CHAPITRE CINQUIÈME
l'enfant.
Tout bonheur en ce monde était fini pour Jeanne. Le souvenir de l'épouvantable scène la poursuivait partout sans trêve et sans relâche; et, ce n'était pas une vision, toujours elle sentait sur ses lèvres l'empreinte froide des lèvres du spectre : bientôt elle ne put plus douter de la réalité terrible de ce qui s'était passé ; elle était mère !
Son honneur, lui aussi, s'était envolé ! Elle s'était livrée à Pierre, disait-on. Pierre était mort, toute réparation devenait impossible. Jeanne fut traitée en paria; son vieux père ne put voir sa honte et sa tristesse, il mourut au bout de peu de temps.
Jeanne mit au monde un enfant, neuf mois après la nuit terrible; elle se prit à chérir ce ûls mystérieux, comme la seule créature qu'elle pùt aimer sur la terre.
Les années se passèrent. Michel (elle l'avait ainsi nommé), Michel
grandissait ; il était beau, mais pâle, si pâle qu'on eût dit que le sang ne circulait pas sous le tissu veiné de sa peau ; jamais on ne le voyait se mêler aux jeux des enfans de son âge. Parfois, il errait dans le cimetière, et semblait y chercher vainement quelque chose ; puis il entrait dans l'église, s'agenouillait devant l'autel, et pleurait longtemps en cachant sa tétc dans ses mains.
Une nuit, dix ans après la naissance de Michel, Jeanne entendit deux voix qui murmuraient tout bas dans la chambre où couchait son fils.
— Qui te parle ? demanda-t-elle.
— Mon père ! répondit l'enfant.
Jeanne devint pâle de terreur.
Le lendemain elle interrogea Michel, il ne se souvenait de rien.
Cette mémo année, vers la fln de l'automne, Jeanne et son fils cherchaient des faines au pied des hêtres dans les bois de Valleroy ; c'était la veille de la féte des Morts.
L'enfant s'approcha de sa mère, lui prit la main, et lui dit :
— Mon père est venu me voir cette nuit; il te demande, viens.
— Allons ! dit Jeanne : soyez béni, mon Dieu, si c'est la fin de ma longue douleur !
L'enfant la conduisit jusqu'à la chaumière abandonnée, enleva les pierres qui fermaient l'ouverture, et fit entrer Jeanne après lui.
Le corps de Michel était là ; mais la mousse ne le cachait plus ; près de la tôte, un corbeau, posé sur une pierre, semblait dormir la té te sous son aile.
L'enfant rassembla les pierres et mura la porte en dedans.
— Me voici, mon fiancé! dit Jeanne en appuyant sa tête sur la poitrine de Michel.
Le cadavre fil un mouvement et croisa ses deux bras autour de la taille de Jeanne.
L'enfant s'étendit à leurs pieds.
Quelques mois après, la foudre renversa la toiture de la chaumière, on trouva les trois corps qu'on ensevelit en terre sainte.
Je voulus visiter, avant de quitter Valleroy, la maison maudite qu'on assigne pour théâtre à ce drame. L'intérieur me fit peine à voir. Les solives du plafond, lentement pourries, s'étaient effbn-
drées comme ie toit, et j'effrayai quelques serpens qui se glissèrent dans les fentes des murs.
Une chronique surnaturelle, quelle qu'elle soit, repose sur des faits réels. Voici ceux qui, selon toute probabilité, servent de base à celte légende.
Jeanne, sans doute, la veille du jour des Morts, avait donné un rendez-vous la nuit à l'un de ses soupirans ; l'amant dédaigné, furieux d'une telle faveur, attaqua lâchement son rival, le tua, et grâce aux ténèbres, vint à sa place au rendez-vous. Jeanne, dans un moment d'imprudence, oublia sa sagesse habituelle, et le séducteur partit avant le jour. Le lendemain, la jeune fille apprit qu'on avait trouvé la veille, dans les bois, le corps mutilé de celui qu'elle aimait. Une incertitude terrible couvrit alors, pour elle, les événemens de la nuit. Elle devint folle de douleur et d'effroi, et, dans sa folie, la pauvre femme crut son fils l'enfant du cadavre !
Les récits de la veillée ont fait le reste.
Xavier de Mo m épin.