ÉCHAPPÉ A L'INCENDIE DE NEUILLY
Nous avons cité, le mois dernier, un article du National qui constatait l'existence du fameux manuscrit de Gaston Phœbus, parmi les livres de la Bibliothèque de Neullly, arrachés aux flammes. Voici comment notre collaborateur, J. Lavallée, rend compte des démarches qu'il a faites au nom de l'un des conservateurs de la Bibliothèque nationale pour retrouver ce précieux manuscrit < A l'époque où mon père (2) rédigeait le texte du Musée Filhol, je lui al souvent entendu raconter les vicissitudes par lesquelles a passé la Lédadu Corrège.11 aimait à répéter qu'il n'est pas un tableau de la grande galerie dont l'histoire habilement écrite ne soit susceptible du plus vif intérêt Ce qu'il disait des tableaux on peut le dire à plus forte raison des beaux manuscrits de la Bibliothèque naUonale ; mais certainement aucun n'a éprouvé des aventures plus curieuses que le manuscrit de Gaston Phœbus, inscrit sous le n° 7.997, ancien fonds français.
L'écriture de ce volume, atnsi que les miniatures précieuses dont il est orné, sont évidemment de la seconde moitié du quinzième siècle. Au bas du premier feuillet écrit se trouvent les armes de FoUiers.Ce manuscrit a donc été copié pour Aymar de Poitiers, seigneur de Saint-Valier, qui a épousé Marie, fille naturelle de Louis XI et de Marguerite de Sassenage, ou pour leur fils Jean de Poitiers. Celui-ci était amateur de vénerie tellement passionné, qu'il donna le nom de Diane à sa fille.
En 1523, lors de la conspiration du connétable de Bourbon, Jean de Poitiers
(1) Ce fait est moins extraordinaire que M. de Sansac ne parait le supposer. On nous a assuré avoir vu, en hiver, rapprocher un sanglier sur une briséo do quarante-huit heures. Les chiens appartenaient à M. Charles de Chaudenay, dont le nom fait autorité, en matière de chasse, dans tout le Berry et la Touraine.
(2* Le texte du Musée Filhol porte seulement le nom de mon aïeul Joseph Lavallée, néanmoins une grande partie a été rédigée par mon père Louis-Antoine Lavallée, qui , après avoir servi dans les armées de la République , était entré dans l'administration des Musées comme secrétaire-général.
Quand les armées étrangères vinrent nous arracher les chefs-d'œuvre dont la victoire nous avait enrichis, mon père resta seul chargé de la triste mission de leur disputer les objets d'art qu'il pourrait conserver. Il opposa aux commissaires étrangers l'adresse ainsi que la résistance la plus énergique , et parvint à sauver un grand nombre de tableaux estimés sur les inventaires du Musée à la somme de quatre raillions cinq cent quatre-vingt «ept mille huit cent soixante-dix francs.
fat arrêté à Lyon, et l'on trouva dans ses papiers le chiffre dont le connétable se servait pour sa correspondance avec l'empereur. Condamné à mort par arrêté du parlement de Paris, du 16 janvier 1523, H fut conduit à l'échafaud monté sur une mule et ayant un huissier en croupe. Il était sur le point de s'agenouiller pour recevoir le coup de la mort, quand arriva la grâce obtenue par Diane de Poitiers sa fille.
L'arrêt du parlement avait prononcé la confiscation de tous les biens de Saint- Vallier. Cette condamnation fut exécutée au moins en ce qui concerne les manuscrits, et voilà probablement d'où proviennent les chefs-d'œuvre qui font encore la gloire de la Bibliothèque nationale : la Bible moralisée n° 6829, Valère Maxime n° 9616, Lancelot du Lac n. 6955, et beaucoup d'autres. Le beau manuscrit de Gaston Phœbus fut au nombre des livres confisqués : mais François Ier, grand amateur de vénerie, l'emporta en Italie pendant la désastreuse campagne de 1 525 et son bagage ayant été pillé à la bataille de Pavie, ce volume tomba entre les mains d'un soldat Celui-ci le vendit à Bernard, évêque de Trente, qui en fit hommage à Ferdinand, Infant d'Espagne, archiduc d'Autriche, frère de Charles V. Cela est constaté par une lettre écrite au verso de la première page de garde ; en regard, sur le recto de la page suivante, les armes de l'Archiduc ont été grossièrement peintes.
Le manuscrit de Gaston Phœbus resta environ cent trente ans au pouvoir de la maison d'Autriche. Une défaite l'avait fait sortir de France, la victoire l'y ramena. Pendant les campagnes que Turenne fit dans les Pays-Bas, le lieutenantgénéral marquis de Vignaux devint propriétaire de ce volume. Il en fit hommage a Louis XIV, et cette mention fut inscrite au verso du deuxième feuillet de la table des matières :
« Le 22 juillet de l'année de 1661, le roy estant à Fontainebleau, le sieur mar- » quis de Vignaux, lieutenant-général dans les armées de S. M. , eut l'honneur » de lui donner ce livre ; moi lecteur ordinaire de la chambre présent
» La Mesnardière. »
Louis XIV déposa le manuscrit à la bibliothèque. Il y fut inscrit sous le numéro 7097, il porte l'estampille de la bibliothèque royale au bas de la 1" page de la table. Il ne devait donc plus sortir de cette collection ; mais , quelques années plus tard, Louis XIV le fit redemander et ne le rendit pas. Sa place resta long-temps vide. Enfin, pour combler cette lacune, on acheta, d'un habitant de Nevers, un autre manuscrit du même ouvrage, copié vers la fin du seizième siècle. Quant au manuscrit de Saint- Vallier, il fut remis, par Louis XIV à son fils, le comte de Toulouse. Une note ainsi conçue fut inscrite au recto de la lettre de l'archevêque Bernard : < Je soussigné , Léonard de Bongard, écuyer, sieur Du- » cambard, capitaine des chasses et maître particulier des eaux et forêts du duché > et pairie de Rambouillet, certifie avoir entendu dire plusieurs fois à S. A. S. » monseigneur le comte de Toulouse, grand veneur de France , que Louis XIV » lui avait donné, et qu'il tenait des mains de sa majesté le présent volume ma- » nuscrit, composé par Gaston Phœbus, comte de Folx, en 1387, sur la chasse. » Fait au château de Rambouillet, ce 15 février 1769
» DCCAMBARD.
Des mains du comte de Toulouse , ce manuscrit est passé par succession en celles de la maison d'Orléans ; il faisait partie de la bibliothèque particulière de Louis-Philippe.
Ce manuscrit a été plusieurs fois consulté par mol, pour la correction du texte de Gaston Phœbus que je publie dans le Journal des Chasseurs. J'en al donné des variantes dans les notes des pages 16 et 34. J'avais aussi déjà fait quelques recherches aux Archives générales de France, dans le but de découvrir , si cela est possible , l'inventaire qui a dû être dressé par suite de la confiscation prononcée contre Saint-Vallier. J'en étais là de mon travail quand la révolution éclata. Le bruit se répandit que la bibliothèque du Palais-Royal et celle de
Neuilly avaient péri dans les flammes. Je fus désespéré, car la perte de ce manuscrit eût été irréparable. Indépendamment des miniatures , qui sont du plus grand prix, le texte renferme des œuvres de Gaston Pnœbus que ne contiennent pas les autres manuscrits. Dans la lettre d'envoi de Gaston au duc Philippe de Bourgogne, on trouve ce passage : c Et aussi li envoye-je mes oroysons que je » fis jadis quand notre seigneur fut couroucié à moy. »
Ces prières sont transcrites à la suite du manuscrit de Saint- Vallier. C'est , je crois, le seul qui les contienne, à moins que le manuscrit envoyé au duc de Bourgogne n'existe encore à l'Escurial, où il a été déposé par Philippe II , et où il a été vu par Argote de Molina. Mais, comme personne n'en a parlé depuis cet auteur, il y a tout lien de croire qu'il a péri dans l'incendie du 7 juin 1671.
A la suite du manuscrit de Saint-Vallier, en en a relié un autre copié vers la seconde moitié du seizième siècle. C'est le roman des Deduyts de Chiens et d'Oy seaux , par Gace de la Bigne. Les éditions de ce poème sont toutes incorrectes et tronquées. Le manuscrit, au contraire, contient l'ouvrage complet
La pensée qu'un livre aussi précieux avait péri me jetait dans un profond chagrin. Je voulus tenter au moins tout ce qui était en mon pouvoir pour le sauver s'il existait encore, et pour empêcher qu'il ne tombât entre les mains de ces gens trop habiles à faire disparaître les ouvrages de prix. Je courus à la Bibliothèque nationale. Je vis M. Reynaud, M. Paulin-Paris, M. Magnin, puis M. Naudet. Je leur contai les aventures de ce livre. Voilà, me dit en souriant M. Naudet, un volume qui a passé par autant de mains que la fiancée du roi de Garbe. Mais que faire ? — Donnez-moi une de vos têtes de lettre , une autorisation quelconque. Je me charge des démarches, et si le livre existe je le rapporterai.
Armé d'un mot, par lequel M. Naudet priait toutes les autorités de m'assister dans la recherche que je ferais du manuscrit de Gaston Pnœbus distrait de la bibliothèque depuis 1665, je courus d'abord au Palais-Royal. Les livres n'y ont éprouvé que fort peu de dommage. A Neuilly , je rencontrai beaucoup plus de diflicultés. Néanmoins , je parvins à découvrir le gardien chargé spécialement du service de la bibliothèque. Il me donna l'assurance que le Gaston Pnœbus n'avait pas péri ; qu'il avait été sauvé ainsi qu'un missel du XIII* siècle, et que ces deux ouvrages faisaient partie de quatre voitures de livres portés à la mairie de Sablonville où ils étaient sous les scellés. Je me rendis à la mairie ; je fis constater la réclamation de la Bibliothèque, et le lendemain on envoya un employé auquel furent remis tous les livres.
La reliure du Gaston Phœbus a beaucoup souffert. Les angles sont écornés. Une des gardes est maculée de sang ; mais le corps de l'ouvrage est intact. Le voici rentré au bercail ; espérons qu'il n'en sortira plus, et qu'il n'ira pas recommencer le cours de ses pérégrinations aventureuses. »
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Société d'Encouragement. — Comité des courses. — Par suite des nominations faites dans les séances des 7 et 12 février dernier, le Comité des courses de la Société d'Encouragement se trouve constitué comme U suit, pour l'année 1848:
Membres fondateurs : MM. de la Moskowa, président ; de Cambis et Paul Daru, vice-présidens ; de Boisgelin, Fasquel de Courteull, de Machado, Charles Laffitte, de Normandie, Achille Fould, Ernest Leroy, Auguste Lupin, Gaston de Blangy.
Membres adjoints : MM. d'Ilédou ville, Le Couteulx, d'Albuféra, de la Rochelle,
Céleslin de Pontalba, Jules Reiset, Fernaod de Montguyon, Marc de Beauvau, Nathaniel de Rothschild, de Pierres, Etienne de Montmort, Amédée des Cars.
Commissaires des courses : MM. d'Albuféra, de la Rochelle, Fernand de Montguyon.
Courses de la Société d'Encouragement. — Ainsi que nous l'avions annoncé dans notre livraison d'avril, les courses de la Société d'Encouragement,, retardées par suite des évènemens politiques, ont eu lieu, cette année, à Versailles» les 18, 22, 25 et 28 mai dernier. L'hippodrome de Satory chargé cette fois, mais par exception nous l'espérons bien, d'ouvrir sa lice aux engagemens souscrits pour le Champ-de-Mars et pour Chantilly, avait une grande responsabilité à encourir. Il s'est prêté de son mieux à la circonstance, et en dépit des flots par trop épais de ce pulverem olympicum au milieu desquels tourbillonnent spectateurs, chevaux et jockeys, au grand inconvénient des uns et des autres, les courses, le ciel aidant, ont élé vraiment fort belles. Le public y manquait bien un peu ; mais les vrais amaieurs étaient tous à leur poste, et parmi eux se remarquaient môme quelques sportsmen d'élite venus tout exprès de la province pour prendre part à la lutte. Nous citerons entr'autres un des plus intrépides gentlemen-riders du Turf nantais, M. Jules Millien, dont la vieille Armorique a plus d'une fois salué les brillans succès.
Le lundi, 22, le prix du Jockey-Club a été remporté par Gambetti à M. Auguste Lupin, cet éleveur distingué, aux efforts persévérans duquel la fortune devait bien cet honorable triomphe ; la course, vivement disputée par onze chevaux, a été magnifique d'ensemble et de vitesse. Un accident grave, déterminé par la présence d'un chien qui s'était glissé dans la piste, a failli avoir des conséquences déplorables. Trois chevaux se sont abattus, et les trois jockeys, roulés au milieu de cette course à fond de train, ont été plus ou moins maltraités. L'un d'eux, montant Lioubliou à M. le prince de Beauvau, a eu la clavicule cassée et de fortes contusions qui ont un instant fait craindre les suites les plus fâcheuses. Heureusement nous avons appris depuis qu'il était toul-à-fait hors de danger.
Nos lecteurs trouveront dans la 26e livraison de Y Hippodrome les détails de ces courses du printemps. Nous nous contenterons de constater sommairement ici la part que chacun y a prise.
Il y avait vingt-deux prix à disputer, formant ensemble la somme de 60,800 fr.
M. le prince Marc de Beauvau en a remporté sept, savoir : le prix du ministère de l'agriculture et du commerce par JJoubliou, 2,000 fr. ; le prix de Diane par Sérénade , 3,000 fr.; le prix du ministère de l'agriculture et du commerce par Isabella, 2,000 ; la poule des produits par Lioubliou, 3,000 ; le prix de Satory par Janizary, 1,800; le prix d'Iéna par Job, 1,200; le prix de la Société d'Encouragement par Sérénade, 3,000. Total 16,000.
M. Jules Rivière en a gagné cinq, savoir : le prix spécial des haras par Wagram, 3,000; le prix spécial des haras par le même, 6,000; le prix du Cadran par Morok, 3,000; le grand prix de la ville de Versailles par Wagi-am, 2,400; le grand handicap par Rigolette, 5,000. Total 17,400.
M. Auguste Lupin, trois prix, savoir : la poule d'essai par Gambetti, 3,000; le prix du Jokey-Club par le même, 10,000; le prix des Pavillons par le même, 5,000. Total 18,000.
M. d'Hédou ville, trois prix, savoir : le prix de l'administration des haras, par Pied-de-Chéne, 2,000; le prix donné par la ville de Versailles, par Sophiste, 1,200 ; le prix de la Pelouse, par Dividende, 1,500. Total 4,700.
M. Nathaniel de Rothschild, deux prix, savoir : le prix du conseil général de Seinc-et Oise, par Illusion, 1,000; le prix de l'Ecole militaire, par Bonnc-Clwnce, 1,000. Total 2,000.
M. de Pierres, un prix: le prix du ministère de l'agriculture et du commerce, par My thème, 1,500.
M. Fasquel de Courteuil, on prix : le prix de la Société des courses de Versailles, par Suprema, 1,200.
Total général 60,800 fr.
Courses de Bordeaux (Girondej. — Les courses de Bordeaux ont eu lieu les 16, 19, 27 et 30 avril, et se sont terminées le 4 mai. La prochaine livraison de Y Hippodrome en publiera les résultats officiels.
Vente des chevaux de l*ex-Vénerie. — La vente des chevaux de l'ex- Vénerie a eu lieu, le 26 mai dernier, aux écuries du Roule. Malgré la stagnation des affaires et la rareté de l'argent, ces chevaux, parmi lesquels il s'en trouvait de passables, se sont assez bien vendus. Il n'en a pas été de même des chiens, dont la plupart ont été donnés pour rien, faute d'acquéreurs. On ne s'en est défait qu'en les disséminant, en les plaçant à droite et à gauche, et, chose triste à dire, mais qui prouve en faveur de l'instinct du chien, c'est que pendant quelques jours, les habitans de Saint-Germain ont pu voir plusieurs de ces pauvres animaux traversant isolément la ville, pour venir de dix à douze lieues de distance, de Meaux, deLa-Ferté-sous-Jouarre, par exemple, où on les avait ewmenés,retrouver à la Vénerie leur chenil désert Environ trente d'entre eux, qui restaient sur tout l'équipage, ont été replacés provisoirement à Meaux, chez l'écarrisseur Boutry, où on les aurait sans doute à bon marché.
Impunité du braconnage. — Nous appelons de nouveau toute l'attention de l'autorité, si en ce moment il y en a une, sur les déplorables excès auxquels, sans respect pour les forêts de l'Etat de même que pour les propriétés particulières, se livre depuis trois mois un braconnage audacieux, organisé dans quelques uns de nos départemens sur un pied si formidable, qu'avant la fin de la saison, il n'y restera pas une seule pièce de gibier.
Dans les montagnes de l'Ariége, l'administration forestière a eu à soutenir des luttes à main armée contre de véritables actes de brigandage devant lesquels elle s'est retirée plus d'une fols vaincue et impuissante.
• Le canton de Quénigut, nous écrit-on, est un de ceux dans lesquels les malfaiteurs se sont livrés aux actes les plus coupables: les gardes ont été maltraités, chassés; l'un d'eux a vu sa maison pillée, ses meubles saccagés et jetés sur la place publique ; lui-même, traîné hors de son domicile, a été renvoyé sans aucune ressource, à travers les montagnes, avec sa femme et un enfant en bas âge.
» Nos forêts sont dévastées, et l'autorité supérieure n'ose plus y envoyer des gardes. »
Dans un autre département, à Vibraye, on a massacré ignoblement cerfs, daims et chevreuils pour le simple plaisir de les abattre. On les laissait sur place par douzaines, ne respectant pas plus le sexe que l'espèce, et sacrifiant sans nécessité des bêtes chargées prêtes à mettre bas.
Il est plus urgent qu'on ne pense de mettre un terme à ceshonteux désordres. Si les misérables, qui s'y livrent impunément, ont une telle soif de destruction, qu'ils se fusillent entre eux ; nous ne nous y opposerons pas. Ce sera la première fois que la société les verra se rendre bons à quelque chose. Mais malheureusement il n'en est point de l'espèce de ces drôles comme de celle des pauvres animaux qu'ils prennent pour victimes; à notre grand regret, elle est beaucoup plus vivace. (1).
(4) De toutes parts on se plaint en ce moment de la violation flagrante de la loi du 3 mai 1844. A Compiègne, dans l'Oise, la montre de chaque restaurateur est ostensiblement pourvue de gibier. Ici, à Paris, les marchands do comestibles en regorgent; Chevet tout le premier, qui l'autre jour affichait encore effrontément à son étalage des brochettes entières de cailles toutes bardées, et qui avant six semaines y mettra aes perdreaux.
Nécrologie. — Nous avons, au mois de mars dernier, publié comme lithographie le portrait d'Hubert, le lion donné par Jules Gérard au duc d'Aumale; bien nous en a pris, car aujourd'hui le pauvre animal n'est plus. Le roi du désert n'a pu, comme tant d'autres royautés déchues, s'acclimater à cette captivité trop étroite que le Jardin-des-Plantes offre à ses hôtes. Il est mort subitement samedi dernier, 26 mai, la veille encore plein de santé et de force, mais foudroyé tout- à-coup dans sa vigueur faute d'air pour ses vastes poumons, et faute d'espace pour un animal de sa taille. La ménagerie, peu de temps avant, avait perdu également ses deux girafes.
La mort d'Hubert a causé beaucoup de peine à notre ami Gérard qui, à son arrivée à Paris, s'était presque reproché, en recevant les caresses de son élève à travers les barreaux de sa loge, de l'avoir ravi à ses montagnes, pour le condamner à végéter au fond de ce triste sépulcre. M. Geoffroy St-Hilaire qu'il avait vu pour solliciter de lui en faveur de son protégé un peu plus de liberté et d'espace, lui avait promis d'y aviser.
C'est une des améliorations les plus importantes à effectuer au Jardin-des- Plantes, cet établissement national si éminemment populaire, que d'y placer les animaux dans des conditions de captivité qui puissent leur permettre d'y vivre. Pourquoi ne ferait-on pas pour les lions ce que l'on y fait pour les ours ? Pourquoi ne leur creuserait-on pas des fosses profondes, où, toutes les précautions prises pour la sécurité des promeneurs,ils jouiraient, comme hygiène et salubrité, des mêmes avantages que MM. Martin et compagnie. Nous soumettons cette question à l'administration un peu routinière qui préside à la direction de la ménagerie. Sous le régime républicain, et nous y sommes, sous un règne de liberté où il n'y a même plus à l'heure qu'il est de prison pour le mauvais citoyen qui ne monte pas sa garde, une des premières questions à étudier sérieusement, c'est sans contredit celle du bien-être des prisonniers quels qu'ils soient
AVIS. — L'abondance des matières de cette livraison nous force à ajourner au mois prochain plusieurs articles intéressans, entr'autres, le Sportsman artiste, par M. le comte Henry d'Avigdor, et la fin de la lettre de lord Gunbarrel au marquis de Foudras, une chasse à la bécassine en Irlande.
L'ALBUM DTN CHASSEUR.
(Suite et fin.)
'avais pour principe autrefois, quand je m'apercevais que mes affaires étaient en bon train avec une femme, de la laisser un peu à elle-même après une première tentative, et, sans fatuité aucune, je puis dire que ce procédé m'a toujours assez bien réussi. Si vous avez affaire à une coquette, cette espèce d'abandon lui donne une certaine inquiétude, et aussitôt elle escarmouche pour recommencer le combat; si, au contraire, vous vous êtes adressé à une prude que votre déclaration ait efîarouchée, elle se rassure en voyant que vous ne l'attaquez plus, et elle finit par se dire qu'après tout, la cour d'un homme bien élevé n'est pas une chose si terrible. Dans un cas comme dans l'autre, l'imagination travaille à votre profit, et quand la tête d'une femme trotte en liberté, elle fait bien plus de chemin que lorsqu'on veut la forcer de courir. Monsieur le maréchal de Richelieu, avec qui j'ai eu l'honneur de me trouver au siège de Philisbourg, me disait un soir à (a tranchée : Ce n'est pas le jour d'une attaque qu'une femme et une place se rendent, c'est le lendemuin, parce qu'elles ont eu la nuit pour réfléchir qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudrait toujours en venir là.
Fidèle à cette tactique d'un grand maître dans l'art de la séduction, je laissai passer les premières heures de la soirée sans adresser une seule parole de galanterie à la belle Aurore de Milnitz. En vain son grand œil bleu cherchait à rencontrer mon regard, en vain aussi son bras plus blanc que la neige s'accoudait sur l'angle d'une cheminée de marbre noir près de laquelle j'étais assis, je restais froid comme un
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gros amour joufflu eu cuivre doré qui terminait l'un des chenets.
—Monsieur l'abbé, douze points d'école! s'écria le comte. Vous Mes d'une distraction depuis quelques instans...
— C'estqu'il fait un froid près de cette fenôtre, Monsieur le comté., balbutia l'abbé. Si nous nous rapprochions de la cheminée... poursuivit-il plus timidement.
— Vous seriez bien plus distrait encore, reprit mon hôte, car vous écouteriez la conversation. Carme, Monsieur l'abbé : je prends mon coin et je m'en vais.
La comtesse Aurore étouffa un éclat de rire dans un gros bouquet de violettes qu'elle tenait à la main.
— A propos, me dit-elle, vous ne connaissez pas encore les serres de mon oncle : voulez-vous que je vous y conduise?
— A cette heure et parce froid rigoureux? repartis-je, plus inquiet que ravi de cette brusque résolution.
— Ob ! c'est ici à côté, répondit-elle en souriant de mon effroi, un peu ridicule, j'en conviens.
Et faisant quelques pas vers la droite de la cheminée, elle ouvrit une large porte, placée justement en face de celle qui conduisait dans la salle à manger.
Cette porte donnait entrée dans la serre où l'on arrivait par une espèce d'avenue d'arbres étrangers d'un aspect vraiment féerique.
Entre ces arbres, on avait placé des vases en marbre qui contenaient des plantes artificielles dont le feuillage était de bronze vert, cl les fleurs ou les fruits en cristal de diverses couleurs.
Les unes représentaient d'énormes clochettes bleues, vertes ou rouges ; les autres avaient la forme d'une boule ou d'un cône ; tous servaient de globe à autant de foyers de lumière : l'ensemble de cet éclairage était merveilleux.
La serre, véritable jardin, était illuminée de la même manière, et à côté de ces fleurs et de ces fruits de cristal, il y en avait d'autres véritables qui embaumaient l'air et réjouissaient le regard.
Des milliers d'oiseaux au plumage chatoyant et au ramage harmonieux et doux, voltigeaient ça et là avec plus de gaîté que d'effroi, et donnaient une vie singulière à cç séjour enchanté.
— Mais tout ceci est un rêve! m'écriai-je dans un inexprimable transport.
— Prenez cette rose et vous croirez à la réalité, me dit la comtesse en cueillant de ses doigts mignons une magnifique mousseuse, qu'elle
— OZiJ —
m'offrit avec la majesté d'une déesse et la grâce d'une chatte.
Je pris la rose, que je passai à la boutonnière de mon revers écarlate, après l'avoir effleurée respectueusement du bout de mes lèvres, puis j'offris mon bras à la comtesse pour parcourir les nombreux labyrinthes de cette espèce d'Eden.
— Mais c'est le paradis terrestre! luidis-je avec une extase qui n'avait rien de joué.
— Cela y ressemble un peu effectivement, reprit-elle en souriant. — - Pourriez-vous, ajoutai-je, m'indiquer l'arbre de la science ?
— Non; mais je vous dirai volontiers où est le serpent, pour peu que cela vous soit agréable.
— Vous l'avez donc déjà rencontré ?
— Non ; mais je sais où il se cache et je passe quelquefois à côté.
— Alors vous en avez peur.
— Je crains de lui faire du mal : vous savez qu'il est écrit que le talon de la femme lui écrasera la tête. Voulez-vous que nous nous reposions là? continua l'enchanteresse en m'indiquant un sophade velours vert qui imitai ta s'y méprendre un banc de gazon.
A peine étions-nous assis, que deux colombes blanches comme la neige vinrent se poser sur l'épaule de la comtesse, épaule aussi éblouissante que leur plumage.
Je voulus en prendre une, ou du moins je Gs un geste qui pouvait le faire croire.
— Vous allez effaroucher ces oiseaux, Monsieur le marquis ! s'écria ma compagne en se reculant ; et ils ne voudront plus revenir près de moi.
— Leur conOance est-elle donc si fragile?
— Toutes les confiances le sont : il n'y a de solide que la crédulité, parce que c'est une niaiserie.
J'étais abasourdi de celte assurance, et j'aurais donné tout au monde pour plonger un seul regard au fond de l'âme de cette jeune fille, à la fois si imprudente et si forte.
« Est-elle naïve comme une Iroquoise, ou rusée comme un démon? me demandai- je.
» En venant ici, a-t-elle voulu me favoriser ou me braver? pensaije ensuite. »
L'énigme du sphynx m'aurait paru une plaisanterie en comparaison de ce mystère de velours et de dentelle.
Evidemment, j'étais entre deux difficultés ; celle de parler et celle de me taire; la témérité ou la maladresse; mais comment me décider
L'âne de Buridan me revint en mémoire, ce qui n'était pas fait pour me donner de la résolution.
— Eh bien î Madame la comtesse , dis-je après avoir fait rapidement toutes ces réflexions, que décidez-vous pour monsieur votre cousin?
— Rien, me répondit-elle sèchement.
— Comment ! rien... Mais vous ne l'aimez donc pas?
— Que feriez-vous si je vous disais que je l'aime beaucoup?
— Je le ferais revenir ici dès demain ! m'écriai-je dans un transport chevaleresque.
— J'ai presque envie de vous croire un honnête homme , me ditelle avec une certaine hésitation el un regard inquiet.. . Maïs si j'allais me tromper...
— Où serait le malheur ?
— Faites ce que vous voudrez, repartit-elle avec une précipitation pleine de trouble, et comptez sur ma...
En ce moment, un pas lourd et pressé retentit sur l'arène sablonneuse de la serre ; les deux colombes s'envolèrent effarouchées, la comtesse se leva brusquement, et l'abbé^Bouquet, rouge comme une pivoine et essoufflé comme un bidet de poste, parut devant nous.
— Madame la comtesse, Monsieur le marquis, le souper est sur table ! s'écria-t-il avec autant d'angoisse que s'il criait au feu ou à l'assassin.
J'eus la force de dissimuler le dépit que me causait cette brusque arrivée, et je suivis la comtesse qui courait devant nous.
Je trouvai le comte à la porte de la serre, et à l'accueil qu'il me Gt, je jugeai qu'il n'était pas le moins du monde inquiet de mon tôte-àtéte avec sa charmante nièce, qui venait de lui dire rapidement quelques mots à l'oreille.
Nous passâmes dans la salle à manger.
Il était plus de onze heures quand nous sortîmes de table, de sorte que le comte, prenant prétexte de ma mésaventure du matin, qui devait m' a voir froissé les muscles et les os, nous engagea à nous retirer immédiatement dans nos logis respectifs, ce que nous fîmes en effet.
J'ai dit que nous habitions le même corridor, l'abbé et moi : il en résulta que lorsque j'eus chaussé mes pantoufles , enfilé ma robe de chambre et relevé mes a'ies de pigeon et mon catogan sous ma coiffe de nuit, j'allai frapper chez mon voisin.
— Qui est là? me demanda l'abbé qui avait déjà mis son verrou.
— Et pardieu, c'est moi ! répondis-je avec humeur. Mais quelle diable d'idée avez-vous eu là, mon cher, de vous barricader comme si vous étiez logé dans une auberge de la forêt Noire ? Avez-vous donc peur des voleurs dans ce château où il y a soixante domestiques ?
— Ah I Monsieur le marquis, quelle injure ! moi, avoir peur ! ne vous soavient-il donc plus de m'avoir vu administrer les secours de la religion à des mourans sous le canon de l'ennemi.
— C'est justement parce que je ne l'ai pas oublié que je vous demande pourquoi vous vous enfermez chez vous comme un poltron?
— Mais, Monsieur le marquis, les convenances... Une femme n'aurait qu'à se tromper de porte...
— Eh bien ! elle se sauverait à toutes jambes en vous voyant, et il n'en serait pas davantage... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mon cher abbé ; que comptez-vous faire pendant cette chasse de demain?
— Mais je compte y aller avec vous ; monsieur le comte de Milnitz me l'a positivement offert, et j'ai accepté avec autant d'empressement que de gratitude. Je me fais une féte de cette partie.
— Vous savez que c'est en traîneau et à courre que nous chassons?
— Oui , Monsieur le marquis , j'aurai même un équipage pour moi seul. Je l'ai déjà vu ; le cheval est pie, et le traîneau représente un ours blanc couché. J'y serai étendu comme dans un lit.
— Alors, il n'y a plus qu'une seule chose qui m'inquiète pour vous, mon cher abbé.
— Et laquelle, Monsieur le marquis?
— C'est d'apprendre que vous serez seul dans votre équipage, comme vous dites. Je sais que les bois dans lesquels nous devons chasser sont immenses : vous vous y perdrez infailliblement.
— C'est un accident qui peut vous arriver comme à moi, Monsieur le marquis.
— .Non, mon cher abbé : je conduis la comtesse Aurore, alors vous comprenez qu'elle m'indiquera les routes à prendre.
— Eh bien ! en suivant votre traîneau je ne risquerai pas de m'égarer.
J'eus d'abord la pensée de protester contre cette prétention de mon compagnon de voyage ; mais je réfléchis ensuite que je ferais mieux de m'y prendre autrement, et, en bon camarade, je dis à l'abbé que je serais charmé de lui servir de guide, puis je lui souhaitai le bonsoir et j'allai me coucher, l'imagination remplie de rêveries fantastiques, et le cœur gros d'émotions qui tournaient insensiblement au sérieux ; cette dangereuse chanoinesse m'avait à la lettre ensorcelé.
Je dormis mal et peu long-temps : bien avant le jour, j'étais éveillé et je m'agitais sur ma couche comme un page qui a reçu une première œillade d'une duchesse sur le retour.
Enfin, un faible rayon de lumière se "glissa à travers les épais rideaux de damas abaissés devant ma fenêtre, et presque aussitôt une joyeuse fanfare, sonnée en partie par quatre cors de première force, retentit dans les vastes cours du château.
Je sautai hors de mon lit, et dans le même moment Picard entra chez moi portant un énorme paquet enveloppé dans un morceau de soie amaranthe.
— Voici ce que Madame la comtesse Aurore de Milnitz envoie à monsieur le marquis avec mille complimens.
J'ouvris le paquet avec le même empressement qu'on met à rompre le cachet du premier billet qu'on reçoit d'une femme qui ne vous a pas encore donné de preuves de son amour.
Il contenait une magnifique pelisse en drap gros vert, doublée d'astracan gris perle, un bonnet de renard bleu terminé par une flamme rouge et un gland d'argent, enfin des bottes et des gants fourrés.
Deux lignes d'écriture m'auraient peut-être fait plus déplaisir, mais ce n'était guère possible, puisque je n'avais pas écrit moi-même, et à tout prendre l'attention était aimable et délicate.
Tout en m'habillant je réfléchis à ce que je devais faire, et après avoir pesé le pour et le contre, je me déterminai pour une conduite généreuse : on devine qu'il s'agissait du retour de mon rival le cadet de Hulans.
« S'il n'est ni beau ni aimable, pensai-je, j'aurai tous les mérites d'une bonne action et tous les bénéfices d'une mauvaise : c'est un calcul que les fils d'Adam et d'Eve font assez volontiers.
En conséquence de cette vertueuse résolution, j'écrivis de nouveau à monsieur le maréchal de Belle-Isle, et cette fois ce fut pour le prier de renvoyer son prisonnier vers la fin de la journée. Ce fut Picard
que je chargeai de cette seconde lettre en lui défendant d'en parler à qui que ce fût au château .
Le déjeuner était pour neuf heures : à neuf heures moins cinq minutes, l'abbé entra dans ma chambre. Il était affublé de la tête aux pieds d'un costume dans le genre du mien, mais moins riche et moins élégant.
— Voyez, voyez, Monsieur le marquis, ce que madame la comtesse m'a envoyé, et cela avec un charmant billet.
— Eh bien ! l'abbé, je suis plus heureux que vous : elle m'en a fait remettre autant, et de plus elle ne m'a pas écrit. On voit que j'avais réfléchi sur cette circonstance.
— Et vous appelez cela être plus heureux que moi? reprit-il d'un ton railleur.
— Mais sans doute ; elle^vous a traité sans conséquence, mon pauvre ami.
Il commença à comprendre, et sa figure habituellement joviale se rembrunit.
— C'est un hommage rendu à vos bonnes mœurs, mon cher abbé, lui dis-je pour le consoler : la vertu a ses charges, il faut savoir les supporter.
Et prenant son bras, nous descendîmes au salon, où le comte et sa nièce étaient déjà.
La comtesse Aurore était d'une beauté resplendissante, et peu s'en fallut que je ne laissasse échapper un cri d'admiration en la voyant.
Elle portait une ample polonaise de velours vert émeraude, doublée de véritable hermine, et fermée jusqu'au cou par six gros boutons de diamans. Une petite toque carrée était posée coquettement sur son oreille droite, et sa jupe, qui s'arrêtait un peu au dessus de la cheville, laissait voir son pied mignon et sa jambe fine et nerveuse chaussés d'une petite bottine de maroquin du levant écarlate, bordée d'un large revers en duvet de cygne noir. Un couteau'de chasse à poignée de nacre et à fourreau d'acier damasquiné, reposait sur sa hanche gauche, supporté par un ceinturon d'argent qui lui faisait une taille à prendre aisément dans les dix doigts.
Je la remerciai avec effusion et respect de l'aimable attention qu'elle avait eue en m'envoyant un costume chaud, et je trouvai moyen de lui faire entendre que j'étais très flatté qu'elle m'eût traité avec plus de cérémonie que l'abbé.
— Je vois qu'il est bien difficile à une femme de n'être pas gauche,
me répondit-elle en prenant mon bras pour aller déjeuner ; une autre
fois j'écrirai, et ce sera encore une maladresse.
À dix heures précises, on vint nous avertir que tout était prêt pour le départ, et nous nous rendîmes dans le vestibule du château.
Trois traîneaux stationnaient au bas du perron ; un cheval était attelé à chacun d'eux; un homme se tenait à la lête de chaque cheval.
Je reconnus l'ours blanc destiné à l'abbé ; une vigoureuse jument pie se dressait fièrement dans les brancards.
Le traîneau du comte représentait un énorme cerf au repos, dont le corps évidé devait recevoir le voyageur. La tête se relevait en avant comme la proue d'une barque, surmontée d'un bois magnifique garni de douze andouillers gigantesques. Un étalon de l'Ukraine, isabclle doré, piaiïail, hennissait en avant de ce char pittoresque.
Celui qui devait nous porter, la comtesse Aurore et moi, était une merveille d'un autre genre. Il consistait en une espèce de fauteuil bas et rond, fermé par un tablier de peau d'ours. Perrière ce fauteuil se trouvait une sellette longue bien rembourrée, sur laquelle le conducteur devait se mettre à califourchon. Un cheval noir comme le jais le plus pur et le plus brillant était attelé à ce petit meuble qu'on aurait cru sorti plutôt d'un boudoir que d'une remise.
Les trois chevaux étaient couverts de grelots depuis l'oreille jusqu'à la queue. Ils en avaient à la bride, au collier, aux traits, à la croupière, et la peau de panthère qui leur couvrait le dos, en portait un attaché sur chacune de ses mouchetures.
L'abbé s'étendit dans son ours blanc, le comte dans son dix-cors, la comtesse s'élança d'un bond dans son fauteuil, je me mis à cheval derrière elle, et nous partîmes au grand trot, au bruit assourdissant de trois mille grelots de diffère ns timbres.
Je prie mes lecteurs, si jamais j'en ai, de se rendre compte de la position dans laquelle j'étais, et ils conviendront que pour un homme amoureux, elle devait être à la fois agréable et périlleuse.
Placé derrière la comtesse, ma poitrine s'appuyait contre son dos, et comme je sentais les battemens de son cœur, il est probable que ceux du mien ne devaient pas passer inaperçus pour elle.
De plus, l'obligation de guider le cheval qui nous entraînait avec la rapidité de l'éclair, m'avait condamné à enlacer mes bras autour de la taille de ma belle compagne, et mes mains frémissantes tenaient les rênes à un demi pouce de son corsage. Il est facile de comprendre tout ce qui devait résulter de cette situation, chaque fois que les difficultés du terrain nécessitaient un temps d'arrêt.
Qu'on ajoute à tous ces périls l'obligation de se parler à l'oreille pour neutraliser le bruit des grelots, et Ton avouera que saint Laurent sur son gril ne devait pas être plus mal à son aise que moi.
Ce fut ainsi que nous atteignîmes en quelques minutes le rendezvous, situé à trois quarts de lieue du château, au rond-point d'une magnifique forêt dont les routes larges et nombreuses étaient unies comme un miroir.
J'acquis à cette occasion une nouvelle preuve de la supériorité des grandes existences allemandes sur celles de notre pays.
Môme à Chantilly, chez S. A. S. monseigneur le prince de Condé, je n'avais rien vu d'aussi splendide, d'aussi vraiment seigneurial que le rendez-vous de chasse du rond-point de la forêt de Milnitz.
Quand nous débouchâmes de la route que nous avions suivie pour y arriver, nous fûmes reçus par quarante gardes-chasse rangés en haie et commandés par le maître des forêts du comte qui vint recevoir ses ordres, chapeau bas.
Tous ces hommes étaient uniformément vêtus d'un costume à la fois sévère et pittoresque ; ils avaient des figures martiales et des tournures lestes et dégagées.
Lorsque nous eûmes passé dans leurs rangs au petit pas de nos chevaux, nous trouvâmes au centre du rond-point l'équipage luimême, au grand complet, comme on va voir.
En voici la composition exacte, dont je voulus prendre note le soir au retour.
Un capitaine des chasses.
Un piqueur en premier.
Deux piqueurs en second.
Quatre sous-piqueurs.
Huit valets de limier.
Seize conducteurs de relais.
Vingt-quatre suivans (1).
Cinquante crieurs (2).
Avec les cinquante gardes-chasse, le tout devait donc faire un personnel de cent quarante individus environ.
L'équipage aboyant présentait un effectif de quatre-vingt-dix chiens à poils rudes, blancs comme la neige qu'ils piétinaient en ce moment. Ils étaient un peu levrettés mais robustes , et semblaient également
1 Leurs fonctions seront expliqué plus tard. •■2) Idem
propres à la course et au combat. Le comte me dit qu'il tirait cette espèce des grandes plaines de la Servie où elle existe à l'état demi-sauvage, perpétuellement en guerre avec les loups, qui, sans elle, dévasteraient la contrée. — Au surplus, vous les verrez à l'œuvre, me dit le comte en terminant la biographie de sa meute.
A l'exception des seize conducteurs de relais, des cinquante crieurs et des quarante gardes -chasse, tout le reste était à cheval. J'en témoignai mon étonnement à mon hôte, en lui montrant la neige glacée qui couvrait le sol.
— Si vous connaissiez l'adresse de nos petits chevaux du Bannat, et la manière dont nous les ferrons, vous seriez moins surpris. Il n'y aura pas plus de chutes aujourd'hui que si nous chassions sur le sable, répondit le comte.
Et disant quelques mots en allemand à un de ses gens, cet homme leva le pied de devant de son cheval du côté du montoir, et me montra un fer hérissé de petites aspérités qui devaient mordre sur la glace comme les dents d'une scie : je fus alors complètement rassuré.
Après ces explications les valets de limier firent leur rapport. Il ne s'agissait plus que de choisir, ils avaient de tout en abondance.
Le comte me pria obligeamment de décider.
Je répondis que je n'acceptais cet honneur que pour le mettre aux pieds de la comtesse Aurore, attendu que là où se trouvait une femme il n'y avait plus que des esclaves.
— Hypocrite! murmura à voix basse la belle chanoinesse.
— Voyons, Aurore, dit le comte, donnez vos ordres.
— Ce sera bientôt fait, mon oncle. Les cerfs me font pitié : ils pleurent à l'hallali, ce qui m'attriste pour le reste de la journée ; les sangliers ne tiennent pas assez long-temps; je ne vois donc qu'un loup qui soit digne du noble étranger auquel nous faisons aujourd'hui les honneurs de notre forêt.
L abbé Bouquet fit la grimace dans son ours blanc.
— Vous entendez, Oberchirch, reprit le corale en se tournant vers son capitaine des chasses : ma nièce veut chasser un loup.
Le capitaine Oberchirch s'inclina avec respect, puis il alla conférer avec ses inférieurs.
Le comte profita de ce moment pour m'expliquer en quoi consistaient les fondions des crieurs et celles des suivons.
— Les premiers, à pied comme vous voyez, sont dispersés dans
certains passages qu'on veut interdire à l'animal de chasse Quand ils entendent la meute arriver de ce côté, ils crient, frappent les gaulis avec leurs bâtons, et obligent ;ia bête a rebrousser chemin ; par ce moyen nous sommes toujours à peu près sûrs des refuites, et nous plaçons nos relais avec connaissance de cause.
Je témoignai vivement l'approbation que je donnais à ce procédé, auquel je ne trouvais que l'inconvénient de ne pouvoir pas être employé par tout le monde.
— Quant aux suivans, reprit le comte, ils doivent se tenir isolément ou par deux au plus sur les derrières de la chasse ou dans les routes qui la côtoyent. Ils vont au pas et écoutent de manière à toujours être au courant de ce qui se passe. Si un veneur égaré vient à eux, ils le remettent dans son chemin et ne le quittent pas qu'il n'ait rejoint. Par exemple, pour aujourd'hui, ajouta le comte en baissant la voix, je leur ai particulièrement recommandé l'abbé Bouquet.
Cette assurance me fit plaisir : plus tard on saura pourquoi.
— Excellence, tout est prêt, vint dire le capitaine Oberchirch : la brisée est
Il prononça un nom diabolique que je n'ai jamais pu retenir.
— C'est à cinq minutes d'ici, au pas, fit le comte en mettant son Isabelle en mouvement.
La foule se dispersa dans diverses directions, conformément aux ordres qu'elle avait reçus, et nous descendîmes une côte rapide à la suite des chiens qui marchaient devant nous sous la conduite des piqueurs.
Je profitai de ce moment pour échanger quelques paroles avec ma belle compagne.
— Je vous apprends. Comtesse, lui dis-je, que monsieur l'abbé Bouquet a l'intention de ne pas nous quitter de toute la journée.
— Il faut le laisser faire.
— Mais ce sera très ennuyeux.
Non, car il ne réussira pas.
— Si vous le lui défendez, il est capable de vous désobéir.
— Je ferai tout le contraire, en le priant de vouloir bien me servir de mentor.
— Je ne comprends pas
— Vous comprendrez plus tard; pour le moment vous n'avez besoin que d'une chose, c'est de vous résoudre à suivre aveuglément mes avis, quelque périlleux qu'ils vous paraissent au premier abord.
ordinairement en même temps qu'elle. La comtesse paraissait folle de joie ; elle encourageait les chiens de la voix, elle les applaudissait à leur passage, et elle appelait par leur nom les plus hardis, comme pour exciter leur ardeur ; puis quand je lui disais qu'on ne force jamais un grand loup, elle haussait les épaules avec mépris, et elle répétait en parlant de l'animal, toujours dispos et frais : Qu'il mette seulement le museau dans la plaine de Molvitz, et cous verrez ce qui lui arrivera.
La vérité m'oblige à dire que bien que la fougueuse allure de nos chevaux rendit notre course périlleuse, l'abbé, que j'avais connu jusqu'à ce jour pour le plus poltron de tous les hommes, faisait une très bonne contenance. Je ne saurais affirmer qu'il dirigeât adroitement sa jument pie, mais il se laissait entraîner par elle avec cette superbe insouciance que le danger inspire toujours en présence de deux beaux yeux : j'avoue que j'aurais autant aimé qu'il en fût autrement.
— Vous voyez comme il est tenace et comme il prend au sérieux ses fonctions de mentor, dis-je à la comtesse après deux heures de chasse.
— Oh ! il ne nous gêne pas beaucoup, convenez-en, répondit-elle.
— C'est vrai ; mais sa présence m'importune , parce qu'il en triomphe.
— Voilà bien les hommes ! s'écria-t-elle. Toujours et partout les mêmes : attachant moins de prix à ce qu'ils ont réellement qu'à ce qu'on croit qu'ils ont eu.
— Comme vous les connaissez bien !
— J'en connais un, cela me suffit... Cet abbé vous est donc bien désagréable ? reprit-elle après quelques secondes de silence.
— On ne saurait davantage, répondis-je.
— Eh bien ! donnez-moi encore un quart d'heure, et je vous en débarrasserai.
— Comment ferez-vous ?
— Cela me regarde ; rappelez-vous seulement la promesse que vous m'avez faite, et arrêtez Corbeau (c était le nom de notre cheval).
J'obéis, et les deux autres traîneaux s'arrêtèrent aussi.
— Mon oncle, dit Aurore en s'adressant au comte, j'ai peur quOberchirch n'ait envoyé personne pour garder le passage du Harlz, et si cela était, nous pourrions regarder notre chasse comme manquée.
Le comte prêta l'oreille.
— Celte gaucherie serait impardonnable, mais elle est possible. Je vais tâcher delà réparer.
Et, tournant la tête de son cheval dans une autre direction, il nous quitta, après nous avoir fait un petit salut de la main.
Nous reprîmes alors noire course : la chasse était assez loin sur la gauche, mais nous ne tardâmes pas à la rejoindre, et nous eûmes le plaisir de lui voir traverser un immense étang gelé, dont la surface miroitait sous la lumière du soleil qui commençait à descendre vers Fhorizon.
Nous nous étions arrêtés de nouveau pour contempler ce spectacle, et quand la meule eut disparu dans les bois de la rive opposée, la comtesse, se retournant vers moi, me dit d'un ton solennel :
— Monsieur le marquis, si nous ne voulons pas perdre la chasse pour le resle de la journée, il faut absolument passer sur cette glace : j'espère, ajouta-t-elle avec une légère altération dans la voix, qu'elle sera assez forle pour nous porter.
— On pourrait la faire sonder par cet homme, s'écria l'abbé en désignant un suivant qui se trouvait là.
— Ce serait certainement le plus sage, reprit la comtesse en m'adressant un regard d'intelligence ; mais cette épreuve prendrait du temps, et nous n'en avons pas à perdre. Hup!
J'avais lâché la main, prévoyant ce qui allait arriver, et Corbeau s'élança résolument sur la glace qui résonna sourdement sous ses sabots d'acier.
Je tournai un peu la tête, et j'aperçus l'abbé qui faisait le signe de la croix ; presqu'aussitôt il fut à nos côtés.
— Monsieur l'abbé, vous avez toute mon estime, dit la comtesse, et
Elle n'acheva pas... Un effroyable craquement se fit entendre sous nos traîneaux et se prolongea au loin ; au même instant, nous aperçûmes des lignes blanchâtres se dessiner sur le parquet d'azur qui nous portait. Evidemment le poids des deux traîneaux était trop considérable pour la force de la glace.
L'abbé se cramponna à ses rênes, et la jument pie s'arrêta court.
— Hup! fit la comtesse ; nous en voilà débarrassés, et le loup se dirige décidément vers la grande plaine de Molvitz. Le passage du Hartz était gardé.
Ma foi ! je n'en fis ni une ni deux , et je serrai la comtesse dans mes bras.
— Est-ce que vous avez peur? me demanda- t-clle.
— Peur 1 m'écriai- je. Peur ! Femme adorable ! Mais je serais le plus heureux des hommes, si ce gouffre s'entr'ouvrait sous nos pas I
— J'ai des goûts plus modestes, répondit-elle avec un sourire railleur. Au surplus, calmez votre enthousiasme. Ce n'est pas la glace qui craque qui est fragile, c'est l'autre... Il y aurait une charmante comparaison à tirer de là, ajouta-t-elle après un moment de repos : je vous en laisse le soin, ce que je pense étant tout-à-fait dans le goût français. Mais nous voilà de nouveau dans les bois !
— Que m'importe cette chasse ! je ne pense qu'à vous, je ne vois que vous... je...
— Vous me direz tout cela ce soir, ou vous ne me le direz jamais, ce qui vaudra encore mieux.
— Mais je vous adore !...
— Hup! hup ! Voilà la plaine de Molvitz! Monsieur le marquis, si vous êtes vraiment chasseur, contemplez ce spectacle et avouez que tout le reste est bien peu de chose en comparaison.
Aujourd'hui que je ne songe plus à l'amour et que j'aime toujours la chasse, je suis forcé de convenir que la comtesse était dans le vrai. Une plaine immense et sans ondulations s'étendait devant nous ; à deux portées de fusil environ en avant de notre traîneau qui semblait voler, les quatre-vingt-dix chiens blancs du comte de Milnitz dévoraient l'espace avec la rapidité de ces vapeurs transparentes et chaudes qui courent sur les collines dans les jours brûlans de la canicule. Sous le nez des premiers, le malheureux loup luttait de vitesse, mais il était facile de prévoir que si cette poursuite se prolongeait il serait vaincu, et j'avoue que cette perspective me fit tout oublier. Sur notre gauche se montrait le traîneau du comte, emporté par son isabelle dont la robe brillante étineelait comme ces nuages que le couchant colore. Les piqueurs arrivaient de tous les côtés, remplissant l'air de joyeuses fanfares ; puis le cœur de la belle comtesse battait contre ma poitrine, son sein haletait de bonheur contre mes poignets : il n'y avait qu'un moyen de ne pas devenir fou de tous ces enivremens, c'était de se figurer qu'on les rêvait au lieu de les sentir, et c'est ce que je fis.
Les hup! Aup.'dela comtesse ne discontinuaient plus, et à chacun d'eux Corbeau trouvait dans son infatigable vigueur de nouvelles ressources pour allonger et précipiter ses bonds. L'allure qu'il avait prise ne ressemblait ni au trot ni au galop ; c'étaità la fois la vague qui roule et l'avalanche qui se précipite. Le traîneau bondissait derrière lui comme une coquille de noix emportée par un ouragan. Quelquefois il se mettait en travers et menaçait de se renverser ; le moment d'après, un éfan de Corbeau le faisait se dresser comme un clie-
val qui se cabre. Certes, si j'avais été simple spectateur de cette course folle, mon cœur se fût serré plus d'une fois ; mais enivré comme je l'étais, la possibilité d'un danger ne se présenta môme pas à mon esprit, et je suis convaincu que la sécurité de ma compagne ne le cédait pas à la mienne.
Le loup baissait de pied, de sorte que la chasse se ralentissait insensiblement : cette circonstance, que la comtesse avait prévue, nous permit de rejoindre la meute, et même d'en prendre la tête. Il était évident que le dénoûment approchait.
Toutefois, des masses sombres se montraient à l'horizon déjà chargé des vapeurs du soir. Bientôt je distinguai des bois, et la comtesse me dit que si le loup les atteignait avant l'entier épuisement de ses forces, il pourrait encore se tirer d'affaire.
Le destin en ordonna autrement. Le pauvre animal, déjà saisi plus d'une fois au jarret, finit par comprendre que s'il avait encore une chance de salut, ce ne pouvait être que dans la résolution de faire face à l'ennemi, et il se retourna bravement en grinçant des dents.
La meute s'arrêta court pour montrer aussi ses crocs ; je n'en avais jamais vu une aussi belle collection.
Ce dialogue muet ne pouvait pas être de bien longue durée : c'était comme dans un duel, quand les combattans ont déjà l'épée à la main. Les deux chiens les plus avancés se précipitèrent sur le loup ; l'un le saisit à la gorge, l'autre l'ompoigna par ie milieu des reins.
Que se passa-t-il? Je l'ai toujours ignoré; mais les deux chiens rentrèrent clopin-clopant dans la meute. Je n'avais cependant vu faire aucun mouvement extraordinaire au loup.
A l'instant même vingt vengeurs se présentèrent, et la bataille recommença plus terrible.
Le malheureux loup, renversé, roulé, déchiré, se relevait toujours ; mais chaque fois qu'il reprenait pied, deux ou trois chiens plus ou moins éclopés passaient sur les derrières, comme des soldats blessés qui s'en vont à l'ambulance. La force, l'agilité, le courage, la présence d'esprit de cet animal, en faisaient quelque chose de merveilleux, et le rendaient vraiment intéressant, ce qui n'arrive guère à ses pareils. Plus d'une fois, je fus tenté de lui crier : Bravo, loup! tiens 6on, mon ami.
— Cette boucherie a assez duré ! s'écria la comtesse, et, prompte comme l'éclair, elle sauta hors du traîneau.
Puis elle tira son mignon couteau de chasse ù nnnche de nacre do perle, et elle se jeta dans la mêlée.
Je m'élançai pour la suivre ; le comte me cria de la laisser faire si je ne voulais pas me brouiller avec elle.
Le loup se retourna furieux de son côté , mais dans ce mouvement il lui présenta le défaut de l'épaule, et elle y enfonça son arme jusqu'à la garde.
Le vaincu tomba, la meute se précipita sur lui, quinze ou vingt trompes entonnèrent la joyeuse fanfare de la mort, et la comtesse, calme et souriante, se replaça dans son petit fauteuil avec une grâce toute féminine.
J'étais stupéfait à force d'admiration.
— Eh bien ! Monsieur le marquis, me dit la belle Aurore d'une voix harmonieuse et douce, croyez-vous maintenant qu'on puisse forcer un loup?
— Je crois bien d'autres choses encore, lui répondis-je ; seulement si je les raconte jamais, personne ne voudra y ajouter foi.
— Vous avez donc bien mauvaise réputation dans votre pays. Mais envoyez les incrédules en Allemagne, nous les convaincrons.
— Ma chère enfant, interrompit le comte, il faut partir. Nous avons huit grandes lieues à faire, le jour baisse, le froid devient très vif, il ne serait pas prudent de rester davantage. Oberchirch, continua-t-il en se tournant vers son capitaine des chasses, je suis on ne peut plus satisfait de la journée d'aujourd'hui : vous ferez distribuer doux cents florins à l'équipage, et vous viendrez souper au château... Quel malheur que mon fds n'ait pas été des nôtres !
— C'est de votre faute, murmurai-je à l'oreille de la belle comtesse.
— Comment cela ?
— Ne m'avez-vous pas défendu de mener cette affaire trop vite.
— C'est vrai ; j'ai eu le tort de vous croire un homme d'esprit, mais je réparerai celte erreur à la première occasion : ce qui me console, c'est qu'elle ne sera pas contagieuse.
— Comme vous êtes rude pour moi !
— Rude pour vous ! Depuis vingt- quatre heures que je vous connais, j'ai toujours fait tout ce que vous avez voulu. A quoi donc vous attendiez-vous ?
— A plus de bienveillance, au moins.
— Cette bienveillance est peut-être dans mon cœur ; mais si je vous la montrais vous vous l'exagéreriez, et Dieu sait alors ce qui arriverait.
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— Je vous forcerai à me rendre justice ! lui dis-je avec une sorte de dépit; et à dater de ce moment je gardai un absolu silence, sous le prétexte que toutes mes facultés étaient absorbées par l'attention qu'il me fallait donner à la conduite de mon tratneau.
Il y avait au surplus quelque chose de vrai dans cette excuse, car la nuit était venue peu après notre hallali, et il s'«n fallait de beaucoup que les chemins qui nous ramenaient à Milnitz fussent aussi beaux et aussi larges que ceux que nous avions suivis le malin. Nous n'en allions pas plus lentement pour cela, de sorte que c'était à chaque instant que nous manquions de verser sur le côté, ou qu'un soubresaut menaçait de nous lancer en l'air. La comtesse, après avoir essayé à plusieurs reprises de m'arracher à ma taciturnité, avait fini par l'imiter, mais pour ne pas me laisser tranquille elle s'était penchée en arrière, et elle dormait ou feignait de dormir, la tète appuyée sur ma poitrine et les deux bras enlacés dans les miens.
Ce fut ainsi que nous passâmes deux heures : elles me parurent longues : c'était à la fois trop et trop peu qu'une situation pareille.
Enfin, à l'ardeur de mon cheval, à des routes plus unies et à quelques lumières qui brillaient dans un espace resserré, je reconnus que nous approchions de Milnitz. Bientôt le comte qui nous suivait à quelque distance, nous rejoignant, me confirma dans cette supposition.
Les quelques paroles que nous échangeâmes dans cette circonstance ne réveillèrent pas la comtesse Aurore, et je crois qu'elle dormait réellement quand nous entrâmes dans la cour du château.
Au bruit des grelots de nos chevaux, plusieurs personnes portant des torches parurent sur le perron. L'abbé Bouquet était au milieu d'elles; à côté de lui se tenait un jeune homme en uniforme, dont le visage se trouvait dans l'ombre.
J'arrêtai mon cheval au bas de l'escalier ; la comtesse, à demi-couchée, se remit sur son séant.
On s'approcha d'elle pour l'aider à descendre, ce qu'elle fit d'abord machinalement, mais tout-à-coup je la vis s'élancer et elle décria :
— Ludvig !
— Quoi ! mon fils ! reprit le comte en accourant à son tour. .. mais quel bonheur! et qu'est-il arrivé?
— Je suis échangé contre le capitaine français que vous avez fait prisonnier hier, répondit le jeune homme, en remontant entre son
père et sa fiancée les degrés du perron conduisant dans le vestibule, où je ne tardai pas à les rejoindre.
Là nous nous expliquâmes, c'est à dire que je donnai à entendre à mon hôte que je n'avais pas cru pouvoir mieux m'acquitter envers lui qui m'avait sauvé la vie, qu'en lui rendant son fils.
Je passe sous silence les remercîmens qui me furent adressés, ainsi que les éloges qu'on donna à ma générosité et à ma délicatesse : je reçus le tout avec modestie, et franchement je n'avais pas le droit de me vanter beaucoup.
La comtesse prit mon bras pour nous rendre au salon, chemin faisant je sentis qu'elle le serrait affectueusement contre le sien.
— Vous avez un noble cœur ! me dit-elle à voix basse, et si vous voulezde mon amitié elle vous est acquise pour la vie. Gen'estpas sans regret que je ne vous offre que cela, ajouta-t-elle avec sentiment ; mais je ne possède pas davantage.
■«— Pourquoi m'avez-vous trompé? repris-je d'un ton de reproche. Votre cousin est le plus beau jeune homme que j'aie jamais vu.
— Je ne sais pas s'il est beau... je l'aime ! répondit-elle pardonnez-moi et soyez heureux.
Il fallut me contenter de cette explication peu sincère, car je n'avais pas été beaucoup plus franc moi-même et j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Je fis donc de la générosité; c'est un moyen que je recommande dans toutes les circonstances analogues à celles où je me trouvais.
A souper, le jeune comte deMilnitz fut charmant pour moi, et me fournit à plusieurs reprises l'occasion de découvrir que son esprit et sa grâce égalaient sa merveilleuse beauté.
— Que ferons-nous demain, Monsieur le marquis? me demanda son père en portant ma santé avec un verre de Tokai.
— Demain, mon cher comte, je vous demanderai la permission de continuer mon voyage.
L'abbé Bouquet laissa échapper sa fourchette de ses doigts. Le comte se récria.
Le jeune cadet de Hulans combattit avec chaleur ce projet de départ.
Etonné du silence de la comtesse, je dirigeai mon regard sur elle et je vis avec un douloureux bonheur une grosse larme briller sur le cristal de ses beaux yeux.
0 bizarreries du cœur féminin I pensai-je dans le plus profond de mon âme, qui parviendra jamais à vous expliquer? Vous êtes plus,
variables que l'aspect du ciel pendant la tempête; plus nombreuses que les grains de sable qui roulent au fond des mers ; plus imprévues que les ruses du lièvre sur ses fins, et plus incompréhensibles que les mystères de la nature les plus inconnus ! Aurore de Milnilz s'était jouée de moi, je n'en pouvais guère douter, et cependant l'idée de mon départ prochain lui faisait verser des larmes ; elle aimait son cousin, cela était clair comme le jour, et pourtant elle avait souffert que je la serrasse dans mes bras pendant une journée entière, elle avait dormi ou feint de dormir la tête appuyée sur mon sein, elle s'était ménagé des tête-à-tête avec moi, avec l'habileté d'un diplomate consommé I « Ah! les femmes! les femmes! me disait encore Monsieur le maréchal de Richelieu, ce sont de bien délicieuses créatures; mais comment les connaîtrait-on, elles ne se connaissent pas elles-mêmes? Celle qui fuit souhaite qu'on la poursuive ; celle qui résiste a sa capitulation toute rédigée dans un coin de son cerveau ; celle qui cède s'était bien promis d'être inébranlable; la plus honnête est ravie qu'on l'attaque , la plus prudente aime le péril, et toutes ont l'excuse que leurs intentions sont toujours trahies par leurs instincts; mais à tout prendre , ajoutait l'excellent maréchal, comme on n'en épouse qu'une et qu'on en aime mille, le profit l'emporte sur la perle. »
Ces paroles qui me revenaient à la mémoire n'étaient pas une consolation pour moi, ainsi qu'on peut se l'imaginer. J'avais été dupe, c'est un genre de malheur contre lequel la philosophie est impuissante jusqu'au jour où l'on s'est vengé, et, hélas ! je devais partir le lendemain, ne croyant pas la vengeance possible.
Après le souper, le comte et son fils se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer de leurs affaires, ce qui était bien naturel après une séparation de quelques jours, et la comtesse me proposa de foire une dernière visite à la serre.
L'abbé, qui ne nous quittait jamais qu'à son corps défendant, voulut nous suivre, mais aussitôt que la comtesse s'aperçut de son dessein, elle lui dit :
— Monsieur l'abbé, excusez-moi ; mais je désirerais causer quelques instans avec Monsieur le marquis.
— Madame la comtesse, balbutia le pauvre aumônier, je sais trop bien vivre pour me permettre d'écouter.. .
— J'en suis convaincue, reprit-elle ; mais votre robe noire effaroucherait mes oiseaux, et ils auraient le cauchemar toute la nuit.
Et, sans plus de cérémonie, elle tira derrière nous la porte de la serre, puis elle passa son bras sous le mien, et bientôt nous
nous perdîmes dans les nombreux détours de ce séjour enchanté.
« Où veut-elle en venir? » me dis-je tout bas en marchant à son côté sans prononcer une parole.
Nous parcourûmes ainsi plusieurs allées, chacun attendant sans doute que l'autre rompît le silence le premier : j'avais juré que ce ne serait pas moi.
— Vous m'en voulez donc beaucoup? murmura-t-elle enfin en s'appuyant tendrement sur mon bras.
— J'en ai le droit, lui répondis-je sèchement, ce qui était une brutalité et une maladresse.
— Je ne vois pas comment, repartit-elle avec douceur.
— Vous m'avez trompé, Madame, et c'était une injure à ma loyauté.
— Voyons, reprit-elle, étiez-vous vraiment bien loyal? interrogez sérieusement votre conscience.
— Il me semble que ma conduite me dispense de répondre.
— Au premier aperçu, c'est vrai ; mais si j'avais été bien sincère avec vous, c'est à dire si je vous avais naïvement avoué que mon cousin était un homme charmant et que je l'aimais à l'adoration, seraitil ici ce soir?
— Je le crois, dis-je avec un peu d'hésitation.
— Mais vous n'en êtes pas sûr, et vous avez raison. Mon seul tort a été de vous deviner : il était, je vous jure, bien involontaire, et je le regrette amèrement puisque ma pénétration m'a fait perdre votre amitié, à laquelle...
— Vous en êtes si bien dédommagée, interrompis-je avec un profond sentiment d'amertume.
— Pas autant que vous le croyez, Monsieur de Bologne ; j'aurais toujours revu Ludvig plus tard, tandis que vous me quitterez demain, en emportant l'idée que je suis une indigne coquette que vous ne désirerez jamais revoir... Eh bien ! ajouta-t-elle avec un léger tremblement dans la voix, la main sur mon cœur cette pensée me gâte tout le bonheur que je dois à votre générosité.
— Ah! vous convenez que j'ai été généreux.
Je vis une malice errer sur ses lèvres, mais elle ne la laissa pas échapper.
— Je conviendrai de tout ce que vous voudrez, pourvu que vous redeveniez aimable comme vous l'étiez le jour de votre arrivée. Je veux vous regretter... passez-moi cette fantaisie, elle est bien innocente, reprit-elle.
Il me sembla que mon bras serrait le sien, mais j'atteste que c'était sans le vouloir.
Je me tirai d'affaire en ne répondant rien, et elle ajouta :
— Vous êtes vraiment cruel ! vous ne savez donc pas que le regret fait presque une douceur de l'absence ? Voyons, ne me refusez pas cette triste joie.
— Je n'ai plus rien à vous dire, maintenant que je ne puis plus vous parler de mon amour.
— Faisons un marché, me dit-elle en rougissant.
— Lequel?
— Vous ne me parlerez pas de ce que vous venez de nommer, et moi je vous promettrai d'y croire.
— A quoi bon ?
— Cela me fera plaisir.
— Mais puisque je pars?
— Raison de plus : votre présence ne me gênera pas.
— Quelle femme extraordinaire vous êtes ! m'écriai-je en portant à mes lèvres sa main qu'elle ne chercha pas à retirer.
— Ne le croyez pas : je ne diffère des autres que par un peu plus de sincérité ; nous sommes toutes ravies d'inspirer un sentiment noble et délicat, même quand nous ne nous croyons pas libres d'y répondre.
— Et vous n'appelez pas cela de la coquetterie?
— Non, ût-elle avec une adorable naïveté. Non, je vous le jure! répéta- t-elle avec énergie, en remarquant que je souriais d'un air d'incrédulité.
— Je suis presque tenté de vous croire ; mais à quoi cette confiance me mènera- t-elle?
— A pouvoir vous dire dans un an, dans deux ans, plus long-temps encore, qu'il existe de par le monde une femme qui conserve de vous un doux souvenir, qui se rappelle avec émotion les instans que vous avez passés près d'elle, qui désirera vous revoir, ce qu'elle n'oserait peut-être pas faire si vous l'aviez vue davantage... N'est ce donc rien?ajouta-t-elle en posant la main sur la serrure de la porte du salon, près de laquelle nous étions revenus sans que je m'en doutasse.
— Oui, oui, vous avez raison ! m'écriai-je en la pressant chastement sur mon cœur, et...
Je ne pus achever : la porte s'ouvrait, et nous nous retrouvions en présence du comte, de son fils et de l'abbé : ce dernier seul avait l'air furieux.
\je lendemain, à la pointe du jour, j'étais sur la grande roule comme quarante-huit heures auparavant, mais je ne pourrais pas dire que je marchasse d'un pas aussi léger. L'abbé Bouquet grognait à mon côté, Picard était silencieux ; Brin-d'Àmour seul paraissait content : la fîlledu Talpache lui avait appris la walse, et lui, par reconnaissance, lui avait enseigné un certain menuet galant fort en usage dans Beauvoisis.
Marquis De Foudras.
(La suite au prochain numéro.) (1).
(4) L Album du chasseur so compose de trois épisodes différons , le second commencer» dans le prochain numéro.
CHRONIQUE LOCHOISE.
Là PARTIE DE CHASSE.
Diane semblait prendre un vif plaisir à cette scène.
Les grandes dames d'autrefois étaient d'une autre trempe que celles d'aujourd'hui. Immiscées au mouvement des affaires, à la faveur d'un régime exceptionnel, elles y acquéraient cette poésie chevaleresque, ce caractère aventureux, énergique, que ne comporte pas l'existence plus secondaire des femmes de notre époque. Réduit dans ce siècle aux vertus bourgeoises de la mère de famille ou aux frivoles excentricités de la lionne, le rôle de la grande dame s'est beaucoup simplifié, convenons-en.
Les choses en vont-elles plus mal ?
Si nous ne sommes plus au siècle des Catherine II et des Marie- Thérèse, au temps où le génie sévère d'une marquise (2) s'amusait à commenter Newton ; en revanche aussi, le règne des Omphales est passé, et justice est faite de l'Alcide couronné, qui, en trente ans, filait trois quenouilles sur le sceptre de Charlemagne.
Mais assez de digressions comme cela, rentrons en chasse.
Pendant que nous bavardons, Bélaude, qui va plus vite que nous, accomplissait glorieusement sa tâche. Ses voix, chiches et indécises d'abord, s'échauffaient peu à peu, et après le plus savant rapprocher on la vit sortir du fort à quelques pas de la brisée, traverser la route comme une flèche et disparaître sous la futaie.
(i) La reproduction de cet article est interdite. •i U marquise du Chatelet
— Découplez les chiens ! cria en ce moment le comte de Menou qui arrivai tau galop.
Un instant après toute la meute bondissait sur les traces de Bélaude, dont on entendait percer, dans les grands bois, la voix claire et argentine.
— Ah ça ! qu'avez- vous donc fait du baron ? demanda le capitaine au jeune chasseur.
— Je l'ai laissé au fond d'un fossé avec son cheval, dit-il. Je crains môme qu'il n'ait les genoux un peu endommagés.
— Qui ça? Monsieur de Sansac ?
— Malheureusement non; le cheval, une noble béte, sur ma parole.
Et se penchant vers la marquise:
— Et d'un ! fit Louis.
— Pauvre jeune homme ! dit Diane -, comment ne lui avez-vous pas porté secours ?
— Si on perdait son temps à ramasser tous ceux qui font la culbute, Madame, on n'arriverait jamais a l'hallali: en chasse, on sesoucie d'un homme qui tombe de cheval comme d'un gland qui tombe d'un chêne. M. le capitaine vous le dira.
— Parbleu! dit le marquis.
— Au surplus, reprit le jeune comte, si vous avez le désir de voir le sanglier, je vous dirai en confidence que vous aviez fait choix d'un mauvais pilote.
— Mais j'en brûle d'envie, en cfîet, dit la marquise qui souriait du bout des lèvres de celte façon nemrodienne de supplanter un rival.
Alors il faut laisser tous ces gens-là*babiller dans les avenues, et nous hâter de prendre les devans; au train dont va Bélaude, l'animal n'est pas loin.
— C'est aussi mon avis, dit le capitaine ; en avant !
— Un moment, Messieurs, reprit Diane, je consens à vous suivre, mais à une condition, c'est que si je tombe, on ne me laissera pas en route.
— Allez toujours, belle nièce, dit le marquis, Barbara répond de tout.
Ils partirent comme un triple ouragan. Habile écuyère, ainsi que toutes les femmes de condition a cette époque, la jeune veuve apportait à cet exercice cette témérité inconsidérée commune à son sexe, lorsqu'il a à braver un danger auquel sa nature ne l'a pas destiné.
Heureusement ses deux chevaliers la suivaient de près et Barbara se comportait comme un cheval qui a à rendre compte des jours de la fille d'un ministre. Rien ne semblait donc péricliter, au moins sous ce rapport ; car les cavalcades dans les bois peuvent faire surgir des périls dont les moindres sont les fondrières.
Louis de Menou ne craignait ni ravins ni précipices ; mais il faisait ses débuts dans remploi d'écuyer cavalcadour et il en ignorait les embûches.
Avant Catherine de Médicis, les femmes ne chevauchaient pas à la manière d'aujourd'hui. Elles étaient assises sur la selle, les deux pieds placés au môme niveau, sur une planche qui leur servait d'appui. — Cela, dit Brantôme, s'appelait : aller à la planchette.
Catherine perfectionna cette méthode.
— Le beau tour de ses jambes, dit Varillas, lui faisait prendre plaisir à porter des bas de soie bien tirés (desquels l'usage s'était introduit de son temps) et ce fut pour les montrer qu'elle inventa le mode de mettre une jambe sur le pommeau de la selle en allant sur des haquenées.
Les pantalons de nos écuyères, comme on voit, renversent virtuellement l'œuvre de Catherine de Médicis, et sont un vrai lapsus linguœ. — Nous allons plus loin : ils sont de nature à faire soupçonner une dégénérescence.
Or, la belle marquise, qui n'avait sans doute aucune raison d'éluder la coutume, montait à cheval dans tout le décolleté traditionnel, et, pour les yeux éblouis de notre héros, rien ne venait faire diversion à ce dangereux voisinage. Tout semblait, au contraire, favoriser d'indiscrètes révélations dont se préoccupait d'autant moins peut-être la coquette amazone, qu'elle était plus tranquille sur leurs résultats.
Aussi, au bout d'un quart d'heure d'une lutte héroïque, Louis arrêta tout-à-coup son cheval, et jetant un regard inquiet autour de lui:
— Ah! maladroit que je suis, s'écria-t-il, je me suis trompé desentier !
— Vous ne connaissez donc pas la forêt? ditle marquis d'un ton un peu brusque.
— Comme mes poches, au contraire, mais...
Le jeune chasseur resta court de nouveau. Il eût été embarrassé pour donner la raison de sa méprise.
— Alors de ,guel côté faut-il aller ? demanda le bouillant capitaine.
— Monseigneur! cria Lafeuille du fond du ravin, voilà les abois.
— Comment, malheureux, tu n'es pas mort? lui dit la jeune veuve toute tremblante.
— Oh ! que non, Madame la marquise !
— Mais tu dois être blessé ?
— Rien du tout, des égratignures. Nous sommes tombés assez moêlleusement sur des cailloux, mon cheval et moi. Le tout est de nous arracher de cet entonnoir.
Rassurée sur le compte du piqueur, Diane longea la fondrière, qu'elle passa, en effet, sans difficulté, à l'endroit de sa dépression.
En ce moment, quelques cris aigus dominèrent au loin les aboiemens de la meule.
— Ça chauffe, Monseigneur, dit Lafeuille qui suivait péniblement les excoriations du ravin en tirant son cheval par la bride, il serait bon de voir un peu là bas ce que fait Bélaude ; vous savez qu'elle a du goût pour coiffer les sangliers.
Le comte avait sauté en selle et repris sa course, talonné par la marquise qui regardait sous bois avec inquiétude en cherchant à découvrir son oncle, et commençait à se repentir de son étourderie.
Ils n'étaient plus guère qu'à une trentaine de pas du théâtre de la lutte, quand les pieds de Pluton manquant tout-à-coup sous un terrier de lapins, le noble animal roula au milieu des brandes. Barbara, lancée au galop, passa par dessus comme une flèche.
Alors il se fit une sorte de tumulte au milieu de la meule acharnée. Cinq ou six chiens roulèrent les uns sur les autres, et le sanglier, tout sanglant, se faisant jour au travers, accourut vers la haquenée, les soies hérissées, l'œil étincelant de furie.
La jument évita, par un écart, le choc du redoutable animal ; mais celui-ci, emporté un moment par la force de son élan, se retourna, et revint sur elle comme une avalanche.
La marquise se sentit défaillir.
Dans cet instant, un coup de carabine retentit, et le sanglier, atteint d'une balle à la léte, vint culbuter en roulant aux pieds de Barbara.
Le marquis de Livry arrivait ventre à terre, le fusil au poing.
— Téte bleue ! que faites- vous ici, ma nièce? dit-il avec étonnement.
Diane, quoiqu'encore toute saisie, lui montra du doigt le sanglier :
— Vous voyez, bel oncle.
— Je vois une balle à laquelle vous devez un beau cierge.
— Je ne puis le nier, dit la marquise qui baissa les yeux et reprit une partie de ses couleurs ; M. le comte de Menou vient de me sauver une seconde fois la vie.
— Ah ! ah ! dit en souriant le capitaine, après l'affaire delà bondrée, j'aurais dû en effet reconnaître là un de ses coups. Mais où diable est-il donc passé ?
Le jeune chasseur arrivait au même instant. Il était un peu pâle et marchait avec peine, la bride de Pluton passée à son bras.
— Bien tiré, Comte , lui dit le marquis. — Eh ! mais vous boitez, je crois ?
Diane pâlit.
— Ce n'est rien, dit Louis ; un petit revenant-bon de chasse ; mon cheval qui s'est abattu comme un sot.
— Absolument comme le mien, dit le marquis en riant, là bas, au beau milieu des bruyères. Vous avez une diable de forêt qui semble avoir gardé le souvenir de Louis XI. Chaque ajonc y cache une chausse-trape. — Mais voyons un peu , avons-nous quelques vides parmi ces vaillans chiens -là ? Non, ma foi ! les voilà tous les douze, comme les apôtres. Quelques festons par ci par là, ce que nous appelons des broderies au boutoir. Allons , tout va bien ; notre brave Lafeuille que voici, n'aura pas une larme à verser.
Après avoir sonné l'hallali, lepiqueur leva les deux traces du sanglier et alla en présenter une à Diane et l'autre au capitaine. Puis, sans attendre l'arrivée des retardataires, il se mit en devoir de faire la curée à ses chiens ; opération à laquelle M. de Livry prit part avec tout l'intérêt d'un vrai chasseur.
Pendant ce temps, le comte causait avec la marquise. Rien ne nous est parvenu de cet entretien ; mais la jolie veuve y trouva sans doute, à défaut de dictame, des paroles magiques contre les chutes de cheval, car le jeune chasseur semblait avoir complètement oublié la sienne. — Bien que tout entier au travail de Lafeuille, le marquis de Livry riait dans sa moustache, ce qui prouvait qu'à ses autres talens, le digne veneur joignait celui de savoir courir deux lièvres à la fois.
Quoiqu'il en soit, à l'appel du cor, bêtes étions arrivèrent, semblables à un orchestre en désarroi qui vient se rallier sur un point d'orgue.
Louis de Menou jouit de son triomphe avec l'insouciance que donne la supériorité, sentiment auquel se joignait peut-être aussi cette bien-
TUMB XII. 27
vcillance intime qui accompagne le parfait contentement du cœur.
Après une collation servie au carrefour voisin, la compagnie revint à Loches.
Conclusion.
Le soir du môme jour, le dialogue suivant s'établit entre le marquis de Livry et le duc de Beauvillier :
le marquis. Mon frère, auriez-vous quelques projets relativement à Diane ?
le duc Ma fille?... pourquoi cette question !
le marquis. Apparemment, parce que j'y ai quelqu'intérét.
le duc. Vous savez , mon frère , quelles sont les idées de la marquise: sa main a été recherchée par les noms les plus marquans, et elle les a toujours éliminés sous un prétexte ou sous un autre. Je commence à craindre que sa détermination ne soit bien prise. La pauvre enfant a été si heureuse en ménage.
le marquis. Bah ! c'est ce que les sages-femmes appellent le mal joli. Une fois passé on n'y pense plus. — Ainsi vous n'avez pour votre compte aucun engagement particulier ?
le duc. Aucun.
le marquis. De sorte que si un jeune cavalier de bonne maison se présentait...
le duc Quel cavalier ?... Serait-ce le baron de Sansac ? J'ai cru remarquer qu'il faisait la cour à ma fille.
le marquis. Ce précieux? ce Phœbus? un véritable plumet qui prend le fond d'un étang pour le poitrail d'un cerf. Tête bleue ! je voudrais bien voir cela.
le duc. Mais alors je ne vois pas quel autre prétendant?...
le marquis. Un beau et vaillant gentilhomme, adroit comme sa carabine, aussi bon veneur que du Fouilloux, et à qui ma belle nièce peut d'autant mieux confier le soin de son existence qu'il l'a déjà sauvée deux fois.
le duc Comment? le comte de Menou?
le marquis. En personne.
le duc Vous voulez rire, mon frère ?
le marquis. Je confesse que je verrais avec joie se réaliser une pareille union.
le duc Sur ma foi ! c'est le dernier gendre auquel j'aurais songé. Ce qui ne veut pas dire que ce soit le dernier que je choisirais.
le marquis. Alors je vous l'offre.
le duc. Mais, en résumé , ces jeunes gens ne se connaissent que depuis trois jours.
le marquis. Eh ! tête bleue , cher duc, combien vous en fallait-il donc autrefois pour devenir amoureux? Au demeurant, le temps ne fait rien à la chose ; si cette alliance vous va, je me charge du reste.
le duc II faut que vous me le disiez, Marquis, pour que j'y croie ; mais enfin, s'il n'est besoin au contrat que de ma signature , je n'y mettrai pas d'obstacles.
le marquis. C'est tout ce que je voulais savoir.
Six semaines après cette conversation, la jeune veuve troquait son torlil de marquise pour une couronne de comtesse.
Le couple fut heureux, quoiqu'il n'eut pas d'enfans. — Trop heureux, même, car le bonheur ressemble aux beaux jours d'été. — Plus ils sont chauds, plus l'orage est à craindre.
On raconte qu'un Mcnou, sollicitant un jour un bénéfice, le ministre lui répondit avec humeur: — qu'il n'entendait parler que de cette famille, et que tous les bénéfices du royaume ne suffiraient pas pour elle.
— Le roi s'est-il plaint, répondit le noble gentilhomme, que trente-deux militaires de mon nom aient été tués, à son service, à la bataille de Malplaquet !
Le bénéfice fut accordé !
Le lendemain de ce jour, si glorieusement néfaste pour la France, le couvent de notre dame de la Bourdillière s'était recruté d'une récluse de plus.
Pendant plusieurs mois, chaque jour, à la môme heure, on eût pu voir une femme encore jeune et belle, pâle comme une statue de marbre blanc, agenouillée sur les dalles de la chapelle, et adressant au ciel une fervente prière.
Elle fut exaucée, car bientôt on ne la revit plus.
La colombe était allée rejoindre son tourtereau.
Avec Diane de Mcnou. le château de Loches rentra dans la tombe d'où il n'est plus ressorti depuis.
Martial Boucheron.
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