassins des Hurons ou des Delawars. A une demi-lieue de la ville environ, on trouve une fontaine dont l'eau tombe dans une espèce de baignoire en marbre, par dessus les bords de laquelle le trop plein déborde doucement et se répand dans les environs qu'elle fertilise. Lorsque nous en approchâmes, dans l'intention d'y faire rafraîchir ct/eposer un moment nos chevaux et nos chiens, nous trouvâmes le sol, qui est naturellement humide auprès de la fontaine,
baltu et foulé comme si une lutte longue et acharnée s'y fût passée. Des pieds d'animaux dont nous ne pûmes reconnaître l'espèce y avaient laissé de nombreuses empreintes ; celles de nos deux tigres se faisaient voir aussi, mais plus accusées encore que sur la route; dans la force avec laquelle les ongles étaient enfoncés dans la terre, on devinait la contraction des muscles crispés par la colère et la rage. Du reste des preuves plus évidentes et surtout plus horribles s'offrirent bientôt à nos yeux, c'étaient un bâton ferré comme en portent les bergers, un chapeau à moitié déchiré, un canon de fusil tordu, épars çà et là près d'un tas d'ossemens humains !... Nous hâtâmes le pas pour arriver à Athènes; nous étions pressés de savoir l'événement de la fontaine, car il nous était bien prouvé maintenant que nous allions joindre des ennemis qui étaient terribles dans le combat et impitoyables dans le victoire. Nous n'eûmes d'ailleurs pas besoin de demander des renseignemens, car à peine étions-nous descendus dans l'hôtel et se fut-on douté du projet qui nous amenait, que cent bouches s'ouvrirent à la fois pour nous raconter le fait. Il était fort simple : la veille au soir, plusieurs bergers qui depuis deux jours entendaient parler des deux tigres, avaient formé le projet de retenir leurs troupeaux et de passer la nuit sans prendre de repos à faire le guet. Leur veille ne fut pas longue, car vers la brune, s'étant rejoints armés jusqu'aux dents ainsi qu'il en avait été convenu, ils conduisirent leurs bestiaux à l'abreuvoir avant de les établir dans l'endroit où ils devaient être parqués. Pendant que les troupeaux se désaltéraient, l'un des pâtres faisait sentinelle près du chemin : tout d'un coup, ceux qui étaient restés près de la fontaine entendirent pousser un grand cri, puis l'explosion d'un coup de fusil, et au même instant les deux tigres, comme s'ils fussent tombés du ciel, bondirent au milieu du bétail effrayé. La lutte fut courte, ou pour mieux dire il n'y eut pas de lutte, mais un effroyable carnage : les cinq bergers déchargèrent ensemble leurs fusils ; mais, soit frayeur, soit maladresse, pas une balle n'atteignit les tigres, qui, se voyant attaqués par des êtres intelligeos, abandonnèrent leurs faciles proies et se ruèrent sur les malheureux qui furent mutilés en quelques secondes. {& seule victime qui échappa à celte épouvantable boucherie, fut précisément le pâtre qui était chargé de surveiller le chemin et qui avait poussé le cri dont j'ai parlé; après avoir fait feu, la peur l'avait fait se jeter à terre, et les deux monstres, lancés dans une course frénétique, avaient sauté par dessus lui sans l'apercevoir. Pendant le martyre de ses camarades, il s'était sauvé vers Athènes où il était arrivé à demi fou.
Le lendemain malin , nous apprîmes que le roi Olhon faisait faire les préparatifs d'une grande chasse, et que, sur la nouvelle de notre arrivée, il comptait nous proposer de nous joindre à la chasse royale. Tel n'était ni notre projet ni notre désir : moi, surtout, je serais parti à l'instant môme pour Constantinople plutôt que de faire une demilieue dans cette noble compagnie ; je le déclarai nettement à mes amis, qui, pour d'autres motifs, se rendirent avec empressement à ma volonté. D'ailleurs , les premiers nous avions conçu ridée de ce singulier déplacement ; seuls, et avec nos propres ressources, nous IV vions mise à exécution, nous ne voulions pas avoir à partager la gloire du résultat, s'il devait y en avoir, d'autant mieux, ajoutaient ces Messieurs avec beaucoup de seus, que les dangers ne seraient pas moindres en étant cent cinquante qu'en étant vingt-cinq.
Le lendemain matin donc, de très bonne heure, nous étions hors de la ville dans la direction de Thèbcs, où nous avions retrouvé nos traces. 11 était positif que les tigres étaient retirés dans quelque lanière à peu de distance, car les empreintes étaient beaucoup plus nombreuses et se croisaient dans tous les sens. De plus nos bouledogues donnaient des signes d'impatience et d'ardeur non équivoques; leur museau camard ne quittait plus la terre, leurs yeux étaient ensanglantés, leurs grognemens sourds et menaçans, nos gens n'en restaient plus les maîtres qu'avec des efforts inouïs. Décidément nous étions en pleine chasse, il n'y avait plus qu'à découpler, et nous allions vraisemblablement assister à ce débucher étrange et sans doute terrible qui nous avait fait traverser les mers. Nous délibérâmes pendant cinq minutes; mais il n'y avait pas à hésiter, et notre parti fut bientôt pris. Nous visitâmes avec soin les sangles de nos selles et tout l'équipement de nos montures de rencontre , qui allaient commencer leur périlleux service; nous changeâmes les amorces de nos fusils que nous tînmes tout armés de la main droite, la crosse appuyée sur la cuisse. Nous nous assurâmes que pistolets, couteaux de chasse et poignards ne tenaient pas trop fortement à la ceinture, puis nous fîmes un signe à nos valets ; le major Fielding poussa trois ou quatre cris gutturaux , au moyen desquels il avait l'habitude d'exciter ses chiens , et la meute se trouva libre ! Ce fut un moment d'attente presque solennel : nous avions tous assisté souvent à ces sanglantes curées que le major Fielding procurait à ses terribles boule-dogues, et nous savions que la manière dont ils allaient prendre le vent nous indiquerait avec certitude le degré de proximité où nous étions de nos ennemis. L'attitude des chiens était effrayante à voir ; d'abord ils
se précipitèrent tous sur les traces, se roulant sur le sol et mordant la terre avec des petits cris sauvages ; ils firent ainsi une dixaine de pas en avant, puis levant tous la tôte ils parurent tenir une espèce de conseil. Leurs corps tremblaient, de leurs gueules à demi ouvertes sortait une bave rougeâtre; enfin, poussant un long hurlement assez semblable à ceux que les chiens de garde font quelquefois entendre la nuit et auxquels la tradition populaire attache un sens de sinistre prophétie, ils s'élancèrent en avant : nous étions fixés, les tigres n'étaient pas à plus de cinq cents pas de nous. La meute n'allait pas très vite ; nous mîmes nos chevaux au petit galop, et nous la suivîmes de près. Nous Urnes ainsi trois ou quatre cents pas, notre allure se réglant sur celle de nos chiens et augmentant de vitesse à chaque seconde. Tout-à-coup, à un détour de la roule ou plutôt du chemin, car on ne peut donner le nom de route au sentier pierreux que nous suivions, nous nous trouvâmes en face du tableau le plus saisissant qui soit donné à l'homme de contempler ; je vivrais dix siècles que le souvenir de ce spectacle et de la scène qui suivit ne sortirait jamais de ma mémoire. En face de nous, mais à cinquante pieds de hauteur environ, sur le sommet des ruines encore debout d'un ancien temple de Mercure, deux animaux, deux tigres d'une taille gigantesque, nous regardaient venir dans une immobilité fière et terrible; on aurait pu les prendre pour deux statues de pierre, œuvre colossale d'un autre âge, sans la longue queue qui fouettait incessamment leurs flancs maigres et nerveux. Rien ne ralentissait notre course, pas un mot n'était prononcé; hommes, tigres et chiens s'étaient reconnus; seulement mes compagnons et les valets s'étaient tous dispersés afin do tourner les ruines et de les envelopper d'une chaîne humaine. Jo restai seul à suivre le sentier. Mes yeux étaient Gxés par une attraetion magnétique et puissante sur les deux monstres qui ne faisaient pas un mouvement, mais le balancement de leur queue devenait plus rapide. Au moment où j'allais arriver au bas du mamelon au sommet duquel s'élevait le temple, mon cheval butta contre une pierre : sans doute je ne le soutins pas assez vigoureusement, car il roula ra'entratnant dans sa chute; au même instant, le bruit d'une explosion se lit en tendre, c'était mon fusil qui s'était accroché et dont les deux coups partaient à la fois. Mon cheval était tombé sur moi : vous dire ce qui se passait alors dans mon imagination serait impossible ; j'étais saisi par une de ces terreurs épouvantables et invincibles qui touchent à la folie. Mourir en défendant sa vie , debout, libre de ses mouvemens, n'est rien; mais sentir arriver un effroyable martyre, sans pouvoir, même
tourner la léte pour voir de quel côté vient le danger, voilà ce qui est affreux. Je fis un violent effort; le haut de mon corps se' trouva dégagé, je regardai vers les ruines, les chiens avaient disparu : sans doute ils gravissaient le roc du côté opposé; mais les tigres, toujours à la môme place, tenaient, je le crus du moins, leurs yeux ardens fixés sur moi. Ils avaient ebangé de position et leurs pattes rassemblées semblaient indiquer qu'ils étaient prêts à bondir dans la direction où j'étais cloué. Cette vue ranima probablement mes forces car je fis un dernier mouvement, mon malheureux cheval, qui avait une jambe cassée, en fit un de son côté, et je me trouvai sur mes pieds. En me retournant, j'aperçus derrière moi une sorte de caverne assez profonde formée par des pierres accumulées ; je ne sais quel mouvement irréfléchi m'y poussa. J'avais besoin de me soustraire un instant à ces quatre yeux implacables qui me fascinaient depuis un instant, je voulais voir dans quel état ma chute avait laissé mes armes avant de m'exposer à une lutte presque corps à corps ; bref, j'entrai dans la grotte, j'avançai jusqu'au fond où je trouvai une dalle large comme une pierre funéraire et je m'assis dessus, brisé par ma chute. L'obscurité étant assez profonde, je fus obligé d'attendre que mes yeux s'habituassent à celte transition. Je tâtaià ma ceinture pour voir où étaient mes armes : ma culbute avait été si violente que mes pistolets avaient disparu ; mon couteau de chasse était ployé en deux et hors d'état de tout service; mon poignard seul me restait intact. Au moment où je venais d'achever ce triste examen, la lumière, qui ne pénétrait que par l'entrée de la grotte , se trouva tout-à-coup obstruée comme par une porte que l'on aurait fermée ; je regardai, mes cheveux se dressèrent sur la tôte, les deux tigres entraient tranquillement, majestueusement dans la caverne!... Messieurs, je ne suis pas plus lâche qu'un autre , je me suis battu plusieurs fois, je crois que je verrais encore devant moi, sans pâlir, la pointe d'une épée ou le canon d'un pistolet ; eh bien ! je vous jure que ce qui se passa alors en moi fut horrible. Comment mes cheveux ne blanchirent-ils pas dans ce moment suprême ? je n'en sais rien. Je me sentis perdu, je m'étendis doucement sur la dalle en me serrant le plus possible contre la paroi du roc la plus éloignée, je tirai mon poignard et j'attendis. Les tigres, malgré le calme de leur allure , paraissaient préoccupés, inquiets; ils écoutaient les bruits du dehors; arrivés jusqu'à la pierre sur laquelle j'étais couché, ils s'accroupirent à terre, leur énorme tête entre leurs pattes. Mon cœur battait à briser ma poitrine , je l'entendais ; heureusement, ce bruit, qui aurait pu me
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trahir Ici léger qu'il fût, était couvert par celui de la respiration des deux monstres couchés à mes pieds. Je me disais : une telle situation ne peut se prolonger, un homme ne peut courir un tel danger pendant plus de quelques secondes!... je me trompais, le péril devait encore s'accroître.
J'entendis les voix de plusieurs de mes amis qui s'approchaient de la caverne; bientôt, en effet, quatre d'entre eux parurent à l'entrée et s'arrêtèrent. Ils étaient à quinze pas de moi et je ne pouvais pas pousser un cri pour les avertir de ma présence. Les tigres ne s'étaient pas levés, seulement l'un d'eux, la tigresse je crois, soulevant son arrièretrain dans une contraction nerveuse, était venue s'asseoir en quelque sorte sur ma pierre, tandis que le reste de son corps et sa tète reposaient toujours à terre, mais reculant insensiblement par la seule force de ses griffes enfoncées dans le sol, elle avait fini par appuyer sa croupe énorme contre ma poitrine, et me faisait subir do la sorte une pression terrible sans que je pusse faire un mouvement pour me dégager. Mes amis se consultaient.
— Où sont donc les chiens ? demandait l'un d'eux.
— Us sont restés aux ruines, sans doute les tigres y sont encore, répondit le major Ficlding.
— Retournons-y alors, nous n'avons rien à faire ici.
— Mais que veut dire ce coup de fusil que nous avons entendu de ce coté.
— C'est un de ces messieurs qui aura imprudemment fait feu contre les animaux, se croyant à portée.
— Si nous faisions une décharge générale dans le fond de celle caverne, dit le major.
— Nous le pouvons, répondirent les autres. Et je vis les quatre canons doubles s'abaisser sur moi. Mais le major les releva vivement en disant :
— Non, ce serait une imprudence, nous sommes certains qu'il n'y a rien là dedans, et nous risquerions de faire écrouler ces pierres qui, pour la plupart, ne sont qu'en équilibre.
A ces mots, mes quatre compagnons s'éloignèrent : quelques instans après, les tigres poussèrent un sourd rugissement, se levèrent, se dirigèrent vers l'entrée de la grotte et disparurent ; j'étais sauvé ! je le croyais du moins. Je m'apprêtais à quitter moi-môme ma périlleuse retraite, lorsque plusieurs coups de feu retentirent; je me précipitai en avant, mais un choc terrible me renversa, et une douleur aiguë que je ressentis à l'épaule m'empêcha peut-être de perdre con-
naissance. Ce que je vous raconte-la, Messieurs, se passa en quelques secondes à peine. Cependant, ma chute m'avait étourdi; j'avais à peine la conscience du lieu où je me trouvais et de ce qui se passait autour de moi; je voyais comme au travers un nuage les deux monstres qui, en rentrant, m'avaient renversé, labouré l'épaulcde leurs griffes,etdont l'un d'eux était blessé. Tout-à-coup leurs prunelles sanglantes se fixèrent sur moi, nos regards se croisèrent ! l'effroyable solennité de ce moment suprême me rendit l'usage de mes facultés, et Dieu a mis •ans doute une puissance de supériorité bien forte dans l'ouil de l'homme, car ce qui n'est pas croyable et ce qui est réel pourtant, ce que je ne croirais pas si un au tre me le disai t , et ce que je vous affirme sur l'honneur, c'est que pendant l'espace de plusieurs secondes , de plusieurs siècles, mes regards fixèrent et tinrent immobiles mes horribles adversaires : bien plus, ma prunelle dilatée avait probablement acquis une force nouvelle et inconnue, car les yeux des tigres, comme ceux d'un somnambule soumis à une action magnétique , se troublèrent, cherchèrent à éviter les miens, devinrent inquiets, et les redoutables animaux reculèrent jusqu'à l'extrémité de la caverne où mon regard, dont j'avais compris l'autorité, les tint cloués. Queseraitil advenu si cette situation se fût prolongée? Dieu seul pourrait le dire ! Mais soudain un effroyable tumulte se fit à l'entrée de la caverne; les douze boule-dogues se précipitèrent à la fois dans la grotte. Le danger que je courais augmenta encore, car le charme était rompu : les chiens, lancés dans une course ardente, tombèrent sur les tigres; l'un des deux animaux bondit et sauta sur moi, mais j'avais prévu ce mouvement et j'étais sur pied; heureusement c'était celui qui était blessé, il avait la cuisse cassée, son élan fut moins sûr et moins rapide; sans cela j'étais perdu. Il tomba âmes pieds en hurlant de douleur; je m'élançais sur lui mon poignard à la main et j'allais essayer d'une lutte corpsàcorps, décidé à terminer cette agonie qui pesait surmoi depuis un quart d'heure, lorsqu'une voixelaire et vibrante, qui malgré l'agitation que j'éprouvais me fit tressaillir comme une étincelle électrique, me cria : Daniel, écarte-toi ! Je me jetai de côté; une détonation se fit entendre , le ligre fit un bond sur lui-môme et retomba pour ne plus se relever, la balle lui avait fracassé le crâne. Je regardai à l'entrée pour voir mon sauveur, il n'y avait plus personne ! De l'autre côté do la caverne une scène terrible avait lieu, scène confuse dont on ne voyait aucuns détails ; une masse énorme, vivante et sanglante se roulait en se tordant; tantôt une secousse terrible secouait ce chapelet de tètes aux yeux ardens, et la tète du tigre aveuglé par
le sang se montrait un instant insaisissable, puis disparaissait de nouveau sous les gueules féroces et tenaces des boule-dogues. Il y eut un moment où, par un effort suprême, le magnifique animal se dégagea do ses terribles ennemis : il bondit; mais aveugle, fou de rage , il se lança contre le roc avec une telle violence que sa tête fut à moitié brisée. Pourtant il n'était pas encore mort ; mais mes amis arrivaient en ce moment, et avant que les chiens eussent eu le temps de faire une nouvelle prise, le major Fielding l'avait achevé d'un coup de fusil.
L'étonnement, je dirai presque l'effroi de ces Messieurs, fut grand lorsqu'ils me découvrirent dans cet antre; ils m'accablèrent de questions, moi je leur répondis par une autre demande :
— Qui m'a sauvé ? leur dis-je.
— Nous ne savons pas , dirent-ils , seulement nous avons aperçu tout à l'heure une jeune femme en amazone sauter à bas de son cheval qu'ellea donné à un domestique; elle s'est dirigée de ce côté; nous avons entendu un coup de fusil, puis nous avons revu la jeune femme qui s'est élancée sur sa monture et est repartie au galop.
— Quel chemin a-t-elle pris? demandai-je.
— Nous l'ignorons, elle a disparu dans la montagne.
— Messieurs, reprit le comte O'Brien avec un éclatde voix extraordinaire, cette femme qui m'avait sauvé, c'était celle que je craignais de rencontrer, c'était celle que j'aimais, que j'aime encore, c'était...
— Silence, O'Brien, si vous êtes un homme d'honneur, s'écria le marquis de Kérouec.
•Mais l'interruption était inutile , car l'Irlandais, sans achever sa phrase, venait, brisé par l'émotion , de tomber sans connaissance. Chacun des convives s'empressa autour de lui et peut-être y avait-il dans cet empressement autant de curiosité que de véritable inquiétude, car le comte ayant repris ses sens, mais non sa raison, commença à tenir les propos les plus incohérens , les plus bizarres, au milieu desquels un nom de femme était souvent prononcé. Le marquis de Kérouec invita les jeunes gens à se retirer ; tous sortirent, et alors s'établit entre ces deux hommes, dont l'un était fou, une conversation des plus étranges!
Le lendemain de cet événement, le marquis de Kérouec confia son commandement au premier lieutenant du Triton, et ayant fait transporter son ami à bord du petit brick, il fit voile pour l'Irlande. Trois mois après, il était de retour, mais seul, et comme on lui demandait des nouvelles du comte O'Brien, il répondit : a C'est une histoire terrible que vous me demandez-là, Messieurs; peut-être vous la raconterai-je un jour, mais ce jour n'est pas encore arrivé.» Le vicomte de Juvisy,