DANS LES FORETS DE I/EX-LISTE CIVILE
C'est le 5 août 1848, qu'a en lieu, à Versailles, à la diligence du conservateur des forêts du 1er arrondissement, et en présence de M. le commissaire du gouvernement, l'adjudication aux enchères, pour neuf années (du l#r juillet 1848 au 30 juin 1857), du droit de chasse dans les forêts domaniales qui composaient naguère les inspections de Versailles et de Saint-Germain, et dont les magnifiques tirés ont si souvent, depuis douze ans, défrayé les colonnes de cette revue.
La salle des adjudications publiques élait envahie, dès midi, par de nombreux amateurs, et tout semblait annoncer une concurrence des plus sérieuses. Mais heureusement que les opérations du bureau une fois commencées, après quelques observations plus ou moins judicieuses présentées sur la lecture du cahier des charges par une fouie d'orateurs parlant tous à la fois, ce qui n'est guère un moyen de s'entendre, pas plus là qu'ailleurs, ces ambitions rivales se sont un peu calmées. Les enchères, assez bien disputées pour les principaux lots, surtout pour Marly et Saint-Germain, l'ont été assez faiblement pour d'autres, dont quelques uns n'ont pas même d'abord trouvé d'enchérisseurs. Voici comment ont été réparties les plus importantes de ces chasses :
La forêt de Marly, entourée de murs et composée de 1997 hectares, a été adjugée 8,000 francs à un M. Babin-Boret, qui ne nous a pas paru un adjudicataire sérieux.
Le parc de Versailles, divisé en deux lots, a été adjugé, le iw lot, 1,100 fr. à M. Bunel; le 2* lot, 1 050 fr. à M. Renaud ; les terres qui forment les fermes de Satory, de Gally et de la Ménagerie ne sont point comprises dans cette location.
Les Gonards et la Garenne des Loges, composés de 352 hectares, ont été adjugés 1 ,090 fr. à M. Maillot
Le pont Colbert, les bois de l' Hôtel-Dieu et de V Homme-Mort, 301 hectares, 1,025 fr. à M. Leduc, de Vélizy.
Meudon et la Garenne de Sèvres, 3,050 fr., à M. Lelong-BurneL
Et enfin, la forêt de Saint-Germain, divisée en trois lots qui, par leur réunion forment un ensemble de 4,033 hectares 56 ares, a été adjugée moyennant 18,350 fr. à M. le marquis de Gasville, mandataire de M. Léon Bertrand, directeur du Journal des Chasseurs. Dans cette location est comprise la jouissance du pavillon de la Muette et dépendances, de la Faisanderie, du Pavillon de Noailles, et de toutes les autres pièces meublées, servant dans différens postes de gardes, à Garenne et Herblay, par exemple, aux anciens rendez-vous de chasse des princes.
Nous espérons que nos abonnés et tous ceux qui prennent Intérêt au succès de
notre revue applaudiront au sentiment qui avait décidé le Journal des Chasseurs a se rendre, coûte que coûte, fermier général d'une ebasse dont la division eût été avant peu la ruine complète. Les gardes , dont quelques uns , présens à l'adjudication, attendaient avec anxiété la fin des enchères pour savoir en quelles mains ils allaient passer, connaissent M. Léon Bertrand de longue date, et ils se sont retirés, heureux d'emporter la certitude qu'au lieu du gaspillage et du désordre inévitable qu'aurait amenés à Saint-Germain le partage de la forêt, allait s'y établir, sur des bases solides, une administration régulière et organisatrice dont Us seront les premiers à profiter.
L'adjudication de la chasse des forêts de Compiègne et de Laigue, l'une divisée en 3 lots, l'autre louée en un seul de 4,000 hectares, est fixée au 19 du courant. Celle des bois de l'en- Liste civile , composant l'inspection d'Orléans, a eu lieu le 22 du mois dernier. Mais il n'y avait pas celle fois en présence des concurrens tels que MM. de Hélhune et Lécuyer, dont la rivalité, en 1845, a poussé les enchères si haut Le tout s'est loué presque pour rien. Nous connaissons entr' autres un lot de 1 ,1 \h hectares qui, fort riche en gibier de toute espèce, lièvres, chevreuils et perdreaux, a été adjugé à l'un de nos abonnés pour la somme modique de 320 francs.
A partir de ce jour , le Club des Chasseurs, qui n'était dans le principe qu'un projet subordonné à toutes les éventualités d'une adjudication plus ou moins disputée, est définitivement et sérieusement constitué. Soumis comme tous les autres cercles au nouveau décret rendu sur les Clubs, nous nous occupons dès ce moment d'obtenir de l'autorité compétente une autorisation qui ne se fera certainement point attendre. L'article 10 des statuts de notre Règlement dont nous avons déposé un exemplaire à l'appui de notre demande, nous est un sûr garant du succès de nos démarches.
Le nombre de nos Sociétaires étant assez restreint (il est limité à vingt-epiaire membres fondateurs pour la chasse à tir, cl à quarante membres adjoints pour la chasse à courre), nous engageons ceux de nos abonnés qui voudraient faire partie du Club, à nous en informer au plus tôt. Nous publions plus bas notre Règlement. Les personnes qui fondent une société de chasse,— or la location des forêts de Tex- Liste civile va sans doute donner naissance à plusieurs associations de ce genre,— étant quelquefois embarrassées pour en arrêter les bases, nous avons cru devoir insérer ce travail tout entier qui restera dans le Journal des Chasseurs comme un document utile, et que nous demandons la permission à nos lecteurs de faire précéder de la lettre
suivante de notre ami et collaborateur M. le marquis de Foudras, l'un des historiographes futurs des hauts faits et gestes de la Société des chasses de Saint-Germain :
Mon cher Léon,
J'ai la avec un vif plaisir, et relu avec la plus scrupuleuse attention, le projet de règlement que vous venez de Taire pour ce Club des Chasseurs, doot vous rêviez depuis si long-temps l'organisation, et qui, grâce a vos efforts persévérans, va enfin devenir une réalité sous les magnifiques ombragesde la forêt de Saint-Germain. C'était, mon cher ami, une difficile entreprise, et qui ne demandait rien moins, pour être conduite à bon port, que cette heureuse association de patience et de force qui caractérise tous les véritables chasseurs, et dont vous êtes particulièrement doué d'une façon toute privilégiée. Toutefois, mon très cher, la fermeté intelligente avec laquelle vous avez mené votre projet jusqu'à sa réalisation, mérite selon moi moins d'éloges que le plan d'organisation dont vous avez bien voulu me donner connaissance. Laissez-moi vous dire qu'il me semble presque parfait, et qu'après deux lectures consécutives, j'en suis encore à chercher quelle serait l'objection vraiment sérieuse qu'on pourrait faire à l'ensemble de votre travail. Les points les plus délicats, et ils sont nombreux dans une affaire de cette nature, ont été abordés par vous avec une netteté qui fait le plus grand honneur à votre franchise, et résolus de la manière la plus heureuse et la plus conciliante. Nulle équivoque n'est possible avec des lois semblables, et tandis que presque toutes les réunions de ce genre portent des germes de mort dans leur sein, je ne voisdanscelle que vous fondez, sous le ùlretïe Club des Chasseurs, que des principes de vie. Vous avez créé là une véritable république sociable (ne lisez point sociale je vous en prie) et je voudrais que notre comité de constitution fût assez modeste et assez éclairé, pour s'inspirer de l'esprit à la fois libéral et conservateur qui a présidé à votre travail. Recevez mes félicitations, en attendant celles de vos associés, qui ne vous feront pas défaut, croyez-le bien.
Je me permettrai une seule critique, mon cher ami ; mais si elle ne vous semble pas fondée, vous la tiendrez pour non avenue, et je ne m'en formaliserai pas. Vous laissez à vos sociétaires fondateurs le droit de recevoir ou de repousser, au moyen d'un scrutin secret, les membres adjoints que vous vous proposez d'admetlre. C'est faire trop bon marché de vos prérogatives de président, et m'est avis que plus d'unité dans le pouvoir serait préférable. Bornez-vous, pour les admissions dont je viens de parler, à mettre votre responsabilité à couvert en consultant votre comité d'administration. Par ce moyen vous éviterez les petites intrigues, les haines mesquines, les exclusions capricieuses, dont certains clubs de Paris ont donné quelquefois le fâcheux exemple. L'homme est fantasque, et le chasseur est taquin de sa nature; tenez-vous en garde contre les inconvéniensqui peuvent résulter de ces dispositions. Créateur à vos risques et périls de la Société des chasses de Saint-Germain, il ne faut pas qu'on puisse vous imposer quelqu'un et il ne faudrait pas non plus qu'on pût exclure la personne dont vous jugeriez l'admission convenable. J'ai beaucoup réfléchi avant de vous soumettre cette opinion, et c'est la main sur la conscience que je vous l'exprime avec la franchise d'un ami et l'indépendance d'un chasseur (1).
Une observation encore, mon cher ami. Puisque vous constituez une société sérieuse, durable, à laquelle vous donnez en quelque sorte une charte (excusez ce mot
(4) Conformément au judicieux conseil de M. de Foudras, l'art. 5 du règlement dont U est ici question a été modifié, ainsi qu'on le verra plus bas. L'admission de MM. les membres adjoints ou temporaires du Club des Chasseurs aura lieu tout simplement, soit sur la présentation du président ou du vice-président, soit sur celle de deux membres fondateur».
( rte la ae la mrection.j
quelque peu vieilli aujourd'hui), pourquoi ne la fortifiericz-vous pas encore par quelques unes de ces décisions réglementaires qui, pour être de second ordre, n'en sont pas moins des moyens de publicité et par conséqueut de popularité ? Ainsi, par exemple, a la suite de l'article 26 de votre constitution, par lequel vous déterminez l'uniforme de l'équipage, pourquoi ne déclareriez-vous pas quel sera l'arquebusier de la Société, quel sera son tailleur, son bottier, son chapelier, etc. , etc. ; enfin tout ce qui se rattachera au personnel de ses fournisseurs brevetés. Examinée superficiellement, cette mesure a l'air sans importance; en y réfléchissant un peu, on découvre qu'elle en a beaucoup, parce qu'on finit par voir que c'est une pensée de durée qui l'inspire, et quand les Institutions ont foi en elles-mêmes, le public y croit plus facilement. Elle aurait d'ailleurs un autre avantage incontestable, c'est de donner, comme physionomie à votre Société, un cachet d'uniformité, un certain caractère d'ensemble qui se traduirait aux yeux et ne serait que l'expression de la bonne harmonie qui, je n'en doute pas, régnera dans vos réunions entre vos collègues et vous. Une idée en fait surgir une autre. Puisque parmi vos fournisseurs en titre j'ai placé d'abord un armurier — à tout seigneur tout honneur — pourquoi celui qui aura l'honneur d'être investi de votre confiance, que ce soit Devisme, Moutier-Lepage, Lefaucheux, Béringer, Prélat, le premier venu entre ces plus habiles, ne serait-il pas tenu d'envoyer, tous les jours de chasse à tir, un de ses ouvriers pour faire, pendant le déjeuner, une sorte d'inspection desarmes. Quand vingt chasseurs se réunissent pour brûler de la poudre, on ne saurait trop prendre de précautions, et surtout trop indiquer au public qu'elles sont toutes prises. Réfléchissez a tout cela, mon cher ami, et, de ces avis informes, laites jaillir des articles additionnels qui compléteront votre œuvre, si excellente déjà. A votre place, je voudrais que, outre les professions que j'ai mentionnées plus haut, il pût y avoir a Epernay, à Beaune et à Bordeaux, des négocions qui fussent fiers d'inscrire sur la porte de leurs celliers : Fournisseur breveté du Club des Chasseurs.
Quelle heureuse idée vous avez eue là, mon très cher ! Quand notre vieille société française s'écroule sous les coups de partis aveugles et inintelligens, vous en ramassez courageusement les débris, pour élever un de ces monumens au sein desquels on garde, comme dans une arche sainte, les bonnes et saines traditions du passé. La noble et gaie science de la vénerie reste debout au milieu de tant de ruines, grâce à votre courageuse initiative. Elle reste debout, et avec elle la camaraderie des hommes bien élevés, que je mets fort au dessus de la fraternité révolutionaire; et les mœurs élégantes, qui me semblent bien supérieures au sans-gêne de nos prétendus défenseurs de l'égalité. La France d'autrefois, la France polie, joyeuse, vraiment libérale, quoi qu'on en dise, revivra dans la forêt de Saint-Germain, et quand le temps des folies sera passé, quand les esprits commenceront à avoir honte du dévergondage de leurs théories insensées, on retrouvera à la Muette, précieusement conservés par vous et vos amis, les élémens d'une société nouvelle. C'est à ce titre surtout que votre projet, louable sous tant d'autres rapports, se recommande à l'estime et à l'intérêt de cette classe. Dieu merci plus nombreuse qu'on ne croit, qui conserve encore dans son âme le culte des vieux souvenirs et le respect des anciennes traditions.
Le Club de Saint-Germain me semble donc le perfectionnement de l'œuvre dont je vois le début dans la direction que vous avez donnée au Journal des Chasseurs depuis quelques années, et les succès de l'entreprise littéraire me sont un sûr garant de ceux qui sont réservés à l'autre. Dans celle-là, je ne pourrai vous être bon à rien, mais a défaut de mes efforts, vous aurez mes vœux, vœux aussi sincères que le sont mes félicitation/ d'aujourd'hui
Tout à vous de cœur,
Marquis De Foudras.
Paris, 7 août 18&8.
' > m -i |f i ift i- ■