AMOUR
On attendit vainement le retour de Michel. Le lendemain, la cloche de l'église tintait pour la fête des Morts ; elle tintait aussi pour la pauvre victime dormant sous son linceul de mousse !
On fit toutes les conjectures possibles sur la disparition du jeune homme, mais personne n'eut la pensée qu'un crime avait été commis. Peu à peu on se lassa de suppositions que rien ne pouvait éclairer, et les jeunes gens du village se remirent sur les rangs pour obtenir l'amour et la main de la belle Jeanne.
La jeune fille pleura long-temps la mort de celui qu'elle aimait ; puis, comme on se console de tout, elle finit par se consoler.
Explique qui pourra la versatilité du cœur humain : quand il fallut faire un choix entre ses amoureux, c'est sur Pierre que ce choix tomba.
Nous pourrions ici disserter longuement sur la versatilité des femmes ; nous pourrions commenter à notre aise ces trois mots : Perfide comme l'onde! et, par conséquent, ajouter pas mal de copie (style d'éditeur) à notre récit : nous préférons nous abstenir.
Plus d'un an s'était écoulé depuis l'étrange disparition de Michel. L'époque du mariage de Jeanne et du soldat venait d'être fixée, et Pierre avait obtenu, à force de prières, que celle qu'il avait faite sa fiancée le recevrait une nuit dans sa chambre avant le jour des noces, pour parler librement de leur amour et de leur bonheur.
Cette sorte d'accommodement avec le ciel et la morale, se fait fréquemment dans les campagnes; cela s'appelle prendre l'avance. Comme la bénédiction nuptiale arrive peu après, il n'y a pas grand'chosc à dire.
Introduire Pierre par l'intérieur de la maison, il n'y fallait pas songer; mais dans le petit enclos croissait un gros chêne dont les branches touchaient à la fenêtre de la chambre de Jeanne. Les jeunes gens
convinrent qu'à onze heures à peu près, quand, dans le village, tout le monde serait endormi, Pierre entrerait dans l'enclos, monterait sur le chêne, chanterait à demi-voix un couplet d'une chanson que Jeanne avait apprise de lui, et qu'alors elle ouvrirait la fenêtre.
Ce soir-là, le temps était sombre; de grands nuages couraient sur la surface du ciel et voilaient presque constamment le croissant de la lune.
Jeanne attendait. Une forme vague se dessina dans les branches dépouillées du chêne, et une voix chanta :
. Tout s'envote, tout passe, Tout s'enfuit, tout s'efface ; Seul, quand il suit (es pas, L'amour ne s'en va pas !
Aux champs la sécheresse.
Aux hommes la vieillesse.
Seul, quand il suit tes pas.
L'amour ne vieillit pas !
Jeanne ouvrit tout-à-fait la fenêtre : un homme sauta dans la chambre.
— Jeanne ! ma Jeanne bien-airaée ! dit-il en la prenant dans ses bras.
— Plus bas ! Pierre ! parlez plus bas... Si mon père s'éveillait !
— N'aie pas peur, ma fiancée... il dort et ne peut nous entendre 1
— Comme vous avez froid !
— Le vent de la nuit est glacé.
La jeune fille rougissait dans l'obscurité sous l'étreinte qui Tenlaçait.
— Oh! laissez-moi, Pierre, dit-elle d'une voix suppliante. Oh! laissez-moi, si vous m'aimez !
— Si je t'aime ! oh ! oui, je t'aime, Jeanne, et depuis bien longtemps ! Viens, ma fiancée, viens à moi !
Il entraîna la jeune fille.
La fenêtre était restée ouverte. Une voix chanta sur le chêne.
Tout s'envole, tout passe.
Tout s'eufuit, tout s'efface; Seul, quand il suit tes pas, L'amour ne s'en va pas!
Jeanne s'arracha comme en sursaut des bras qui l'enlaçaient, et,
pendant une minute, resla debout, immobile, muette de stupeur et beffroi.
Un rayon de la lune, glissant entre deux nuages, l'éclaira tout entière. Qu'elle était belle, pâle comme une statue de marbre! Salongue chevelure dénouée flottait sur ses épaules ; son sein était haletant d'effroi ; elle attachait sur le chêne, où se dessinait une ombre, un regard effaré et qui ne voyait point.
La fenêtre s'ouvrit tout-à-fait, et, pour la seconde fois, un homme entra dans la chambre.
— Ah ! cria Jeanne d'une voix étranglée, en reculant avec une terreur croissante.
— Qu'avez-vous? qu'avez-vous, Jeanne ? demanda l'arrivant.
— Qui donc est là? murmura-t-elle, et, d'une main tremblante, elle montra l'alcôve à Pierre ; car c'était Pierre qui venait d'entrer.
Tous deux regardèrent, tous deux virent, tous deux reconnurent le cadavre de Michel, la tète à demi séparée du tronc par une large blessure !
Sur l'oreiller un oiseau noir battait des ailes.
Le lendemain, on trouva deux corps étendus sur le sol. Pierre était mort ! Jeanne seulement évanouie. Le cadavre n'était plus là.