‹ Journal des chasseursChapitre 56 sur 74 · TOME XII. i'J · texte numérisé non relu

TOME XII. i'J

forêt de Milnitz. Je vous promets d'en écrire à mon cousin le duc de Choiseul.

lime regarda d'un air si piteux, que je pris la résolution de l'épargner pour ce jour-là ; d'ailleurs, en ce moment , nous retraversions notre champ de bataille, ce qui donne toujours une certaine gravité aux pensées des plus étourdis.

De tous nos adversaires, celui dont j'avais abattu le poignet était le seul qui ne fût pas mort. II se tenait debout sur le bord du sentier que nous suivions, et lorsque nous arrivâmes près de lui, il nous supplia en mauvais allemand de mettre un appareil sur sa blessure qui était horrible.

Ce pouvait être une ruse pour nous faire prolonger notre séjour dans ce périlleux passage, toutefois je ne repoussai pas la prière de ce pauvre diable, et, aidé par Picard, nous fîmes pour lui tout ce que permettaient les faibles ressources dont nous pouvions disposer. Quand ce fut fini, il offrit de nous suivre comme notre prisonnier, ce que nous refusâmes : je lui donnai un louis et nous nous remîmes en route.

Après une heure de marche nous atteignîmes le point d'où nous étions partis pour nous mettre en chasse , et nous n'avions plus que cinquante ou soixante pas à faire pour nous retrouver sur la grande route, lorsque les sons d'une trompe arrivèrent distinctement à mes oreilles.

— Àh! mon Dieu, les voilà qui arrivent! dit l'abbé qui avait aussi entendu. Nous sommes...

— Silence ! interrompis-je impérieusement. Je crois qu'il y a aussi des chiens.

— Il ne nous manquerait plus que d'être chassés comme des bêtes fauves, reprit le pauvre abbé que le ciel semblait avoir destiné à passer dans ce jour par tous les genres de frayeur.

En ce moment je jetai les yeux sur la grande roule et je vis un spectacle peu rassurant : une troupe considérable de manteaux rouges arrivaitdans la direclionque nous avions suivie le matin, et une autre un peu moins nombreuse nous barrait le chemin du côté opposé.

Comme nous n'avions pas encore quitté le couvert, il était possible que ces gens ne nous eussent pas aperçus : j'en fis l'observation à mes compagnons, en leur disant que notre seule chance de salut était de rentrer sous bois.

Tous furent de mon avis, même l'abbé.

J'avais une carte du pays dans ma poche. Je la consultai pour m'o-

rïenter, de manière à nous éloigner le moins possible delà grande route, et, quand ce fut fait, nous gagnâmes le plus épais du taillis sur notre gauche, nous dirigeant toujours vers le midi.

De temps en temps, le vent nous apportait encore les sons d'une trompe, confondus avec les aboiemens d'une meute en pleine chasse, et j'enrageais de bon cœur que les circonstances ne me permissent pas d'aller m'enquérir de ce qui se passait.

Avec cette crédulité des amoureux, auxquels l'impossible même paraît la chose la plus naturelle du monde, je me figurais que cette meute que j'entendais était celle du comte de Milnitz, et j'aurais volontiers fait le sacrifice d'un de mes doigts, comme Brin-d'Amour, pour aller la rejoindre.

Le jour commençait déjà à baisser, que les bruits de cette chasse mystérieuse nous poursuivaient toujours : à plusieurs reprises ils avaient retenti si près de nous, que, malgré les supplications de l'abbé, je m'étais arrêté, m'attendantà voir apparaître l'animal poursuivi.

La nuit venue, nous crûmes qu'il n'y avait plus d'inconvéniens à gagner la grande roule, et nous cherchâmes de nouveau à nous en rapprocher.

L'abbé criait la faim, et prétendait qu'il porterait plus facilement le filet d'élan dans son ventre que sous son bras.

Brin-d'amour souffrait de son doigt coupé.

Picard allongeait péniblement le jarret, et moi, pourquoi n'en conviendrais-je pas, j'aurais contemplé avec un certain plaisir l'enseigne d'un cabaret se balançant au vent du soir.

Nous marchions, nous marchions, et ces diables de bois ne finissaient pas;etil n'était pas plus question de la grande route que s'il n'y en eût pas eu à cinquante lieues à la ronde.

Les bruits de chasse avaient cessé avec les dernières lueurs du jour, et nous n'entendions plus que les mugissemens de la bise dans les vallées, et les croassemens des corbeaux qui se querellaient au sommet des chênes et des sapins sous lesquels nous cheminions péniblement.

— Eh bienî Monsieur le marquis, que pensez-vous de cette manière de voyager? me demanda l'abbé Bouquet dans un moment où je venais de laisser échapper un jurement entre mes dents serrées par le dépit.

— Elle a son côté pittoresque.

— Mais l'adopterez-vous encore à la première occasion ?

— Je n'ai aucune raison jusqu'à présent pour décider le contraire.

Cette journée, j'en conviens, est un peu fatigante; mais, qui sait? celle de demain nous dédommagera peut-être.

L'abbé se mit à siffler du bout des lèvres un vaudeville fort connu dans l'armée, mais dont je me dispenserai de rapporter ici les paroles quelque peu gaillardes.

— Qu'est-ce que je vois là-bas dans les arbres? s'écria Picard: il me semble que c'est une lumière.

— C'en est une, en effet, dit à son tour mon brave grenadier. Capitaine, si vous voulez, j'irai à la découverte : ça n'a pas l'air bien loin d'ici.

— Pourvu que ce ne soit pas le feu d'un bivouac, grommela l'abbé.

— C'est ce que je pourrai vous dire quand je le saurai, reprit Brind'Amour.

— Pars, mon vieux, ajoutai-je affectueusement; mais ne t'expose pas: nous t'attendrons ici.

Au bout d'un quart d'heure qui nous parut terriblement long, car le vent du nord soufflait à nous renverser, Brin-d'Amour revint.

— C'est bien une auberge, nous dit-il, et même elle a fort bon air ; mais il faudrait d'abord commencer par en faire le siège.

— Pourquoi cela? lui demandai-je.

— Elle est pleine de manteaux rouges, mon capitaine ; seulement, comme ils sont occupés à boire et à manger, on pourrait peut-être...

— C'est assez de folies pour un jour, repartis-je à la grande satisfaction de l'abbé; et mieux vaut tenter toujours de retrouver la grande route, qui nous mènera dans quelque village où nous risquerons moins de rencontrer cette canaille. Il faut convenir que Son Altesse l'Electeur de Bavière fait bien mal la police de ses Etals.

Nous marchâmes encore une mortelle heure ; mais, hélas ! ce fut pour arriver au pied d'une montagne à pic qui se dressait devant nous comme un toit gigantesque.

Nous nous arrêtâmes consternés; car tout ce que nos jambes pouvaient faire, c'était de nous porter sur un terrain à peu près uni.

— Il faut allumer du fou et passer la nuit ici, dis-je après quelques instans d'un morne silence. Nous ferons cuire notre filet et nos dainlicrs d'élan ; j'ai encore une demi-bouteille d'eau-de-vie : on n'en trouve pas autant dans tous les bivouacs.

Picard avait une petite hache qui ne le quittait jamais : il se mit sans retard à couper du bois, pendant que nous cherchions, l'abbé et jnoi, un emplacement convenable pour établir notre gîte improvisé.

Nous venions de faire choix d'un espace circulaire abrilé par de grands chênes, quand il nous sembla entendre des sons de cloche qui traversaient les airs au dessus de nos têtes.

— Serions-nous près d'un village? dis-je en prêtant l'oreille pour mieux écouler.

— Ces cloches n'appartiennent pas à une église, me répondit l'abbé.

— Et à quoi diable voulez-vous qu'elles appartiennent, mon cher?

— A quelque communauté religieuse : une fois l'heure de l'Angélus passée, on ne sonne plus dans les paroisses.

— Voire observation est assez juste .. Mais qu'est-ce que cela? des sons de trompe à présent... une fanfare... et les cloches qui vont toujours leur train... Ma foi, je n'y comprends plus rien, mon cher abbé.

— C'est l'offlce du soir, dit-il après avoir écouté.

— C'est l'hallali par terre et la quatrième tète, ajoutai -je après avoir suivi son exemple.

— Ce sont des moines, Monsieur le marquis.

— De l'ordre de Saint-Uubert, que je ne connaissais pas encore, mon cher abbé, repris-je.

— Dans tous les cas, continua Brin-d'Amour que nous avions appelé pour lui faire part de nos conjectures, cloches et trompes, tout cela sonne en haut de cette montagne.

— Dis toujours à Picard, ordonnai-je à mon grenadier, de ne plus couper de bois : nous serions bien niais de coucher à la belle étoile quand nous sommes aussi près d'un lieu habité : qu'en pensez-vous, l'abbé?

— Que mieux vaut un peu plus de fatigue et meilleur repos ensuite. Béni soit Dieu!... si ces moines sont chasseurs, ils n'en seront que plus hospitaliers.

— Allons, levons le camp, dis-je en reprenant gaîment mon fusil. J'ai idée que la (in de cette journée vaudra mieux que le commencement.

Ce n'était pas une petite affaire que d'escalader la montagne qui se trouvait en face de nous : non seulement elle avail la rapidité d'un toit, mais encore elle était couverte d'une neige durcie, en quelques endroits unie et glissanle comme un miroir. Jamais nous ne nous en serions lires, si je n'avais eu l'idée d'employer la hache de Picard à nous tailler des espèces d'escaliers dans les passages les plus difficiles; puis je dois avouer que nous étions aussi puissamment aidés

Jans notre ascension par les sons de la trompe, qui nous arrivaient plus distincts à chaque pas en avant que nous faisions.

Enfin, nous atteignîmes le sommet de la montagne, et nous commençâmes à être bien sûrs que nous étions, pour ce soir-là du moins, au bout de nos peines.

A la clarté de la lune, qui venait de se dégager des nuagesr nous aperçûmes à une portée de pistolet, et justement nous faisant face, un immense édifice qui avait tous les caractères extérieurs d'une maison religieuse appartenant à un ordre riche et puissant.

— Je crois que nous ne risquons rien de demander l'hospitalité ici r dis- je à l'abbé : vous y serez en pays de connaissance.

— C'est aussi mon avis ; mais si la règle de ces moines est sévère, ils ne nous laisseront pas manger notre filet d'élan, et ce sera bien dommage.

— Vous leur direz que c'est de la loutre, et en gens bien appris ils feront semblant de vous croire... Mais voici qui a' l'air de la porte d'entrée... je tiens quelque chose comme le cordon d'uae cloche... le sort en est jeté.

Et je tirai vigoureusement le cordon que ma main avait rencontré. Une grosse cloche retentit aussitôt : la trompe, ou plutôt les trompes, car il y en avait plusieurs, sonnaient toujours vigoureusement.

— On n'a pas entendu, me dit l'abbé après quelques secondes d'attente : tirez encore le cordon, Monsieur le marquis.

Je suivis ce conseil, et cette fois ce ne fut pas en vain, puisque je n'avais pas encore lâché le cordon, que déjà quelqu'un accourait vers la porte.

Puison ouvrit un guichet et une face réjouie de moine s'encadra dans- Vouverture.

— Qui ôtes-vous? nous demanda une voix joviale.

— Des voyageurs égarés.

— Que demandez-vous ?

— Ce qu'on demande dans noire fâcheuse position : l'hospitalité.

— Votre pays?

— La France.

— Votre état?

— Soldats du roi Louis XV et alliés de S. A. l'Electeur de Bavière.

— Soyez les bienvenus, Messieurs.

Et la porte s'ouvrit à deux ballans.

Mais en dépit de cet accueil hospitalier, nous hésitâmes avant de franchir le seuil.

La porte dont je viens de parler donnait sur une immense cour ovale, au centre de laquelle se passait une scène digne du burin de feu notre célèbre Callot, ou du pinceau de ce Hogarth qui est si fort à la mode en Angleterre depuis le commencement de ce siècle.

Une trentaine de moines, entièrement vêtus de blanc, étaient rangés en cercle au milieu de cette cour, tenant chacun une torche de résine dans la main gauche et une trompe dans la main droite.

Il y en avait de longs et de ronds, d'efflanqués et de ventrus, de pâles et de rougeauds, toutefois ces derniers, les ventrus et les ronds, me semblèrent en assez notable majorité.

Le passage subit d'une obscurité profonde à une lumière éclatante, nous avait éblouis au point que nous ne pûmes, dans le premier moment, nous rendre compte du spectacle vraiment inattendu que nous avions sous les yeux : de là notre hésitation avant de répondre à la bienvenue de notre interlocuteur.

— Mais c'est le sabbat 1 dit l'abbé en faisant trois pas en arrière et un signe de croix.

— Eh î non , m'écriai-je frappé d'une inspiration soudaine ; c'est une curée aux flambeaux, à la suite de la chasse que nous avons entendue !

Et je me dirigeai résolument vers le point du cercle le plus rapproché de nous.

Marquis De Poudras.

mite au prochain numéro.)

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