‹ Journal des chasseursChapitre 57 sur 74 · LE SPORTSMAN ARTISTE · texte numérisé non relu

LE SPORTSMAN ARTISTE

En France, le mot spurtsman s'entend d'un élégant gentilhomme, tout fringant, tont pimpant, façonné aux habitudes du beau monde, aimant les chevaux de sang et les courses, moins par goût que par mode et passe-temps, visitant ses écuries en boites vernies, la main soigneusement gantée, la (aille coquettement cambrée sous un habit-veste (ï Huma)wycn un mot d'un amateur cultivant la science hippique pour tout ce qu'elle renferme d'agréable, d'attrayant, et se trouvant heureux de voir figurer, plusieurs fois dans l'année, son nom dans les feuilles publiques , comme propriétaire de chevaux soit a l'entraînement soit sur le Turf. C'est, pour ainsi dire, un certificat public d'homme à la mode, d'homme riche et indépendant, occupant ses loisirs à une distraction tout à la fois noble et utile.

L'Angleterre fourmille également d'amateurs de ce genre; mais la majorité de ceux qui tiennent la téte de la lice, est spécialement et abstraclivement dominée par l'amour du cheval et la passion des courses. Ils s'y adonnent comme à un art, comme a une science, mieux que cela, comme à un sacerdoce. Tout entiers à leur passe-temps favori, ils s'y dévouent avec courage, patience et persévérance; ils s'y dévouent, eu un mot, comme on se dévoue ailleurs à la peinture, à la littérature, aux beaux -arts.

Je n'oserais revendiquer, pour ces spécialités du Sport, un caractère aimable , une urbanité exquise, des manières recherchées, ni des conversations pleines d'atticisme. Bien loin de là , je proclame que leur ton, leur langage et leurs allures se ressentent grandement de leur préoccupation habituelle. Leur costume, leur démarche, leurs regards, la coupe de leurs habits et de leurs pantalons, leurs chaussures même cl jusqu'à la manière de tenir une badine, une cravache ou un fouet, sont autant de Mgnes infaillibles auxquels on reconnaît un sportsman véritable. Nous parlons particulièrement ici du sportsman of the old school, c'est à dire du sportsman pur sang, vivant à la campagne à côté de son chenil, à deux pas de hes écuries ; tantôt, le fusil sur l'épaule, entouré de f es chiens,épagneuls ou braques, seturs, pointers, barrière, fox's-hounds, etc., etc. ; tantôt à cheval, sonnant fanfare à pleine poitrine; aujourd liui, les filets et la ligue en main; demain,ramant sur un lac ou une rivière dans une yole pas plus large qu'une coquille de noix, ou cinglant à pleines voiles vers le grand Océan et allant chercher de nouvelles sensations entre le ciel et la mer, ces deux horizons sans bornes. Poursuivre un but. telle est son existence; le mouvement perpétuel, voilà sa vie. Pécher, ramer, couduire, chasser, boxer, faire courir, élever, tout cela représente le véritable domaine du

Sport. Ce mot D'à donc pas la signification exclusive qu'un lui donne en France, où l'on ne l'applique qu'à ce qui concerne le cheval et les courses. On pourrait mieux le définir par exercice , distraction , passe-temps , puisqu'il se dit indifféremment de tout exercice gymnastique, de tout ce qui constitue un combat, une lutte, un jeu d'adresse, un mouvement agréable ou violent.

Au surplus, nous n'avons pas à faire aujourd'hui l'historique du Sport ni celui du sportsman en général, nous y reviendrons quelque jour. C'est du sportsman artiste proprement dit, que nous voulons nous occuper spécialement ici. La passion des tableaux représentant des chasses, retraçant des scènes rurales, reproduisant les plus intelligens des animaux, le chien ou le cheval, est presque générale en Angleterre; aussi est-ce le pays où ce genre a obtenu un degré de perfection qu'aucun autre ne peut lui disputer.

Les scènes d'écurie, la reproduction des courses, des chasses, enfin tous les tableaux qui flatteut ce goût si populaire, si éminemment national,y sont aussitôt enlevés qu'achevés, quand bien môme ce seraient des productions médiocres ; car chacun, pour peu qu'il soit amateur, tient à avoir, en ce genre, un véritable musée. Mais les sportsmen pur sang sont plus sévères ; ils exigent du peintre une exactitude, une précision, une connaissance si parfaite du cheval, une études! consciencieuse de son an atomie, de ses mouvemens et de sa race (une tête de cheval arabe placée sur une encolure de normand ferait un assez vilain assemblage); ils lui demandent tant de délicatesse et de vérité dans la reproduction de la robe de l'animal, de sa couleur, de sa nuance ; ils sont si rigoureux, môme pour les accessoires et pour les plus petits détails, qu'avant de parvenir à pouvoir créer un bon tableau dans ce genre, il faut nécessairement que le peintre ait débuté par le métier de groom,de jockey ou d'artiste vétérinaire.en un mot, qu'avant de prendre le pinceau, il ait manié l'étrille, le fouet, la cravache ou la flamme.

Tout étrange que cela puisse paraître, c'est cependant de l'une de ces classes, de celle des cochers, qu'est sorti le meilleur peintre de sport dont s'enorgueillisse aujourd'hui l'Angleterre. Landseer,ce maître hors ligne, le Rrascassat de Londres, reproduitavecplusd'art.peut-ôtre avec plus de talent, plusd'entente du genre, un chien isolé ou quelques animaux groupés dans diverses positions au repos. Mais, pour bien peindre une scène de chasse,pour rendre tout l'aspect émouvant des courses, pour représenter les hardiesses fantastiques d'un steeple-chase, Herring est sans contredit le roi des peintres. Herring ne peint pas, ne dessine pas, il calque la nature, il daguerréotype la vie, il fait circuler le sang dans ses tableaux : à lui la palme pour saisir d'un coup d'œil l'incident le plus intéressant, le plus émouvant, et pour le reproduire sans la moindre variante, sans le moindre hors d'œuvre, bien convaincu qu'il est, le grand artiste, .que l'imagiuation la plus riche n'est jamais aussi pittoresque que la nature elle-même prise sur le fait.

Mais avant d'apprécier les œuvres de Herring, commençons par initier nos lecteurs à l'histoire un peu singulière de ce vrai bohémien de l'art. C'est une histoire bien bizarre, en effet,et qui mérileraità coup sûr d'ôtre écrite par une plume plus exercée que la nôtre ; mais nous n'avons aucune prétention littéraire, nos lecteurs le savent déjà, et en nous faisant le biographe d'un artiste célèbre dont le nom en Angleterre est encore plus populaire que celui d'Alfred de Dreux en France, nous n'avons pas eu d'autre but que celui de le faire apprécier comme

il le mérite par ceux de nos confrères en saint Hubert, aux oreilles desquels ne serait pas encore parvenue une réputation européenne aujourd'hui.

M. Hcrring est fils d'un petit boutiquier de Londres. Ni son éducation première, ni les ressources modestes de sa famille ne semblaient le destiner à la carrière des arts. Bien jeune encore, il avait comme modèle la vie laborieuse d'un père né en Hollande et élevé en Amérique, c'est à dire parmi les deux nations les plus industrielles, les plus mercantiles du monde, et chez lesquelles le petit boutiquier est un composé d'ordre et de travail, d'exactitude et d'économie. Ce fut long-temps un cruel souci pour l'honnête commerçant que de voir son fils peu enclin à la vie sédentaire et prosaïque du comptoir. Au lieu d'étudier assiduement, notre jeune garçon faisait l'école buissonnière. Ses occupations favorites étaient de faire siffler dans l'air une cravache, ou bien de crayonner sur les murs des chevaux, des voitures et des chiens. Il y avait surtout un équipage qui l'avait particulièrement frappé, il le voyait depuis sa plus tendre enfance passer devant la boutique paternelle, c'était le Stage-Coach de Londres a Ooncaster.

A la vérité, tl* Royal Leeds Union, ainsi se nommait le susdit véhicule, était un attelage merveilleux, incomparablement et crânement conduit. Figurez-vous une voiture aérienne à caisse gros bleu rechampie de rouge, contenant quatre personnes dans l'intérieur ; et, sur l'impériale, entre les sièges de devant et de derrière, quatorze voyageurs juchés en l'air, sans compter les malles, les caisses et les sacs de nuit s' élevant comme une pyramide au centre de l'équipage; mais le tout si bien ficelé, si bien arrangé sous une bâche luisante, que c'était un plaisir à voir quand cela roulait emporté par quatre chevaux gris pommelés. On eût cru courir sur un tapis, surtout lorsqu'une fois hors des rues populeuses de Londres, on arrivait sur une belle route bien aérée, bien unie, et que le coachman caressait doucement de son fouet les flancs poudreux de ses quatre chevaux, en accompagnant l'avis d'un léger sifflement de lèvres. Quelles nobles et bonnes bêtes que ces quatre vigoureux coursiers ! Il fallait voir alors comme Us prenaient un trot allongé,comme ils levaient leurs jambes en cadence,comme leurs sabots retombaient en mesure harmonieuse! On fendait l'air et l'espace, et la campagne entière, arbres, malsons, prairies, fuyait comme dans une lanterne magique, et cependant on jouissait de tous les points de vue, malgré la rapidité effrénée de la course. Pas le moindre cahot dans cette voiture si bien suspendue, sur ce chemin macadamisé, si uni et si bien entretenu. Par intervalle, le conducteur entonnait sur le cor quelques airs de chasse, et lorsque le cuivre ne vibrait plus, le four-in-hand semblait redoubler de vitesse comme pour ressaisir ces notes fugitives emportées sur l'aile du vent

Ce nom de Doncaster, écrit en grosses lettres sur la portière du stage-coach* ce nom apparaissant tous les matins aux yeux ébahis du jeune Herring, le portait singulièrement à la rêverie. Il ne pouvait penser qu'à Doncaster. Le pourquoi, il l'ignorait; ce qu'on y allait faire, il le savait moins encore, et pourtant ce voyage apparaissait à sa jeune imagination comme un sentier fleuri qui devait le conduire tout droit à la fortune. Ces quatre chevaux, cette voiture gros bleu, ce coachman surtout . si hardi, si intrépide, à la fois si à l'aise sur son siège et si habile à mener son attelage, lui occasionnaient des insomnies fréquentes et par suite de terribles tentations.

Un beau matin, il n'y tint plus ; il grimpa sur ce bienheureux véhicule, et prit le chemin de Doncaster. Il arrivait justement pour une grande solennité^ c'est ce jour-là, qu'aux applaudisse mens de la foule, triomphait le célèbre William appartenant au duc d'Hamilton. La vue de ce spectacle animé n'était pas faite pour calmer la passion naissante de notre héros. Ces casaques aux couleur» vives, ces toques rouges, vertes, noires, ces magnifiques coursiers impatiens de s'élancer dans la lice, tout ce flot de peuple, tout ce va et vient si pittoresque et si animé, lui porta malgré lui an cerveau. Son imagination dansait des sarabandes à le rendre fou. Il eut dès ce moment ce qu'on appelle en Angleterre un twf struck, par imitation de notre coup de soleil; en un mot il eut un coup deturf, si je puis m'exprimer ainsi. Bientôt ces images si vivement gravées dans sa jeune tête cherchèrent à se reproduire au dehors : déjà il avait le sentiment de l'art, le génie, mais 11 lui manquait encore l'étude et la pratique. Tout entier a sa vocation nouvelle, il continua pendant quelque temps, à travers la grande métropole, son désœuvrement et sa flânerie, regardant, observant, s'extasiant complaisamment, surtout devant les beaux chevaux, les beaux chiens et les beaux équipages. Ce fut dans l'une de ces excursions matinales, qu'il aperçut dans un de ces immenses ateliers de carrossier du West-End,un jeune apprenti cherchant à peindre sur une portière d'omnibus la statue équestre du feld-maréchal duc de Wellington. L'artiste suait sang et eau, et n'arrivait à rien de satisfaisant, si bien qu'à la fin de la journée, désespéré de son insuccès, il abandonna de guerre lasse et son pinceau et le panneau inachevé. Herring avait tout vu, il se promit de revenir le lendemain, et en effet, le jour suivant, il était là, sur la porte de l'ate- Her, observant avec intérêt le pauvre diable d'apprenti qui s'était remis dès le malin à l'ouvrage, mais qui n'était pas plus heureux que la veille. Sans y mettre plus ample façon, Herring offrit ses bons services au jeune peintre. Celui-ci les accepta avec reconnaissance et confia son pinceau au nouveau-venu qui lui dessina aussitôt un cheval si parfait, qu'un professeur ne l'eût point désavoué. Il était absorbé par cette occupation, quand M. Wood, le maître de l'atelier, vint à rentrer. A la vue de cette étude si bien faite et d'après les naïves explications d'Herring, notre homme comprit sur-le-champ tout l'avenir du jeune artiste. Il le garda près de lui et lui confia sans hésiter plusieurs voitures sur lesquelles il devait reproduire, soit des chevaux, soit des animaux, soit divers attributs d'armoiries.

Un jour, M. Wood allait essayer un four-horses-toack, quand, à sa grande surprise, le jeune Herring sollicita vivement de lui la permission de conduire. C'était un peu présomptueux pour un homme qui n'avait jamais eu un cheval en main, que de vouloir, pour commencer, essayer d'en diriger quatre : mais tout son langage respirait une telle assurance, qu'il obtint l'autorisation demandée. Peu de jours après ce petit événement, les pinceaux avaient été jetés aux orties et l'on voyait fièrement trôner sur le Nelson-coach, un jeune homme de bonne mine, le chapeau sur le coin de l'oreille, vêtu d'une redingote à taille excessivement basse, à collet imperceptible, avec un gilet tombant presqu'aux genoux, une cravate blanche en éebarpe soigneusement mise, et pour compléter ce costume classique, portant des culottes de drap couleur noisette, des bottes merveilleusement cirées à revers jaunes, des gants en peau de daim, et un fouet élégant qui sifflait harmonieusement dans l'espace.

Pendant plusieurs années. Herring borna son ambition à conduire ses quatre» chevaux sur la route de Wakcfield a Lincoln. Il gagnait assez pour vivre dans 1 aisance lui et sa femme, car il avait eu la faiblesse de se marier. Ayant pas mal de temps à lui dans l'intervalle de ses voyages, il le consacrait à peindre des chiens, des chevaix, des scènes rurales, des accidens de chasse; mais, malheureusement, il déchirait et brûlait tous ces essais qui auraient aujourd'hui l'inappréciable avantage de nous montrer les progrès lentement faits, sans maître et sans conseil, par cet artiste consciencieux dont la nature était le srul guide. Peut-être serait-il resté long-temps encore dans cette situation précaire, sans l'aide de M. Stanliope, sporlsman par excellence, qui fut un jour initié aux goûts du jeune coacliman, en s'arrôtant dans un petit hôtel fréquenté par Herring. Après avoir vu quelques esquisses de sa main, il lui dit que c'était vraiment grand dommage de se borner h conduire un coach, lorsqu'on pouvait devenir un bon peintre; bref, il fit tant, il l'encouragea si bien, que Herring se décida a consacrer une année à des éludes sérieuses. Sa première œuvre fut un cheval bai qu'il exposa à Doncaster. C'était tout simplement un chefd'œuvre.

Dès ce moment, le cocher-artiste, devenu un peintre à la mode, commença a occuper sérieusement l'attention des sportsmen. Ses esquisses furent admirées, recherchées et largement rétribuées; tout le monde voulait posséder une toile de lui ; et bientôt accablé non seulement de visiteurs, mais d'amateurs se d sputant à tour de rôle les moindrts productions de son pinceau, il fut à l'unanimité proclamé un maître inc «mparable. Cependant, loin de se laisser éblouir par ces faveurs inespérées de la fortune, Herring eut le bon sens de se borner à la spécialité qui avait fait le succès de ses débuts, à peindre le cheval de course, the rare horsc. C'était là son genre favori, la première révélation de l'art ; c'était aussi le spectacle qui avait le plus vivnnent frappé son imagination ardente. La loque et la casaque du jockey, la culotte blanche en peau de daim, la fine botte sans talon, à revers jaunes, la maigreur, la ligure généralement frêle, toute la tournure et la physionomie originale de ce type à part, sont, sous le pinceau d'Herring. des accessoires d'une fidélité scrupuleuse, d'une exactitude parfaite. Comme peintre de cheval de sang anglais, il n'a pas eu. il n'a pas encore de rival. Aucun des artistes qui s'occupent de ce genre spécial, et l'Angleterre en compte des centaines, n'est parvenu à donner à sa peinture le même brillant, le même naturel, quant au fini du poil même, et n'a moins surchargé sa palette de ces teintes d'acajou ou de satin gris, si maladroitement prodiguées par les peintres de chevaux de notre époque. Au surplus, Herring ne se distingue pas seulement par la justesse de son coloris ; on remarque dans ses œuvres une élégance, une symétrie de formes, une vivacité, une animation inimitable : a la connaissance parfaite des détails, se joint une netteté de dessin qui prouve des éludes anatomiques très approfondies ; qualités et défauts, tout, jusqu'à la moindre nuance de la robe d'un cheval, se trouve reproduit par cet artiste consciencieux et fidèle; ses tableaux de chasse, ses épisodes empruntés au Sport, ses scènes rurales, chaque essai dans ce genre auquel il s'est livré depuis, offrent la même précision, la même vérité, la même connaissance du moindre détail; car, à ses yeux, l'accessoire, pour qu'un tout soit complet, mérite autant de soin que l'objet principal. Kst-ce un cheval harnaché qu il

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peint? il ne manque à l'animal ni une sangle, ni une courroie, ni une boucle, pas même le plus petit ardillon. Est-ce un équipage au grand complet? vous y chercheriez en vain un écrou de moins, un clou oublié, un ornement absent; tout s'y trouve, comme si la voiture était un assemblage de bois, de fer et de cuir, comme si elle était clouée, chevillée, forgée, suspendue ; et tout cela est scrupuleusement à sa place, pas un centième de ligne plus haut ni plus bas. Ni charron, ni sellier, ne trouveront la plus petite critique a y faire, tant l'artiste, dans ses moindres tableaux, a poussé loin cet amour du vrai qui le distingue.

Depuis la première année, pendant laquelle il se livra sérieusement à la peinture, et qui fut celle des triomphes de FUIio da Puta, jusqu'à l'année dernière. Herring a donné le portrait de tous les chevaux de course qui furent vaiuqueurs sur le Turf. On voit successivement figurer dans celte riche collection les plus célèbres jouteurs de Newmarkett et d'Asrolt, the Duchcss, Ebor, Hereller, Antonio, Saint-Patrick et Barefoot. Pendant trente-trois ans, il a continué cette brillante galerie; mais la série qui commence en 1829 et finit eu 1M6, est sans contredit la plus remarquable et la plus digne de fixer l'attention des amateurs. Presque toute cette collection a été reproduite par le burin avec un soin et une exactitude dignes et de l'ariiste que Ton copiait et des éditeurs célèbres qui se chargèrent de celte délicate mission. Qu'on nous permette de signaler en passant, parmi les plus irréprochables pages de cette œuvre complète, la série intitulée : The stable scène (scènes d'écurie): pour peu qu'on soit au fait des mœurs, usages, habitudes et langage des grooms anglais, c'est tout un poème en aclion que chacun de ces tableaux, et un poème en action pris sur le fait. Ce n'est pas seulement le peintre lidèle qu'on y retrouve, on y remarqua encore l'observateur fin et habile, le philosophe naïvement railleur saisissant les nuances de caractères les plus légères pour les rendre naïvement sur sa toile. Vous voyez ainsi tour à tour passer sous vos yeux une foule de ligures de connaissance : ici, c'est le groom goguenard, facétieux, le loustic de l1 écurie, qui a toujours l'étrille à la main et sur les lèvres le petit mot pour rire; la, c'est le groom pédant, parlant avec emphase de ses profondes connaissances hippiques, deviuant le caractère du cheval dans un simple regard, se vautant d'être plus habile que le meilleur vétérinaire, guérissant comme le docteur Dulcamare tous les maux présens et futurs, ayant des ouguens pour toutes les plaies, des recettes pour toutes les maladies ; plus loin, vient la bote de somme, c'est à dire ce palefrenier qui est le groom des autres grooms, qui ne vil. qui n'existe qu'a l'écurie, qui tient un cheval plus propre, plus reluisant, plus brillant que ne ferait un joaillier d'un diamant, et qui est plus sale, lui, que le fumier de sa basse-cour, ce bohémien du genre à qui tailleur ne lit jamais un habit, qui n'a qu'un peigne ou une brosse pour ses chevaux et pour lui,qui,féroce el vindicatif à la fois,se ruera sur sa femme et la tuera de coups sans émotiou, mais qui rugirait comme un lion si on donnait un coup de cravache à son cheval favori; ce crétin, enfin, dans toule l'acception du mot, qui, le visage hébété ou empourpré, la langue épaisse et empalée, n'a point d'autre jouissance au monde que de s'abreuver d'eau-de-vie. Toutes ces physionomies diverses sont aussi heureusement rendues par Herring que ses chevaux : c'est toujours la même exactitude et dans les détails et dans l'ensemble. En voyant ces individualités, vous les reconnaissez, vous seriez sur le point de nommer les originaux de ces portraits; car c'est bieu là, tanl les types sont

vrais , John , Jactjues , Tome ou Boby, l»un de ces drôles enfin dont vous avex em le bonheur d'être le maître.

Tout en se maintenant dans ce genre spécial que j'appellerai la peinture-sport, si je puis m'expriroer ainsi, Ilerring a fait quelques autres essais dans lesquels Il a également réussi. Ce n'était rien pour un talent aussi distingué que le sien de reproduire fidèlement de beaux chevaux ; c'était peu de donner la vie à ces scènes rurales, à ces scènes de chasse dans lesquelles il s'était montré à la fois uu peintre aussi fécond qu'habile : jaloux de se montrer sous un autre jour, Herring a voulu qu'on le jugeât aussi comme peintre spirituel et caustique ; et un beau matin, en effet, il nous est apparu, les pinceaux en main, déployant sur sa toile toute la verve d'un critique plein d'observation et de finesse. Sa série de tableaux sur les accidens de la chasse à courre, accidens qui arrivent aux novices ou aux pauvres diables chargés de trop d'annéesou d'embonpoint, est remplie d' humour et de nature. Sans cesser un instant d'être vrai, que d'entrain et que de galté ! quelle étude profonde du ridicule et du comique ! On ne peut jeter les yeux sur ces toiles sans être pris d'un accès fou de rire, ou de ce sentiment de sympathie intime que procure toujours l'aspect d'une œuvre vraie. Parmi les scènes que, pour notre compte, nous avons le plus appréciées, nous citerons : Going to the fair—the Frugal meal — the Timbei' carriage %ei le chef-d'œuvre du genre — Members of the tempérance Society. Ce dernier tableau représente trois chevaux dont on ne voit que les trois têtes: l'un mange son avoine, l'autre mord sa paille, le troisième boit de l'eau pure. Comme critique, l'idée nous parait charmante; il n'est certainement aucun membre de la Société de Tempérance qui soit aussi rigoureux observateur que le cheval des règles de la sobriété : comme peinture, on ne peut rien trouver de plus naïf et de plus vrai ; la paille, l'avoine, les gouttes d'eau qui tombent des lèvres de l'animal, tout jusqu'au mouvement de la bouche qui tire et qui broie les épis, tout cela est rendu avec un bonheur qui tient du prodige.

La revue de tous les tableaux de genre sortis de l'infatigable pinceau de ce peintre distingué, serait beaucoup trop longue a faire ici. Dire que chaque essai a été pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe, c'est le plus juste éloge que nous puissions faire de ses œuvres. Herring, par suite de commandes particulières, a parfois entrepris de grandes toiles ; occupé long-temps par le roi Guillaume IV, il n'est pas moins en faveur aujourd'hui auprès de la reine Victoria qui l'apprécie comme il le mérite. Parmi les tableaux de lui qui figurent avec honneur dans les galeries de divers personnages de la haute aristocratie, on cite le Départ pour le Derby, la Course entre Actcon et Memnon à York, sujet peint par ordre de lord Kelburne ; the Goodwood cup race, et une Course entre Priam et Augustus, appartenant à lord Chesterfield, et une Infinité d'autres grandes toiles commandées par quelques amateurs, protecteurs éclairés des arts.

La réputation d'Herrlng a depuis long-temps franchi le détroit, et, à Paris, il est peu de magasins de gravures qui n'exposent aux yeux charmés de la foule quelques unes des plus estimées de ses œuvres. S. A. R. le duc d'Orléans, qui était un connaisseur distingué, manda, il y a quelques années, notre peintre, pour lui faire faire le portrait de cinq chevaux de course dont il venait d'enrichir son Stud. On prétend que, depuis lors, de nouvelles propositions très honorables l'ont encore appelé sur le continent, mais il ne les a point acceptées.

Il s'est tranquillement retiré à Camberwell, aux environs de Londres; car il prétend que vivre sans voir les arbres, vivre dans ce mausolée enfumé qui surgit des brouillards de la Tamise, c'est être enterré tout vif. On ne peut mieux comparer le caractère d'Herring le peintre, qu'a celui de Béranger le chansonnier, cet illustre et charmant philosophe : même bonhomie, même douceur, mêmes goûts simples et calmes pour leur intérieur, même amour pour la liberté ; seulement le peintre se ressent un peu de ses préoccupations favorites, ce qui donne a ses entretiens une couleur toute particulière, et à ses récits une tournure gaie, entraînante et agréable dont les enfans de saint Hubert qui ont le bonheur de vivre dans son intimité, apprécient singulièrement le charme.

Le comte Henry d'Avigdor.

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