DANS LES PAMPAS DE BUENOS-AYRES
A boau mentir qui vient de loin.
(pROVEIBf .)
ifxqli: temps avant la déclaration de blocus faite par l'amiral Leblanc, en 1838, j'avais profité, pour faire une excursion à Monte- Video et Buenos-Ayres , d'une des plus agréables occasions qui se puisse jamais rencontrer. Un brick de guerre, en relâche à Mo Janeiro, où je me trouvais alors, et à bord duquel j'avais reconnu un ancien camarade de collège, devait appareiller sous quelques jours pour les parages de la Plat a.
Présenté par M. de C... à ses compagnons de l'état-inajor , quelques partjcs de chasse et de pêche, des déjeuners offerts et rendus, m'avaient mis au mieux avec ces Messieurs ; aussi, lorsqu'ils reçurent l'ordre de départ, insistèrent-ils de la manière la plus engageante pour m 'emmener avec eux à Monte-Video.
L'offre était par trop séduisante ; je me laissai tenter : mes préparatifs furent bientôt faits, et, accompagné de mon fidèle Yvon, je me fis transporter à bord.
Le jour môme, nous mimes à la voile et vidâmes les passes de Rio par le plus beau temps du monde : ceci à la fin de décembre, pendant que mes chers compatriotes jouissaient, eux, de quelque dix degrés de froid. Un mot sur le domestique qui m'accompagnait :
Deux et trois fois maudit le jour où j'avais conçu la funeste pensée d'emmener «avec moi un serviteur qui, excepté la fidélité, et je n'en avals trop que faire, a été pour moi, pendant deux ans, une source intarissable de tourmens, de vexations et de déboires, une pierre d'achoppement ! A cela près que je ne lui cirais pas ses bottes, je puis me vanter de l'avoir servi pendant tout mon voyage, et un voyage d'agrément encore!
Mais à cette époque je n'étais pas encore très péripatélicien, et j'aurais cru manquer à toutes les règles du comfort, si je n'avais eu un domestique avec moi. Que ce ne soit pas un luxe inutile dans les voyages en Europe, d'accord; mais
dans le tour que j'avais entrepris, autant aurait valu in'affubler d'une petite maltresse à vapeurs; j'aurais eu au moins pour moi la chance de me la voir enlever par quelque Don Juan des pays que je devais visiter.
Cet admirable compagnon de route avait reçu le jour dans le département du Finistère, sur les gais rivages de Plougastel ou de Concarneau ; par une de ces fatalités qui n'arrivent qu'à moi, l'homme le plus ensorcelé que je connaisse, le gracieux personnage avait dédaigné la profession paternelle, et, laissant de côté les filets et les engins de pêche, il avait pris son essor vers l'Algérie, entraîné par une vocation décidée pour le noble état militaire.
Il était entré dans le régiment où je servais alors, et mon mauvais génie me l'avait fait prendre pour brosseur, et surtout me l'avait fait rencontrer lorsque, ayant pris son congé, il errait sur le pavé de Paris, ne sachant trop que devenir.
Venant moi-même de quitter l'armée, je n'avais pas revu sans plaisir ce pauvre garçon, qui m'avait servi quelques années et paraissait m'ètre singulièrement dévoué ; et puis il était si maladroit, si obtus d'intelligence, si Breton bretonnant enfin, quoiqu'il fût bien loin d'en convenir, que je l'avais pris en pitié, sachant bien qu'on ne le garderait nulle part
Au«cégiment, je l'avais conservé par insouciance, par crainte d'une nouvelle figure, et puis le valet de chambre d'un sous-lieutenant n'a pas grand'chosc à faire, et il en était venu à faire à peu près ce qui était nécessaire. Bref, je l'installai chez moi, et il reprit ses anciennes fonctions, à cela près qu'il n'eut plus de sabre et de boutons à astiquer.
Lorsque je quittai l'Europe pour entreprendre un voyage un peu à l'aventure, sans parti pris, déterminé à m'arréter quand bon me semblerait, à reprendre ma route au gré de ma fantaisie , je l'avais emmené avec moi ; mais à peine embarqué, j'avais eu cruellement à m'en repentir. Le pauvre diable avait été pris du mal de mer, et Dieu sait les plaintes, les lamentations, les reproches môme que j'avais eu à endurer.
Nous avions fait une relâche, pendant quelques jours, à Santa -Crux de Ténériffe, et là je lui avais proposé de le renvoyer en France et de le recommander à une maison de cette ville pour lui faire trouver au plus tôt un passage; mais il n'avait voulu entendre à rien : ragaillardi par son séjour à terre, où, malgré mes conseils, il se gorgealt d'oranges et de fruits , au risque de se rendre malade d'une autre manière, il défiait le mal qui l'avait abattu et ne voulait plus me quitter. Quelques jours après, à bord, ce fut à recommencer comme de plus belle : enfin, je n'en finirais pas si j'avais à raconter toutes les tribulations que m'a fait essuyer ce damné Breton.
Je ne parlerai pas du charmant voyage que je fis, je ne dirai rien de tous les tours dont le pauvre Yvon fut la victime ; sa poltronnerie le rendait le plastron de l'équipage. Je ne parlerai pas même du naufrage que nous fîmes, par le plus beau temps du monde, sur le Banc des Anglais, à l'entrée de la Plata , et dans lequel nous ne courûmes d'autres risques que d'être un peu mouillés; j'arriverai à mon séjour à Bucnos-Ayres, un mois après avoir quitté mes aimables compagnons de route, retenus à Monte-Video pour les réparations à faire à leur navire.
Il va sans dire que je fis mon entrée à Buenos-Ayres, escorté de l'inévitable Yvon, qui marronnait de toutes ses forces d'avoir été obligé de se mettre dans la
vase jusqu'aux genoux pour transporter nos bagages. Celte ville, quoique située à l'embouchure d'un fleuve immense, n'a pas de port, et les gros navires ne peuvent dépasser la baie de Barragan. Des bancs de sable , qui s'étendent Tort au loin, empêchent même l'approche des plus petites embarcations, et c'est à l'aide de charrettes et de catamarans que l'on parvient à débarquer passagers et marchandises.
Je fus m'installer Colle de la Victoire, dans un hôtel assez peu fréquenté alors, mais qui par cette raison me convenait d'autant mieux. Je n'ai jamais aimé la foule, et j'ai toujours eu pour principe, en voyage, d'éviter les grands hôtels en vogue, où en général on est fort mal servi.
L'aspect de Buenos-Ayres est certainement très remarquable, et ses larges rues, coupées à angle droit, seraient d'un fort bel effet, si, comme en Europe, elles étaient tenues dans un certain état de propreté, et pavées, ou du moins macadamisées. Malheureusement, il n'en est rien, et soit la poussière, soit la boue, selon le temps, elles sont toujours fort peu accessibles. Malgré cela, h peine installé, je m'empressai de sortir comme d'habitude et de parcourir la ville sans guide et à l'aventure.
Je n'ai pas l'intention de faire la description de Buenos-Ayres, qui, grâce à ceux qui m'ont devancé, est sans doute une ville, par la manie de détails qui court, aussi connue que Londres ou Paris.
Seulement, il me faudra entrer nécessairement dans quelques particularités de mon séjour, pour expliquer comment j'en vins à faire une excursion dans le Sud et à chasser le jaguar. 1 ■
Selon mon habitude encore, je n'avais emporté avec moi aucune lettre de recommandation, c'est chez moi un parti pris; je sais bien qu'il a des inconvéniens, mais, à mon sens, ceux qui résultent du parti contraire les balancent et au delà. On m'avait bien offert, à mon départ de Rio-Janeiro, tout ce que J'aurais pu désirer à cet égard; mais me fiant, comme toujours, au hasard, qui jusque-là m'avait assez bien servi, j'avais refusé. Libre donc de toute visite, excepté, toutefois, celle de rigueur aux agens consulaires de France, dont je ne rappelle que pour mémoire l'accueil plein de grâce et de cordialité , j'avais, au bout de quelques jours, vu tout ou à peu près tout ce qu'il y avait à voir dans Buenos- Ayres,que toutes les cartes s'obstinent à écrire avec cette orthographe vicieuse. Les Espagnols écrivent Buenos- Aires.
J'avais visité la cathédrale, monument remarquable, mais inachevé, et les principales églises, toutes d'un style un peu lourd ; la banque, le Cabildo, ancien hôtel-de-ville qui contient aujourd'hui tous les tribunaux; l'hôtel des monnaies, le palais des représentans de la nation, qui décorent la place de la Vittoria; la Recoba et ses galeries, construction de style mauresque, située près du fort.
J'avais vu tous les établissement publics, assez nombreux mais peu intéressans, à l'exception, toutefois, de la bibliothèque, la meilleure et la plus nombreuse de l'Amérique du Sud ; enfin, comme on le pense bien, je n'avais pas oublié les promenades de l'Alameda, du Retira, de la Esmeralda, non plus que le parc Argentin.
Ces promenades sont, en général, fort agréables et fréquentées par les dames et les lions de l'endroit, caracolant sur de magnifiques chevaux harnachés d;:
selles et de caparaçons mauresques, couverts de dorures, et d'un style bizarre et cependant remarquable.
Les cavaliers, eux, sont revêtus des costumes riches et élégans du majo sévillan, aux guêtres brodées près, qu'ils remplacent par de grandes bottes en cuir fauve montant jusqu'à mi-cuisse.
Un jour que je flânais dès le matin sous les arcades de la Recoba, j'entrai dans la boutique d'un orfèvre pour faire emplette d'une paire de ces gigantesques éperons d'argent qui font partie obligée du costume de gaucho, dont je me proposais de rapporter un spécimen en France. J'y entrais aussi attiré par la curiosité; j'y avais vu un homme, jeune encore, que je rencoutrais souvent dans mes promenades, et que j'avais remarqué autant a cause de l'élégance cl de la recherche de son costume, que de la beauté accomplie de ses formes et de son visage.
La race des Espagnols créoles de l'Amérique du Sud est certainement une des plus belles que j'eusse rencontrées jusqu'alors ; elle contraste singulièrement avec celle des Brésiliens ses voisins, qui sont en général petits et fort laids, et ont presque tous le teint jaune et bilieux, tandis qu'à Buenos-Ayres les hommes et les femmes surtout sont presque tous d'une beauté achevée et d'une blancheur de teint des plus délicates.
Eh bien ! parmi cette belle population, j'avais remarqué l'individu en question, qui eût du reste partout ailleurs attiré l'attention générale.
Avec l'exquise politesse espagnole, don Miguel Salazar, j'appris son nom quelques inslans plus tard, me rendit le salut que j'avais fait en entrant, se rangea pour me faire place, et Insista avec une grâce parfaite qui dénotait l'homme bien né, pour que le marchaud s'occupât de ma demande. S'aperccvant en même temps, à mes réponses, que je m'expliquais assez peu couramment en espagnol, il m'adressa la parole en français, et m'offrit obligeamment de me servir de truchement
Je répondis comme je devais à toutes ces prévenances, auxquelles ne m'avait guère habitué jusqu'alors la réserve pleine de morgue des Brésiliens. Mou emplette faite, nous sortîmes ensemble, et, sur l'offre de don Miguel, nous allu^ marnes un cigare et continuâmes à marcher l'un près de l'autre sous les gale-» ries.
— Je remercie le sort , me dit don Miguel lorsque nous nous fumes remis en marche, qui nous a fait nous rencontrer ce matin ; depuis quelques jours je vous avais remarqué, senor cavalier, et, désireux de m'acquilter du bon accueil que j'ai reçu dans votre pays, lors d'un voyage que j'y fis il y a quelques années, j'ai eu la curiosité de m'informer de votre nom ; quelle a été ma surprise lors-? que j'ai vu que c'était le même que celui d'un jeune officier de la garde royale française, qui m'a rendu quelques services, à moi et à des personnes de ma famille qui habitent l'Espagne, lors de la guerre de 1823, et avec lequel j'avais fait amitié.
— C'était mon frère, lui répondis-je; mais j'ai le regret d'avoir à vous an^ noncer, Monsieur, que depuis nous avons eu la douleur de le perdre.
— Comment! ce pauvre Stanislas est mort? Pardonnez-moi de le nommer ainû, mais réellement je l'aimais, et vous savez que nous autres Espagnols nous ne savons rien faire à demi. Mourir si jeune, si plein d'avenir; mais c'est affreux !
Vous ne sauriez croire, Monsieur, le regret sincère que J'éprouve : je le croyais marié, heureux; aujourd'hui même je comptais vous faire une visite pour m'informer si vous n'étiez pas de ses parons; mais puisque le hasard m'amène son frère, permettez -moi de vous offrir mes services et de vous dire franchement que moi et les miens nous sommes tous à votre disposition.
Ce disant, il m'offrit sa main, que je serrai cordialement, et nous continuâmes a marcher en parlant du pauvre ami qu'une mort si prématurée avait enlevé, à trente ans, plein de vie et de santé.
Don Miguel s'informa avec le plus vif intérêt de toutes les circonstances de cette mort qui nous avait privés, lui d'un ami, moi d'un frère bien-aimé. 11 frémit lorsque je lui eus raconté que, pour le prétexte le plus futile, mon pauvre frère avait cru devoir répondre à une provocation que son âge, son état ne lui permettaient pas de refuser, et qu'il avait succombé dans un duel !
Laissant ce triste sujet de conversation , don Miguel voulut bien accepter une invitation à déjeuner sans cérémonie et nous primes le chemin de mon hôtel.
La connaissance ainsi commencée, ne tarda pas, comme on le pense bien, a devenir des plus intimes, et sous les auspices de mon nouvel ami, je fus bientôt initié à mille choses que j'avais parfaitement ignorées. J'eus accès dans plusieurs maisons charmantes, dans lesquelles j'eus l'occasion de voir de près et de causer avec ces délicieuses femmes que j'avais vues sur les promenades, et j'en sortais aussi charmé de leurs manières gracieuses et de leur politesse, que je l'étais de leur admirable beauté. Une habitude particulière à l'Amérique du Sud, dans ce pays surtout, c'est l'usage du mate, espèce de thé que les créoles, les femmes surtout, prennent toute la journée.
11 faut les voir, à demi couchées dans des hamacs de paille des Indes ou de soie, aux mille couleurs, tenant d'une main la paquilla parfumée, et de l'autre de charmantes tasses du Japon contenant le breuvage favori, qu'elles portent constamment à la bouche et qu'elles hument à l'aide d'un tube d'or.
Une grande marque de distinction et de faveur, qu'on accorde quelquefois a l'étranger, c'est de lui offrir et la tasse et le tube que viennent de serrer les lèvres de pourpre d'une charmante femme ; j'avouerai franchement que sans celte offre gracieuse j'aurais eu quelque peine à avaler le fade breuvage, auquel cependant on finit par prendre goût. Chez certaine senorita surtout, j'étais devenu un des plus intrépides buveurs de maté, quand la séduisante hôtesse me ) l'offrait à moitié dégusté.
Don Miguel m'avait aussi présenté au général Rosas, alors président de la République Argentine ; je vis de près ce terrible gaucho, qui, quelques mois plus tard, devait engager avec la France et l'Angleterre, cette lutte de ruses, de duplicités et d'ateruioiemens dans laquelle ces deux puissances ont joué et jouent encore un assez triste rôle. C'était bien le type de ces espèces de sauvages, habitans des Pampas, dont je parlerai plus tard, et je ne sais ce qui me frappa le plus de sa physionomie sombre et féroce, ou de ses manières empreintes de vulgarité.
Présenté par don Miguel Salazar, un de ses plus chauds partisans, l'accueil que me fil le président fut assez convenable; cependant il ne put parvenir à dissimuler un certain mouvement de répulsion à l'aunoncc de ma qualité de Français, et surtout a la vue de ma barbe, que je portais entière, sans
savoir que ce Tût on signe qui distinguait les unitaires, se* ennemis déclarés.
Il me permit de présenter mes devoirs à la senora Manuela, sa fille, la perle de Bucnos-Ayres, dont l'accueil fut des plus gracieux.
Mais ce que j'attendais avec le plus d'impatience, c'était mon admission au fameux club de la Masttorca* présidé par le dictateur, et composé en grande partie de ses sicaires et de leurs adhérens. «
On ne s'attend pas sans doute que j'en fasse la description ; tous les clubs se ressemblent à peu de chose près ; seulement, la composition de celul-cl est tellement extraordinaire, qu'elle mériterait certainement cet honneur de la part d'un écrivain plus exercé que mol.
Il y avait là, renfermés dans un bien petit espace, les études de mœurs les plus heurtées et les plus extraordinaires, et les types les plus originaux du monde. Rien de ce que j'avais vu jusqu'alors n'aurait pu m'en donner une idée. Mais cela m'entraînerait trop loin de mon sujet, et peut-être trouvera-t-on déjà que j'aurais dû un peu plus tôt parler des Pampas et des jaguars.
Patience, j'y arfive : amateur passionné de la chasse depuis mon enfance, les massacres de cailles, lièvres et perdrix, que j'avais faits pendant plusieurs années de séjour en Afrique , n'avaient pas contenté mon ambition. J'aspirais à ressentir de plus vives émotions, et à cela près de quelques misérables chacals, qui fuient devant le chasseur, et d'une hyène, tuée de compte à demi avec un de mes camarades, au camp d'Ibrahim, je n'avais pu satisfaire ce besoin, que je ressentais vivement, de me lâter en présence du danger.
J'avais bien fait partie, à deux ou trois reprises, de prétendues chasses au lion, faites dans les environs d'Oran ; mais jamais je n'avais rencontré ni vu ce terrible roi du désert; il avait fallu me contenter d'entendre la nuit ses formidables rugissemens, qui, lorsqu'ils éclataient, faisaient taire, comme par magie, les glapissemens des hyènes et des chacals, en chasse dès le coucher du soleil.
Et puis, qu'on me permette un aveu, je ne me crois pas plus poltron qu'un autre, mais je ne pouvais m'empêcher de ressentir une espèce de soulagement intérieur lorsque nous revenions de ces chasses infructueuses. J'ose dire que je n'étais pas le seul, bien que tous n'eussent peut-être pas mis la même franchise à faire cet aveu, quelque peu humiliant pour des militaires.
Il n'est pas donné à tout le monde d'être un Gérard, le tueur de lions; et il me semble, à moi du moins, que le rayon visuel eût été quelque peu obscurci, > et que la main m'eût tremblé un tantinet en ajustant le noble animal. J'aurais mieux aimé autre chose.
Dans les Pampas, en fait d'animaux féroces, il n'existe que le jaguar, variété du tigre, mais plus petit et à beaucoup près moins redoutable , et le chat des Pampas, espèce de chat sauvage de la taille de ceux d'Europe.
Depuis quelque temps, don Miguel m'avait offert de l'accompagner dans une excursion qu'il devait faire pour visiter une de ses propriétés, situées sur les bords du Rio-Salado, dans le sud de Buenos- Ayres. Il me promettait monts et merveilles pour satisfaire ma curiosité de touriste et mon amour passionné pour la chasse.
On pense bien que j'avais accepté avec enthousiasme, et, par une belle matinée, nous partîmes, montés sur d'exrellens chevaux et escortés chacun de
noire domestique qui conduisait en main un mulet chargé de caisses de vin, de vivres, de liarnais de gueule, comme dit du Fouilloux, et d'un léger bagage.
J'avais adopté le costume que portait mon compagnon : vaste sombrero de paille du Chili, admirable tissu qui préserve parfaitement et du soleil et de la pluie, veste de velours, garnie d'uoe centaine de boutons ouvragés en argent et jetée sur l'épaule, gilet brodé à la mode andalousc, le poncho roulé sur le devant de la selle, et les grandes bottes de cuir jaune allant jusqu'à mi-cuisse et armées de ces formidables éperons d'argent dont j'ai parlé plus haut , garnis de molettes de la dimension d'une piastre forte.
J'avais pris aussi, pour l'équipement de mon cheval, magnifique andaloux de pur sang, race conservée sans mélange, des chevaux espagnols, importés à l'époque de la découverte du contiuent américain , et qui a multiplié dans les vastes plaines du Sud d'une manière extraordinaire; j'avais adopté, dis-je, pour mon cheval, la selle mauresque à vaste dossier en maroquin brodé ét aux larges étriers d'argent, et la bride à œilllères de velours couverte de passementeries brillantes.
H va sans dire que je n'avais point oublié les armes: un excellent fusil à deux coups, de Moore, d'un fort calibre, qui portait admirablement la balle, et que j'avais passé en bandoulière ; une paire de pistolets de calibre, à deux coups, et a canons superposés, de Lepage, reposaient dans les fontes de ma selle, et outre le couteau de chasse à la mode française, que j'avais attaché à mon côté, je portais encore, comme mon compagnon, le long couteau à gaine et à manche d'argent, fixé dans ma botte droite, et toujours à la portée de la main.
Don Miguel, en outre d'une escopette a canon damasquiné, et de son macheto, avait le lasso de cuir attaché à l'arçon de sa selle, et nos deux domestiques étaient aussi bien armés.
Ainsi équipés, et munis en outre d'une provisision d'excellens cigares, nous partîmes par un temps superbe, et allâmes coucher dans une ferme isolée, à douze lieues à peu près de Buenos- Ayres,
Charles d' H a i dan court.
(Im mile à un prochain numéi'o.)