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DANS LES PAMPAS DE BUENOS-AYRES

(Suite et fin.)

Le lendemain, de grand matin, nous nous remîmes en route et nous ne tardâmes pas à entrer dans la région presque déserte connue sous le nom de Pampas, et qui occupe une longueur de 300 lieues de pays sur une largeur de 180.

Ces vastes plaines sont couvertes d'herbes épaisses, et attristées de loin en loin par quelques arbres au rare feuillage, appelés durasno, espèce de pécher dont les fruits ont un goût assez agréable, et quelques arbustes rabougris.

Habitées par une immense quantité de troupeaux presque sauvages de bêtes à cornes, gardés par des bergers aussi sauvages qu'eux, ces plaines sont divisées en autant de pâturages qu'il y a de propriétaires, et celui qui n'en possède que quatre ou cinq lieues carrées passe pour être des moins riches.

Elles nourrissent aussi de grands troupeaux de chevaux et de brebis alpagas, tous portant la marque du propriétaire, et sous la surveillance de nombreux bergers à cheval

Cette race d'hommes, connus sous le nom de gauchos, nés et habitués à vivre dans le désert, forme nne classe bien curieuse à observer. Accoutumés dès l'enfance a l'oisiveté et à l'indépendance, ils ne connaissent ni règles ni mesures dans leurs passions : habitués à égorger des animaux, Us versent le sang de leur

semblable tout aussi facilement, sans colère et sans pitié. Ces Tatares de l'Amérique, robustes, exempts de maladies, faisant peu de cas de la vie, répugnent à toutes les occupations auxquelles ils ne peuvent pas se livrer à cheval.

Eu clins au vol, ils ne volent que des chevaux et quelques objets sans valeur. Us dédaignent l'argent, qui ne peut satisfaire leurs désirs, et exercent cependant l'hospitalité de la manière la plus large. Si un étranger se présente chez eux, ils le garderont et le nourriront aussi long-temps que celui-ci le voudra, sans l'interroger, sans rien faire pour le retenir ni presser son départ

Les Pampas sont aussi fréquentés par une autre classe d'hommes , qui ne veulent ni travailler ni servir : ces vagabonds, dont la rencontre est fort à craindre, poussent l'audace jusqu'à venir enlever des femmes à Buenos-Ayres et les entraînent avec eux pour vivre dans ces solitudes. Ils volent aussi les chevaux dans les pâturages, pour aller les vendre, de l'autre côté du neuve Parana, dans les provinces du sud du BrésiL Celte race de Oulkaxcs est assez nombreuse, et vit dans une entière sécurité. La faiblesse du gouvernement et l'absence de tout moyen de répression sérieuse lui assurent l'impunité.

Notre voyage se fit cependant sans mauvaises rencontres ; son uniformité ne fut rompue que par quelques coups de fusil tirés en passant sur des lièvres viscachas, ainsi nommés dans le pays, et quelques autruches, qui parcourent ces plaines couvertes de plantes salines qu'elles aiment beaucoup. Don Miguel en poursuivit quelques unes, le lasso à la main, sans réussir à les atteindre, tant leur course est rapide.

Après quelques jours de marche, en remontant le cours du Rio-Satado, nous arrivâmes enfin à la principale estancia des vastes domaines de mon hôte.

Le lendemain, Miguel donna des ordres pour le nombre de bétes à cornes qui devaient être abattues dans cette saison de l'année et qui dépassaient plusieurs milliers, et après s'être excusé devant mol de se livrer ainsi à ses soins de propriétaire, il m'engagea à monter a cheval et alla de concert reconnaître les traces de jaguars le long du Rio-Stdadillo , pour une chasse à l'affût à laquelle il se proposait de me faire assister le soir même.

Nous montâmes des chevaux frais, escortés de plusieurs gauchos, qui caracolaient autour de nous et déployaient dans le maniement de leurs montures une adresse vraiment merveilleuse, en brandissant leurs lassos qui ne les quittent jamais.

A quelques milles de distance, nous arrivâmes au confluent du Saladilto, petit cours d'eau qui se jette dans le Aio-Salado, et nos coureurs vinrent nous annoncer qu'ils avaient découvert des traces nombreuses et toutes récentes de jaguars: nous fûmes les reconnaître, et Miguel ordonna à ses gens de construire, avec de la terre et des herbes, une espèce d'abri qui pût nous mettre à couvert de l'autre côté du cours d'eau, en face de l'endroit où les jaguars paraissaient avoir l'habitude de venir boire.

Cela fait, Miguel me proposa de me donner le spectacle, bien curieux pour moi, de la prise d'un cheval sauvage. J'acceptai de grand cœur, et nous continuâmes à remonter la rivière vers un endroit où devait se trouver un troupeau de ces animaux.

Lorsque nous arrivâmes à sa portée, nos gauchos s'élancèrent dans plusieurs directions en poussant de grands cris, et nous les suivîmes au galop ; bientôt l'un

d'eux, devançant ses compagnons, parvint à lacer un jeune cheval qui, effrayé de ses cris, n'avait pu se décider à fuir et à suivre le reste du troupeau.

Le cheval sauvage se sentant pris, essaya de se dégager du nœud qui l'enveloppait par des bonds et des écarts furieux ; mais, retenu par la main de fer du gaucho , il comprit sans doute l'inutilité de la résistance et resta immobile ; c'était le moment qu'attendait celui-ci, qui, rendant la main à sa monture et la pressant de l'éperon, partit ventre à terre : la victime essaya d'abord de résister en s'appuyant sur ses jarrets, mais se sentant étrangler par le lasso, elle prit son parti et suivit le capteur.

Après vingt minutes environ d'une course folle et désordonnée, exécutée en cercle autour de nous, et dans laquelle le gaucho fit des prodiges d'adresse et de sang-froid de l'air du monde le plus aisé, le pauvre cheval sauvage s'abattit et parut prêt à suffoquer. Aussitôt le cavalier, s'empressant de mettre pied à terre, commença à lui passer une bride, et sautant sur son dos il le dégagea peu à peu du lasso : le cheval étonné, frémissant sous ce poids inaccoutumé , se releva et fut quelques instans à se remettre et à trembler de tous ses membres ; puis les forces lui revinrent ét la colère avec elles. Alors commença une lutte terrible, dans laquelle il fut encore vaincu, et, pressé par les genoux du cavalier qui lui enfonçait ses longs éperons dans le ventre, il cessa ses bonds et partit à fond de train.

Une demi -heure après, nous le vîmes revenir, couvert d'écume et de sueur, se soutenant à peine et paraissant entièrement dompté. C'est, en effet, de cette manière que ces hommes se procurent leurs chevaux ; au bout de deux ou trois jours, ils les rendent parfaitement dociles.

Nous retournâmes à la estancia pour attendre l'heure de l'affût; quelques Instans avant le coucher du soleil, nous étions à notre poste, et parfaitement masqués par l'abri que nous avaient construit les rancheros de Miguel Le Saladillo, dans cet endroit, n'avait guère plus d'une vingtaine de pieds de large, et nous étions postés en face des traces découvertes le matin.

Nous restâmes ainsi une partie de la soirée sans rien voir; mais au lever de la lune, lorsque je commençais à m'endormir, fatigué de l'attente, je fus tiré de ma somnolence par un coup de fusil de Miguel : je levai les yeux de l'autre côté, et je vis un jaguar blessé qui se tordait dans les convulsions de l'agonie. La chasse était terminée ; il était peu probable qu'un autre animal revint à cette place ; nous fîmes donc le signal pour faire revenir nos chevaux, que les gens de Miguel tenaient à distance, et, repassant le gué, nous nous approchâmes avec précaution du jaguar blessé.

Je dis avec précaution, car cet animal est doué d'une telle puissance de vitalité, qu'on a vu fort souvent des chasseurs imprudens devenir victimes de leur confiance en les approchant après les avoir blessés.

Celui-ci, cependant, était évidemment sur ses fins; malgré cela, Miguel crut, prudent de lui envoyer encore une balle dans la tête, qui, cette fois, l'acheva.

Les gens étant alors arrivés, l'un d'eux plaça la bête sur un cheval de main, et nous regagnâmes la estancia, où le souper nous attendait.

Le lendemain fut consacré à diverses courses dans le domaine de mon hôte, et nous nous disposions à faire une excursion de l'autre côté du Saladillo , dans des cantons fréquentés par les jaguars, lorsque nous fûmes obligés de garder

plusieurs jours la maison, à cause d'un pampero qui se déchaîna avec une violence extrême pendant la nuit

Ces tempêtes, produites par le vent du sud-ouest, sont assez communes dans ces vastes plaines, surtout à cette époque de l'année ; on ne peut se faire une idée de la force de ces rafales, qui ne rencontrant aucun obstacle dans ces solitudes, les balayent, emportant avec elles les animaux que leur instinct n'a pas prévenus et qui ne se sont pas rassemblés en troupes serrées pour leur résister.

Le beau temps revenu, nous partîmes pour la chasse au lasso, quand je dis nous, il est bien entendu que pour mon compte je n'avais pas la moindre prétention de me servir de cet engin, que j'admirais fort, mais auquel je préférais, par manque d'habitude, les doubles canons de mon Moutier-Lepage.

Nous étions cinq, tous à cheval : Miguel, deux de ses gauchos, mol et Y von, tous bien armés et accompagnés de quatre énormes chiens de race espagnole.

Cette espèce de chiens, apportés dans le pays par les conquérons, se sont multipliés à l'infini. Ils vivent en partie à l'état sauvage, et forment de grands troupeaux fort redoutés des bergers et des rancheros qui habitent les fermes isolées, parmi lesquelles ils exercent de terribles ravages.

On parvient à grand'peine à les apprivoiser et à les dresser; pour cela, il faut les prendre fort jeunes.

Ils sont de grande taille, assez ressemblaos aux lévriers d'Ecosse, mais plus forts et plus féroces : leur robe est d'un fauve foncé ; les oreilles pointues, hauts sur pattes, l'œil petit et vif, la mâchoire garnie de dents aiguës et tranchantes, ils sont admirablement construits pour la chasse des animaux féroces. Réunis à deux, ils n'hésitent pas à attaquer un jaguar, et il est rare que celui-ci leur tienne tête, à moins qu'il ne soit blessé.

Nous battions la plaine depuis quelques heures sans rien voir, si ce n'est quelques quouyas, sorte de rongeur particulier au pays , et quelques lièvres des Pampas, que nous dédaignâmes, lorsque tout-à-coup les chiens, qui rencontraient depuis un instant, donnèrent avec fureur sur un massif d'arbustes; un magnifique jaguar en sortit en bondissant, et, prenant son parti, détala à toutes jambes, suivi de près par les chiens.

Nous nous élançûmes sur sa piste, et, après une vingtaine de minutes d'une course furieuse, pendant laquelle, sans l'adresse de mon cheval, je me serais rompu cent fois le cou, Miguel, qui menait la course, parvint à lancer son lasso avec tant d'adresse et de bonheur, qu'il saisit le jaguar par la téte. L'animal essaya un instant de résister; mais, vaincu par le lasso qui l'étranglait, il se laissa traîner pendant plus d'un quart d'heure d'un galop rapide.

Quand nous nous arrêtâmes, il ne donnait plus signe de vie; cependant, crainte d'accident, un gaucho mit pied à terre et lui enfonça dans la gorge la lame de son long couteau ; puis, comme il était difficile de rapporter l'énorme animal, qui mesurait six pieds de tête en queue, il se mit en devoir de l'écorcher sur place.

Pendant qu'il remplissait cette opération, je cherchais de tous côtés le pauvre Yvon, que je connaissais, du reste, pour un triste écuyer, et, ne l'apercevant pas, je repris le chemin que nous venions de suivre, accompagné par

ondes hommes à qui Miguel donna l'ordre de m'escorter. Bien loi en prit, car autrement je ne serais pas là pour vous raconter mon aventure.

Je revenais donc au pas, appelant Yvon, le demandant aux échos d'alentour, et commençant à être inquiet du pauvre diable, auquel, malgré toutes ses sottises, ou peut-être à cause d'elles-mêmes, j'étais fort attaché, lorsqu'enfin des cris lamentables me firent prendre le galop dans la direction d'où ils partaient

J'avais dégagé mon fusil de mon épaule, et, ralentissant mon cheval, je m'avançais avec précaution, lorsqu'un écart subit de ranimai pensa me faire vider les arçons; grâce à la selle mauresque dans laquelle j'étais emboîté, je repris aussitôt mon aplomb, et, calmant de la main et de la voix mon cheval, qui dressait les oreilles et donnait des signes manifestes de terreur , j'aperçus à une dixaine de pas de moi, à demi caché derrière un buisson, le cheval d'Y von, sur lequel une femelle de jaguar s'acharnait

La bête furieuse l'avait saisi à la gorge, et, lorsque j'arrivai, le pauvre animal n'était plus qu'un cadavre. Le jaguar leva la tête, ploya sur ses jarrets en rampant, et s'apprêtait à prendre son élan, lorsque, l'ajustant, je lui envoyai un lingot au travers du corps, au défaut de l'épaule.

Quoique mortellement blessé, le féroce animal s'élança d'un bond prodigieux, et sauta, avant que je pusse lui tirer mon second coup, sur la croupe de mon cheval, qui, peu habitué au feu, ou effrayé, avait fait demi-tour.

Je ne ferai pas blanc de mon épée, et j'avouerai franchement que, dans le premier moment, et peut-être même un peu après, j'aurais désiré de tout mon cœur être ailleurs. Mon cheval, éperdu de douleur, après avoir fait quelques ruades impuissantes, s'était accroupi sous les étreintes meurtrières du jaguar, qui labourait sa croupe et ses flancs de ses griffes de fer. Par un mouvement machinal, je me dégageai vivement; mais, en mettant pied à terre, un peu précipitamment, je posai à faux et me laissai choir assez lourdement.

Le gaucho, qui s'était un peu écarté, arriva à fond de train, et, fort heureusement, sur ces entrefaites. — Baje cabeza! senor cavallcro, bajeï Baissez la têtel Monsieur. — Je n'ai de ma vie aussi promptement obéi à un commandement militaire : je me laissai tomber à plat ventre, je crois même que, comme Horace, relictd non benc parmuld, j'abandonnai quelque peu mon fusil. Dieu me pardonne!

Au même instant, j* entendis le sifflement du lasso, et, relevant la tête, je vis le gaucho partir ventre à terre, entraînant avec lui le jaguar, qui se tordait en efforts désespérés.

Je me remis prestement sur pied, et, fort heureux d'en être quitte à si bon marché, je m'empressai de recharger mon fusil et de me mettre en quête de mons ïvon.

Il faut vous dire que pendant toute cette scène, qui dura beaucoup moins de temps que je n'en mets à la raconter, je n'avais plus entendu les cris de mon domestique; aussi, l'appelant à haute voix, je le rassurai, lui annonçant la mort de la bête. Il me répondit à la fin, et, sortant d'une masse d'herbes dans lesquelles il se tenait caché, je vis apparaître sa face blême et décomposée.

Il était à demi mort de peur, et Dieu sait les lamentations que j'eus à essuyer avant d'en pouvoir tirer le récit de son accident.

Je compris qu'effrayé de la course rapide de son coursier, le maladroit, re-

nonçant à le maîtriser, s'était laissé tomber le plus légèrement possible, et non sans recevoir de graves contusions; que le cheval, dégagé de son triste cavalier, s'était arrêté pour manger de l'herbe, lorsque le jaguar l'avait attaqué, et s'élaoçant à sa gorge, l'avait terrassé. Yvon avait perdu la tête à cet effrayant spectacle, et, sans penser à se servir de son fusil (je suis presque tenté de l'excuser en faisant un retour sur moi-même), il s'était mis à pousser des cris de paon, au risque d'attirer sur lui le jaguar.

Bientôt Miguel nous rejoignit, et, me plaisantant agréablement sur mes exploits, fit mettre pied à terre au gaucho qui l'accompagnait, pour me donner sou cheval, et, lui laissant Yvon en garde, nous partîmes sur les traces de mon sauveur.

Nous l'eûmes bientôt retrouvé, et l'animal dépouillé, nous joignîmes le second trophée de ma victoire équivoque au premier : puis, satisfaits de ce résultat, moi surtout, n'insistant pas pour continuer, — j'en avais assez pour ce jour-là, — nous reprîmes la route de la estancia, Yvon en croupe d'un des gauchos, auquel il se cramponnait de toutes ses forces, détournant la tête à chaque instant, de crainte de mauvaises rencontres, et priant de toute son âme Notre-Dame d'Auray de le préserver des jaguars.

Ce que je vous souhaite aussi du plus profond de mon cœur.

Charles d'Audancourt.

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