DEUXIÈME ÉPISODE
a mésaventure au château de Mil nitz m'avait laissé une sorte de mélancolie irritable dont j'aurais donné tout au monde pour me débarrasser, car je voyais que mon compagnon de voyage en triomphait dans son for-intérieur, ce qui m'était particulièrement désagréable. Excellent homme dans l'habitude de la vie, l'abbé Bouquet était envieux comme tous les petits esprits, et il ne pouvait me pardonner les succès, hélas ! bien éphémères, que j'avais semblé avoir auprès de la comtesse Aurore de Milnitz. Peut-être se les exagéraitil : j'avoue que j'avais la faiblesse de le souhaiter, et que je faisais honnêtement tout ce qui dépendait de moi pour lui laisser cette pensée s'il l'avait, ou pour la lui donner s'il ne l'avait pas. Sur ce point, une petite circonstance toute gracieuse vint à mon aide le premier soir de la reprise de notre voyage : je la raconterai en aussi peu de mots que possible.
Après une marche de dix lieues environ, marche rendue fort pénible par une pluie continue qui se transformait en verglas dès qu'elle avait touché le sol, nous atteignîmes une misérable auberge située sur l'extrême frontière des Etals de S. A. l'électeur de Bavière, du côté de la Bohême que nous venions de quitter. Le gîte était d'une désolante pauvreté, et s'il n'avait pas fallu faire encore deux mortelles lieues pour en trouver un autre, à coup sûr nous ne nous en serions pas contentés. Quand nous demandâmes deux chambres, on
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tomu m. 28
nous mon Ira un immense taudis où le vent mugissait comme sur la grande route, et qui n'avait d'autres meubles qu'une demi-douzaine de grabats, dont la moitié était déjà au pouvoir de voyageurs d'une physionomie fort équivoque. L'abbé Bouquet, qui avait la sensualité des membres aussi développée que celle de l'estomac, fit une figure de l'autre monde en voyant ce bouge, et je l'entendis qui murmurait tout bas : « Si le souper est à l'avenant, qu'allons-nous devenir, mon Dieu?
Ce triste pressentiment se réalisa. Avec beaucoup de peine et après une foule de supplications, nous obtînmes un morceau de lard raneeque Picard mit frire dans une poêle à moitié rongée par la rouille, et quelques œufs douteux avec lesquels il nous fit une omelette. Par bonheur le pain de seigle étaitassez bon, et la petite bière qu'on nous servit avait un montant tout-à-fait agréable. Quant à du dessert, l'idée ne nous était pas môme venue d'en demander, et il est dès lors facile de comprendre quelle dut être notre surprise, lorsque, notre frugal repas étant terminé, la grosse servante saxonne qui nous servait plaça au milieu de notre table vermoulue un grand plat de terre grossière sur lequel s'épanouissaient deux monstrueux ananas, mûrs à point et couronnés de leur magnifique panache vert tendre. L'abbé et moi nous poussâmes ensemble un cri de stupéfaction à la vue de ces deux fruits si élégans, et en vérité mon élonnement était aussi grand que si, au lieu d'eux, j'avais vu entrer et s'asseoir à notre festin rustique la reine de France en personne. Comment ces merveilles de la nature tropicale se trouvaient-elles dans un ignoble cabaret où tout sentait la misère? Nous nous fîmes cette question, sans pouvoir la résoudre, comme bien on se l'imagine, et nous ne fûmes pas plus heureux lorsque nous interrogeâmes notre mari tome et les maîtres du cabaret. Ils ne savaient rien de bien positif: un voyageur avait oublié les fruits, et eux, voyant des étrangers de distinction, s'étaient empressés de les leur offrir. Cela fut dit avec force réticences et quelques contradictions qui me donnèrent l'éveil. En ce moment mon épagneule Merveille posa discrètement, chose qu'elle ne faisait jamais, une de ses pattes soyeuses sur mon genou gauche. J'allais la repousser doucement, lorsque l'abbé Bouquet s'écria :
— En voici bien d'une autre, Monsieur le marquis ! regardez donc ce que tient votre chienne.
— Mais c'est un admirable bouquet ! m'écriai-je à mon tour. Il sera venu avec les ananas.
Et je pris dans la gueule de Merveille, qui la tenait délicatement
par les tiges, une touffe de roses mousseuses parfaitement semblables à celle que la comtesse Aurore de Milnitz avait cueillie dans la serre de son oncle, le soir de mon arrivée au château.
— Je crois, l'abbé, dis-je à mon compagnon, que nous pouvons manger ces ananas en toute sûreté de conscience ; c'est bien à nous qu'ils étaient destinés.
— C'est aussi mon opinion, Monsieur le marquis, riposta l'aumônier, qui avait eu les mômes soupçons que moi, parce qu'il n'était guère possible d'en avoir d'autres; mais dans ce cas je vous demanderai aussi la moitié de ces admirables fleurs, sur lesquelles je dois avoir autant de droits que vous.
— C'est ce que je nie, mon cher abbé, répondis-je avec une profonde conviction.
— Mais qui vous dit que les ananas sont pour nous deux, et les fleurs pour vous seul ?
— Tout, mon cher ami : d'abord le choix du messager. Ce qui était pour la communauté nous a été apporté par la servante qui est à vous autant qu'à moi ; ce qui m'était particulièrement destiné a été confié à Merveille. Il y a dans tout cela un tact, un esprit qui ne nous permettent guère de douter...
— Oh! interrompit l'abbé, je n'ai aucun doute sur l'auteur de ces présens ; mais je ne saurais, Monsieur le marquis, en déterminer l'intention d'une manière aussi absolue que vous.
— Voyons, l'abbé, soyez de bonne foi : est-il d'usage que les jolies femmes envoyent des bouquets de roses aux hommes de votre état?
— Cela m'est arrivé fort souvent, Monsieur le marquis, repartit l'aumônier d'un ton piqué.
— La veille de la Fête-Dieu, quand vous étiez curé à Fontaine- Française, vos paroissiennes vous donnaient les fleurs qu'elles destinaient à être jetées sur le passage du Saint-Sacrement... Au surplus, ajoutai-je, voilà qui va nous mettre d'accord.
Et je ramassai sur la table un petit papier plié en quatre qui venait de tomber du bouquet, que je n'avais pas quitté, de peur que l'abbé n'y fourrât son gros nez tout barbouillé de tabac.
Le petit papier contenait ces deux lignes, écrites d'une main un peu tremblante :
Souvenir d'une affection fidèle.
Au plus aimable et au plus généreux des hommes.
Je le passaià l'abbé Bouquet :
Il le lut, puis il le retourna.
— Mais il n'y a pas d'adresse, me dit-il avec un aplomb extraordinaire : ainsi les choses en sont toujours au même point.
— Comment ! mon cher abbé, vous persistez encore à croire que ces fleurs sont pour vous?
— Monsieur le marquis, je douterai jusqu'à plus ample information.
— Ceci est trop fort ! m'écriai-je en frappant du poing sur la table. Que diable ! l'abbé, chacun a son métier dans ce monde, et le votre n'est pas de faire de la fatuité comme un capitaine de grenadiers. Eh bien ! puisque vous voulez tirer les choses au clair, elles le seront.
Et d'un geste impératif et presque menaçant, je fis signe au maître du cabaret de venir près de moi.
— Tu vois ces deux pièces d'or? lui dis-je en tirant de ma poche deux doubles louis que je jetai sur la table.
— Oui, Excellence, me répondit-il.
— Tu vois aussi cette canne ? repris-je en désignant un énorme jonc à pomme d'or que Picard portait toujours, pour le cas où je voudrais m'en servir en route.
— - Oui, Excellence, répéta le cabaretier en tremblant de tous ses membres.
— Eh bien ! choisis, ou de ces deux louis cachés dans ton armoire, ou de cette canne cassée sur ton dos.
— J'aime mieux les deux louis, Excellence.
— Je m'y attendais, drôle.
— Mais que faut-il faire, Excellence, pour gagner l'or et ne pas gagner la canne?
— Peu de chose : me dire l'exacte vérité sur la manière dont ces fruits sont arrivés ici.
— Excellence, il m'est défendu de parler. . — Cela m'est égal : alors chante.
Toute cette conversation avait lieu en allemand, que l'abbé entendait aussi bien que moi, de sorte qu'il ne pouvait supposer que je cherchasse Me tromper.
Lo cabaretier se grattait l'oreille et regardait safemme comme pour la consulter.
— Excellence, grommela-t-il enfin entre les dents, je ne puis rien vous dire, mais voilà ce qu'on m'a écrit.
Et il me remit une lettre qu'il tira de sa poche.
Cette lettre était de la même écriture que le petit billet tombé du bouquet de roses, et en outre elle était signée en toutes lettres : Comtesse Aurore de Milnitz.
En voici la traduction fidèle et scrupuleuse. « Mon cher Schlune,
» Le hasard et la grande route vous amèneront probablement ce soir deux voyageurs français qui retournent dans leur pays.
» L'un est un fort aimable gentilhomme.
» L'autre est un bon abbé très gourmand.
» Gomme vous n'aurez probablement pas de dessert à leur offrir après le maigre souper que vous leur donnerez sans doute, je vous envoie les deux plus beaux ananas de notre serre : vous les placerez devant vos hôtes au moment où ils croiront n'avoir plus rien à manger.
» Quant au bouquet de roôes, quelqu'extraordinaire que cela vous paraisse au premier abord, vous le remettrez à une magnifique chienne épagneule qui voyage avec ces messieurs : elle saura parfaitement ce qu'il faut en faire.
» Si on vous questionne vous direz que vous ne savez rien : cette recommandation est très sérieuse.
» Je vous prie aussi de veiller à ce que l'homme à cheval que je vous envoie par la route de traverse, soit reparti avant l'arrivée de ces messieurs : s'ils le voyaient, il n'y aurait plus moyen de rien leur cacher.
» Portez-vous bien, mon cher Schlune, et si vous êtes discret comptez sur une bonne récompense et sur la continuation de mon intérêt. »
— Eh bien ! qu'en pensez-vous ? dis-je à l'abbé après qu'il eut lu à son tour.
— Si j'étais chicaneur, Monsieur le marquis, j'aurais encore bien des observations à vous faire, car enfin vous n'êtes pas nommé dans cette lettre; mais dans le doute, l'affection que je vous porte, le respect que je vous dois... bref, je renonce à toutes les prétentions que je pourrais encore avoir... donnez-moi seulement une de ces roses pour la tenir entre mes lèvres jusqu'à demain matin.
— Je m'en garderai bien, vous ne pourriez pas fermer l'œil.
— Oh ! rien ne m'empêche jamais de dormir quand une fois onze heures sont sonnées.
— Alors ce serait encore pis ; vous feriez de mauvais rêves : je sais ce que c'est.
— De mauvais rêves parce que j'aurais une rose à la bouche ! Monsieur le marquis, vous voulez rire à mes dépens.
— Mon cher abbé, je vous jure que rien n'est plus dangereux pour un ecclésiastique que de s'endormir ainsi. Si vous étiez capitaine de grenadiers ou sous-lieutenanfjdc dragons, je ne me bornerais pas à vous offrir une rose : je partagerais mon bouquet avec vous ; mais, en conscience, dans votre position, ce serait faire courir de trop grands risques au salut de voire âme.
— Mais, Monsieur le marquis, le mal qu'on fait en rêve étant involontaire, ce ne saurait être un péché.
— D'accord, mais maintenant que je vous ai averli, vous pécheriez si vous n'évitiez pas le danger. Tenez, la seule chose que je puisse faire pour vous, c'est de vous donner cette feuille de rose qui vient de tomber : vous la mettrez dans votre tabatière, mais toujours à la condition que je ne vous entendrai pas priser cette nuit.
Le pauvre abbé se résigna d'assez bonne grâce, et, pour se consoler, il se servit une troisième moitié d'ananas : j'ai idée qu'il avait l'espoir que ce fruit avait sur les rêves la même influence que j'attribuais aux roses, mais je n'eus pas la cruaulé do lui faire subir une nouvelle privation.
A dater de ce moment, il prit des airs beaucoup moins triomphans avec moi, et je crus remarquer, à quelques questions qu'il m'adressa, qu'il n'était pas parfaitement sûr du bonheur conjugal du jeune cadet de hulans, ce qui signifiait qu'il s'exagérait un peu l'étendue de celui dont j'avais joui.
Ma foi, je ne le détrompai pas, car c'eût été tout-à-fait contraire aux bonnes et vieilles traditions du régiment de Beauvoisis.
Il ne nous arriva rien qui mérite la peine d'être raconté, le lendemain et le surlendemain de la soirée dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Le temps s'était fort heureusement remis à la gelée, et le pays que nous traversions, moins ravagé par la guerre, nous offrait de meilleurs gîtes, à la grande satisfaction de l'abbé Bouquet, avec lequel j'avais eu maille à partir, parce qu'il voulait absolument séjourner à Bayreuth où nous avions trouvé une excellente auberge. Je
crois même qu'il m'aurait quitté là, si le soir de notre arrivée nous n'avions été avertis par l'hôte du Faucon-Blanc, V auberge en question, que des partis ennemis battaient la campagne, ramassant sans le moindre scrupule nos blessés, nos convalesccns, et ceux de nos camarades qui, comme nous, avaient obtenu des congés pour aller passer quelques semaines dans leurs familles. Parmi les corps de l'armée de sa majesté la reine de Hongrie dont l'abbé Bouquet avait conservé un souvenir peu agréable, il en était un surtout qu'il ne pouvait entendre nommer sans frissonner depuis les boucles de ses souliers jusqu'àlagancedeson tricorne.Ce corps était les manteaux rouges, sortes de compagnies franches, recrutées sur les frontières de la Turquie, parmi les peuplades à demi-barbares qui habitent la rive gauche du Danube. Moins soldats que bandits, les hommes qui les composaient étaient peu redoutables sur les champs de bataille; mais la veille ou le lendemain d'une affaire, ils rôdaient comme des loups affamés aux environs du théâtre de l'action, et malheur à la védelte perdue ou au pillard attardé qui les rencontrait. Or, c'était justement un parti de ces gueusards qui s'était montré aux environs de Bayreuth, sans respect pour notre allié l'électeur de Bavière, que nous voulions à toute force faire empereur d'Allemagne. L'abbé Bouquet, dès qu'il eut connaissance de ce terrible voisinage, renonça donc à se séparer de nous, mais il employa tout ce qu'il avait d'éloquence, et je dois convenir que la peur lui en donnait beaucoup, pour me persuader de remplacer mon uniforme et celui de Brin-d'Amour par un costume moins compromettant, si par malheur nous nous trouvions face à face avec l'ennemi. Il est, je pense, inutile de dire que tous ses efforts n'eurent d'autres résultats que de lui attirer force brocarts, et le pauvre diable, à défaut de la bravoure du soldat, s'armant de la résignation du chrétien, se remit en route entre Brin-d'Amour et moi, tous deux en grande tenue.
La première journée se passa assez bien, si ce n'est que l'abbé fit encore quelques tentatives pour nous empêcher do chasser chemin faisant, disant avec raison que les coups de fusil pourraient attirer sur nos traces ces mécréans de manteaux rouges. Nous ne tînmes aucun compte de ces nouvelles supplications, et un délicieux civet de lièvre, accompagné d'un faisan rôti, me donna raison à la couchée dans un petit bourg nommé Greûsen, sur la roule de Nuremberg.
Partis deux heures avant le jour, le lendemain, nous cheminâmes sans encombre jusqu'au lever de l'aurore, qui nous surprit à l'entrée d'une magnifique forêt de sapins que la grande route traversait.
Aussitôt Merveille et Mondor se mirent en quête, l'une battant le terrain à trente pas sur notre droite, l'autre fouillant d'épaisses touffes de houx qui s'élevaient à notre gauche. Bientôt Mondor, rencontrant une piste, commença à rapprocher chaudement. Je l'appuyai de la voit, Picard sauta dans le taillis, pour tâcher d'en revoir sur la neige, et quelques minutes après, Mondor ayant décidément lancé, nous nous trouvâmes en pleine chasse, sur un animal dont le pied gigantesque avait mis la science de Picard en complet désarroi.
— Maintenant, mon cher abbé, dis-je à mon compagnon qui était blême comme un navet gelé, il s'agit de nous placer.
— Nous placer, Monsieur le marquis ! répondit-il avec terreur et stupéfaction : mais il n'y a pas de bon sens, permettez-moi de vous le dire : comment deviner les bons passages dans ce pays qui nous est totalement inconnu?
— Il faut prendre les grands devants, interrompit Brin-d'amour avec un sang- froid homérique.
— Savons-nous seulement ce que nous chassons ? reprit l'abbé avec humeur.
— Ceci importe peu, repartisse à mon tour : et puis d'ailleurs l'inconnu...
— Mais, Monsieur le marquis, répliqua l'abbé, vous disiez vousmême tout à l'heure, à l'inspection du pied, que ce pourrait bien être un bœuf que ce vieux radoteur de Mondor eût lancé.
— D'abord, l'abbé, je vous prie de parler de mon chien avec plus de respect,
— Cependant , Monsieur le marquis, permettez-moi de vous faire observer que, pour un veneur comme vous, chasser un boeuf...
— Eh bien ! nous mettrons le pot-au-feu ce soir et nous aurons un aloyau rôti pour souper. Au surplus, l'abbé, liberté pour tout le monde : si vous aimez mieux suivre la grande route en disant votre bréviaire, que de venir vous poster sur le passage de la bête, vous en êtes parfaitement le maître. Je vous donne rendez-vous pour après-demain à l'hôtel des Trois-Rois, sur la grande place de Nuremberg.
— Mais, Monsieur le marquis, les manteaux rouges, balbutia l'abbé en tremblant de tous ses membres : votre intention n'est pas j'espère...
— Ma foi, mon cher ami, ceci vous regarde : j'aime la chasse, vous ne l'aimez pas ; faisons chacun ce qui nous convient. Tout ce que je peux vous promettre , si les manteaux rouges vous tuent, c'est de
tâcher de vous venger en bon camarade : je ne ferais pas plus pour mon frère, si j'en avais un.
— Je vous suivrai donc, murmura-t-il avec un accablement profond... Mais si jamais on m'y reprend, continua- t-il à voix basse, je permets à mon ange gardien de me brûler la politesse.
Pendant ce colloque la chasse avait gagné du terrain, de sorte qu'après avoir écouté un instant pour nous bien assurer de la direction qu'elle prenait, nous nous jetâmes, en courant à toutes jambes, dans un sentier qui s'enfonçait obliquement sous une haute futaie à notre gauche.
Après un quart d'heure de marche rapide, nous rejoignîmes Picard qui était en avant.
— J'ai vu la bête de chasse, me dit-il en écarquillant deux grands yeux étonnés.
— Eh bien î qu'est-ce que c'est?
— Je n'en sais rien, sur mon honneur, Monsieur le marquis... je n'ai jamais rien vu de pareil.
— Est-ce grand?
— Gomme un cheval.
— Velu?
— Comme un ours.
— De quel couleur est le poil ?
— Brun roux, et fauve-clair sous le ventre.
— C'est un chameau, dit l'abbé en me regardant d'un air narquois.
— Un chameau qui porte sur la tête un bois chargé de quarante andouillers au moins, repartit Picard avec humeur. Monsieur l'abbé....
— Mais c'est un élan ! m'écriai-je. Quelle bonne fortune ! L'abbé, dites un pater et un ave à votre patron pour le remercier.
— Ça se mange-t-il ? demanda l'abbé.
— Je n'en sais rien, mais nous pourrons toujours essayer si nous parvenons à le tuer... en route!
Mondor donnait toujours à pleine gorge dans une profonde vallée au dessous de nous, et par moment on eût dit que la voix se rapprochait de notre petite troupe, alors en marche sur le flanc d'une colline qui encadrait un des côtés de la vallée au fond de laquelle la chasse se faisait entendre.
Nous fîmes encore une centaine de pas en observant plus de précautions, puis nous nous arrêtâmes tous en même temps: nous venions
de reconnaître spontanément que la chasse remontait vers nous.
H n'y avait pas une minute à perdre : je désignai rapidement un poste à chacun de mes compagnons, gardant pour moi celui que je jugeai le meilleur, comme cela s'est toujours pratiqué et se pratiquera toujours chez tous les chasseurs, les plus égoïstes de tous les hommes après les rois et les amoureux.
Une courte description des localités est nécessaire pour bien faire comprendre tout ce qui va suivre.
Nous étions, ainsi que je l'ai dit plus haut, sur le flanc d'une colline boisée, dont nous avions parcouru environ le tiers à partir de sa crête. Cette crête était couronnée de rochers assez pittoresques, les uns entièrement nus, les autres couverts de buissons touffus. La vallée située au dessous de nous était ou semblait fort étroite, et la montagne qui nous faisait face n'offrait aucune différence avec celle que nous occupions, car elle était également boisée dans toute son étendue et rocheuse vers son sommet. Le tout présentait cet ensemble aussi peu flatteur à l'œil qu'à la pensée, qu'on est convenu d'appeler un coupe-gorge. L'abbé m'en flt l'observation à voix basse, et je lui dis avec le plus grand sérieux du monde que j'étais entièrement de son avis, mais seulement quant à l'animal que nous chassions.
On sait que nous étions postés. Brin-d'Amour se trouvait sur ma droite; l'abbé Bouquet marmottait son in manus à ma gauche; Picard occupait un point plus avancé , ayant pour consigne, si l'animal se dirigeait de son côté, de le régaler d'une fanfare quelconque, pour le rejeter sur nous.
— Mais quelle fanfare? avait dit l'abbé que la peur rendait de plus en plus taquin.
— Le Deprofundis,wùs-}e répondu.— Maintenant, Messieurs, du silence.
Il était plus que temps de faire cette recommandation, car Mondor montait toujours la colline: à peine si une distance de cent cinquante pas nous séparait de lui.
A deux reprises différentes l'animal passa sur notre front; mais le taillis, très fourré en cet endroit, ne nous permit pas de l'entrevoir suffisamment pour risquer un coup de fusil qui n'eût eu peut-être d'autre résultat que de lui faire rebrousser chemin ; seulement nous pûmes juger, au vacarme qu'il faisait en passant sous bois, que Picard n'avait pas exagéré en comparant sa taille à celle d'un cheval .
Enfin je vis l'abbé se signer dévotement, puis mettre en joue en tremblant un peu de la manchette.
Quelques secondes s'écoulèrent... le coup partit et gronda sourdement dans les profondeurs de la vallée.
— A vous! à vous, Monsieur le marquis ! me cria l'abbé : il se dirige de votre côté... c'est un éléphant!
Ces derniers mots étaient à peine arrivés à mon oreille, que l'animal débouchait sur moi au galop. Je lui tirai mon premier coup en plein poitrail, et j'eus l'indicible satisfaction de le voir tomber sur les genoux ; mais il se releva, fit demi- tour assez lestement et reçut mon second coup dans le flanc gauche, comme il s'éloignait. Je jugeai qu'il n'irait pas loin.
Mondor accourut ; je le mis sur la voie de l'élan, et ayant appelé Brin -d'Amour, Picard et l'abbé, nous nous élançâmes sur ses traces à toutes jambes.
En quelques minutes nous fûmes au fond de la vallée et sur le bord d'un petit ruisseau, dont le courant très rapide n'était pas gelé.
Sur la rive opposée, l'élan, acculé dans un épais buisson de houx et de genévriers, faisait tête à Mondor qui ne paraissait pas plus étonné que s'il eût chassé ce gibier toute sa vie.
— L'abbé, voilà mon couteau de chasse; allez servir ce magnifique animal, dis-je à mon compagnon en lui tendant l'arme que je venais de dégainer.
— Monsieur le marquis, ministre d'un Dieu de paix, vous trouverez bon que.... balbutia le pauvre homme.
Je compris qu'il serait inutile d'insister, et franchissant d'un bond le ruisseau, j'allai faire mon opération moi-même. La vérité m'oblige à dire qu'elle ne me donna aucune peine : Le malheureux élan se mourrait.
C'était un magnifique animal, dont les proportions gigantesques avaient entr'elles une singulière harmonie. La tête était majestueuse; le regard, voilé des ombres de l'agonie, avait de la douceur ; tout en lui annonçait la force unie a ces habitudes paisibles qui caractérisent les différentes espèces de ruminans branchus, même à l'état sauvage : quand l'abbé, un peu revenu de sa frayeur, se fut décidé à venir nous joindre, il nous fit observer que la bête était en bonne venaison, et qu'il fallait à tout hasard lui lever les filets et les dainùers, dans l'intérêt de l'art culinaire.
— Les daintiers, l'abbé ! répondis-je. Permettez -moi de vous dire que ce propos me semble un peu léger pour un homme de voire profession.
Néanmoins je suivis le conseil qu'il m'avait donné, et Picard reçut Tordre de procéder à la curée, en s'y prenant comme pour un dix-cors.
L'opération terminée, nous songeâmes à regagner la grande route, et j'envoyai Brin-d' Amour à la découverte, pour nous chercher un sentier.
Il revint au bout d'un quart d'heure, et nous apprit qu'il en avait trouvé un.
En ce moment je rechargeais mon fusil, dans lequel j'allais faire couler une poignée de gros plomb.
— Mettez des balles, capitaine, me dit Brin- d'amour en clignant de l'œil d'une façon significative.
— Au riez-vous vu quelque chose de suspect ? demanda l'abbé en laissant échapper une prise de tabac qu'il allait humer avec sa sensualité habituelle.
— Oh! une misère, répliqua l'impassible grenadier en faisant olaquer ses doigts. Quelques drôles, attirés sans doute par nos coups de fusil, se sont embusqués sur les rochers là haut, et
— Là, je vous le disais bien, interrompit l'abbé en me lançant un regard de reproche... Eh! combien sont-ils, mon Dieu?
— Ma foi, je ne les ai pas comptés, répondit Brin-d' Amour. Ça n'est pas l'habitude dans Beauvoisis.
— Et portent-ils des manteaux rouges? reprit le pauvre abbé dont les dents claquaient comme les castagnettes de ces brunes et souples Espagnoles qui venaient danser devant nos tentes pendant que nous faisions le siège de Mahon.
— Et pourquoi n'en porteraientrils pas ? repartit Brin-d'Amour ; puisque c'est l'uniforme de leur régiment, il faut bien qu'ils se sou mettent à l'ordonnance ; ils ont même une calotte de la même couleur.
Je fis cesser d'un geste ce bavardage, et je pris mon grenadier à part afin de savoir au juste ce qu'il avait observé.
Son rapport, je dois le dire, était peu satisfaisant. Les rochers au pied desquels nous devions passer portaient plusieurs groupes de ces bandits dont le but était évidemment de nous faire un mauvais parti.
— Je suis désolé de ce qui nous arrive, dis-je à l'abbé ; mais vous savez le proverbe, mon cher ami : Quand le vin est tiré il faut le boire, bon ou mauvais, sans faire la grimace.
— Ministre d'un Dieu de paix...
— Vous m'avez déjà dit cela, mon très cher; mais comme il s'agit de sauver votre peau, je présume que vous avez des dispenses... Voyons, prenons nos mesures : toi, Brin-d' Amour, tu feras l'avantgarde; disperse-toi en tirailleur; jette des coups de fusil à droite et à gauche, mais pas en l'air ; crie sur tous les tons comme si vous étiez nombreux, monsieur l'abbé et moi nous te soutiendrons, car nous sommes le corps de bataille. Picard assurera nos derrières, et quand le diable s'en mêlerait, nous devons passer. Mon cher abbé, si vous vous conduisez vaillamment, comme je n'en doute pas, je vous promets d'envoyer un bulletin détaillé de l'action à la comtesse Aurore de Milnitz.
— Parce, Domine, setvum tuum... marmotta le pauvre aumônier en se plaçant derrière moi, cuirasse bien insuffisante, car je ne lui couvrais pas la moitié du corps, à son grand désespoir, comme on peut se l'imaginer.
Les choses se passèrent assez bien pendant quelques minutes, c'est à dire tant que nous n'eûmes pas atteint les points où l'ennemi se tenait embusqué ; mais bientôt deux coups de fusil tirés à notre avant-garde nous apprirent que l'action était engagée et que nous ne tarderions pas à y prendre part.
Je jetai à la dérobée un coup d'œil sur l'abbé, et sans la solennité du moment je lui eusse certainement éclaté de rire au nez, tant il avait l'air malheureux de marcher à la gloire malgré lui.
Brin-d' Amour fit encore feu deux fois, puis il se replia sur nous.
— Capitaine, me dit-il, j'en ai déjà descendu quatre : les autres, au nombre de huit, se sont réunis à cent pas d'ici environ, et l'un d'eux a été détaché, sans doute pour aller chercher du renfort. Si nous n'enlevons pas la position sur-le-champ, nous courons le risque d'avoir une centaine de ces gredins sur les bras avant une heure.
— Voyons, montre-moi ceux qui nous barrent le chemin en ce moment.
— Venez, mon capitaine.
Il me mena à une dixaine de pas, et écartant une grosse touffe de genêts, il m'indiqua une roche ronde et plate qui s'avançait comme un balcon attaché au sommet de la montagne. Les manteaux rouges, au nombre de huit, étaient pittoresquement groupés sur cette espèce de terrasse naturelle.
C'étaient de grands gaillards vigoureusement taillés, au teint bistre, à la longue moustache noire pendante, à la mine farouche et martiale ; chacun d'eux était appuyé sur un long fusil turc, et por-
tait à la ceinture une paire de pistolets, un poignard et un cimeterre.
Ils paraissaient délibérer, et regardaient de tous les côtés, comme pour tâcher de découvrir d'où avaient pu partir les quatre coups de feu qui venaient, suivant l'expression énergique de Brin-d' Amour, de descendre quatre de leurs camarades.
— Tu as raison, dis-je à mon brave grenadier, notre meilleure chance est de les attaquera la minute même. Cours vile prévenir Monsieur l'abbé et Picard ; pendant ce temps-là je combinerai mon plan d'attaque.
Brin-d' Amour s'éloigna en se traînant sur les mains et sur les genoux : c'était comme cela que nous étions venus.
Quand mes compagnons m'eurent rejoint, je m'empressai de montrer à l'abbé Bouquet la position qu'il s'agissait d'enlever, n'importe à quel prix.
— Seigneur mon Dieu ! voulez-vous donc vous battre contre ces mécréans?
— Préférez- vous, mon cher ami, aller leur proposer de les baptiser? Au fait, c'est une assez bonne idée que vous avez là, et je vous laisse tout-à-fait libre de la mettre à exécution. Attachez votre mouchoir au bout d'une branche verte et présentez-vous en parlementaire : ministre d'un Dieu de paix
— Mais vous désirez donc ma mort?
— Si je me suis trompé sur vos intentions, n'en parlons plus, et, dans ce cas, voici mon plan : nous avancer aussi près que possible, en nous couvrant de tous les accidens du terrain, qui sont, Dieu merci, nombreux; et quand nous serons à portée de pistolet, faire feu tous ensemble, puis monter à l'assaut en poussant de grands cris.
— Regardez donc comme ils sont armés. Chacun d'eux ressemble à une boutique d'arquebusier.
— J'ai très bien vu... allons, vérifions nos amorces, un coup d'ongle sur nos pierres, et en avant.
Et, donnant l'exemple, je me mis à plat-ventre, rampant d'une main et tenant mon fusil de l'autre.
Nous atteignîmes ainsi un quartier de roc que j 'avais désigné dans ma pensée comme le point d'où nous pourrions faire notre première décharge.
— Préparez-vous à tirer à mon commandement, dis-je à mes compagnons en levant la tôle pour regarder par dessus le quartier de roc.
Au môme instant une balle siffla et fit sauter mon chapeau à dix pas.
— Debout et feu ! criai-je.
Quatre coups partirent et trois manteaux rouges roulèrent au bas de la plate-forme. L'abbé avait tiré en l'air.
— Culbutons cette canaille ! repris-je en m'élançant. Vive le roi! Une décharge nous répondit, mais nous n'en continuâmes pas
moins notre route, prêts à faire feu de nos coups gauches encore chargés.
Les manteaux rouges, voyant notre petit nombre, descendirent bravement de leur rocher et vinrent à notre rencontre, le poignard dans les dents, le pistolet au poing.
Celui qui paraissait le chef me déchargea son arme à brûle-pourpoint. La balle m'effleura la joue; mais avant qu'il eût pu prendre à sa ceinture son second pistolet, je l'étendis raide d'un coup de crosse sur la téle ; alors sautant sur lui je m'emparai de son sabre turc et de son poignard, et je volai au secours de Brin-d'Amour, que deux de ces bandits avaient terrassé et auquel ils allaient couper la téte.
J'abattis le poignet de l'un et je fis sauter la cervelle de l'autre.
Picard en avait aussi tué un; le reste s'était enfui, du moins nous ne vîmes plus personne.
Je procédai à l'appel de mon monde : chacun répondit : présent, à l'exception de l'abbé.
— Aurait-il attrapé une balle ? dis-je à Brin-d'Amour qui regardait tout autour de lui comme s'il eût perdu quelque chose — les poltrons ont quelquefois de ces mauvaises chances.
Nous l'appelâmes à plusieurs reprises, mais sans pouvoir obtenir de réponse.
Brin-d'Amour continuait toujours son inspection du sol.
— A quoi diable t'amuses-tu là ? lui demandai-je impatienté de son indifférence pour le sort du pauvre abbé dont je commençais à être vraiment inquiet.
— Excusez-moi, mon capitaine ; mais je cherche une bague , vous savez cette grosse bague d'argent que la Contrescarpe m'a donnée.
La Contrescarpe était une vivandière de Beauvoisis, dont Brind' Amour passait pour avoir eu les bonnes grâces, ce qui lui avait valu une soixantaine de duels à peu près.
— La voilà ta bague, nigaud, lui dis-je en me baissant pour ramasser quelque chose qui brillait sur un tas de mousse que la neige n'avait pas recouvert.
— Quelle horreur 1 m'écriai je aussitôt en laissant retomber l'objet que j'avais pris et qui n'était autre qu'un des doigts de Brind' Amour, auquel le gage de tendresse de la Contrescarpe tenait encore.
L'intrépide grenadier ramassa son index et en ôta Panneau qu'il passa tranquillement au médium de l'autre main ; puis il tira son mouchoir de sa poche, entoura son poignet mutilé, et me demanda ensuite si je voulais qu'il allât à la recherche de son aumônier.
— Nous irons tous ensemble, lui répondis -je les larmes aux yeux, car son sang-froid chevaleresque m'avait vraiment attendri. Seulement dépêchons-nous, car les camarades que ces drôles ont envoyé chercher peuvent arriver d'un moment à l'autre, et franchement j'en ai assez pour aujourd'hui.
Nous reprîmes notre contrepied, ce qui était facile sur la neige, et nous arrivâmes bientôt à l'endroit où nous avions vu l'abbé pour la dernière fois, mais il n'y était plus.
Nous retrouvâmes, après quelques recherches, son pas qui redescendait vers le fond de la vallée, d'où nous conclûmes d'abord qu'il ne lui pouvait être rien arrivé de bien fâcheux.
Les pas nous reconduisirent jusqu'à l'épais buisson de houx et de genévriers près duquel gisaient les restes de l'élan : la nappe (1) d'un côté et la carcasse de l'autre, toutes deux sur le bord opposé du petit ruisseau.
Là, toutes traces de notre compagnon disparaissaient : je crus un moment qu'il s'était noyé dans le petit ruisseau, la frayeur lui ayant fait perdre la cervelle.
— Faites quêter Merveille, Monsieur le marquis •, me dit Picard. Elle l'aura lestement déniché, à moins qu'il ne se soit envolé par les airs.
— Cherche par là, ma belle, dis-je à mon intelligente épagneule qui semblait n'attendre qu'un signe pour se mettre en quête.
Elle franchit le ruisseau d'un seul bond, et elle s'en alla tout droit
(I) La peou, en terme de vénerie.
le nez au vent jusqu'auprès de la nappe de l'élan, sous laquelle elle introduisit son museau comme si elle voulait la relever.
J'allais la rappeler et môme la gronder de ce rabâchage, lorsque j'aperçus un gros pied qui cherchait à se retirer tout doucement.
Je sautai le ruisseau à mon tour, et prenant la nappe par une de .ses extrémités, je la retournai comme j'eusse fait de la couverture de mon lit. J'aperçus alors l'abbé, étendu tout de son long sous cette espèce de tente.
— Grâce... grâce... Messieurs... murmura-t-il entre ses dents qui claquaient de plus belle. Ministre d'un Dieu de paix...
— Mais nous sommes vainqueurs ! lui criai- je dans les oreilles de toutes les forces de mes poumons. Relevez-vous vite et partons grand train, car il n'est point sage de rester ici.
En un clin d'œil il fut sur ses deux pieds : j'avais trouvé le meilleur de tous les argumens pour le déterminer à se remettre debout.
— Quoi ! vous avez remporté la victoire ! me demanda-t-il d'une voix entrecoupée en promenant autour de lui des yeux hagards : en êtes-vous bien sûr, Monsieur le marquis?
— Tellement sûr, que je viens vous apprendre que les passages sont libres, mais que nous n'avons pas une minute à perdre, parce que l'un de ces drôles est allé chercher du renfort, selon toute apparence.
— Alors nous les rencontrerons en chemin, répondit l'abbé en jetant un coup d'œil de regret sur sa peau d'élan.
— Peut-être que non ; mais, dans tous les cas, comme nous n'avons pas le choix entre plusieurs partis à prendre, le mieux est de quitter les environs du champ de bataille... Allons, allons, mon cher ami, en route.
— Suivrez- vous du moins mes avis une autre fois ? reprit-il en repassant le ruisseau avec moi pour rejoindre Picard et Brin-d' Amour qui étaient restés de l'autre côté.
— S'ils ne sont pas trop téméraires, répondis-je. Mais que diable portez-vous là sous votre bras gauche? ajoutai-je aussitôt. Serait-ce la tête d'un de nos ennemis ?
Et je désignai un paquet roulé dans un mouchoir ensanglanté.
— Ce sont les daintiers et le filet de l'élan, Monsieur le marquis, repartit l'abbé un peu confus de cette présence d'esprit de son estomac qui ne l'avait pas abandonné au milieu de ses terreurs.
— L'abbé, il y a des momens où. vous êtes vraiment un héros, et ce dernier trait peut aller de pair avec celui de l'étang de la