‹ Journal des chasseursChapitre 61 sur 74 · UNE HALTE DE CHASSE DANS LA FORÊT DE SÉNART · texte numérisé non relu

UNE HALTE DE CHASSE DANS LA FORÊT DE SÉNART

va nt la révolution de 89, la forêt de Sénart était le théâtre de grandes et belles chasses. On sait qu'il était de règle que le roi Louis XV y fît la Saint-Hubert ; mais l'équipage royal n'y venait guère que pour cette solennité. Il donnait la préférence aux résidences de Saint-Germain, de Marly, de Fontainebleau et de Compiègne. En revanche, bon nombre de seigneurs chassaient à Sénart. La forêt est enveloppée d'un beau pays accidenté et comme fait à plaisir pour courre le cerf : ce sont des plaines légèrement onduleuses, des buissons, des vergers et des horizons qui permettent à la vue de suivre au loin la marche aventureuse de l'animal qu'on poursuit. Jadis toutes ces campagnes étaient peuplées de belles demeures seigneuriales; de châteaux aux tourelles historiques, de clochers qui ajoutent l'élément pittoresque aux agrestes et sylvatiques aspects des paysages et servent en môme temps à l'orientation du veneur. Le bruit du cor et la voix des meutes qui retentissaient dans le calme de ces vastes campagnes se sont éteints. Un moment, sous la restauration, l'écho se réveilla au bruit de la trompe, on vit courir sur l'ourlet de la forêt et à travers les plaines, des équipages et des livrées bleues galonnées d'argent; mais ce fut un rêve: depuis, le silence couvre ces campagnes de ses lourdes ailes. Le laboureur, qui fait péniblement son sillon, regarde et ne voit plus se forlonger le cerf aux abois, il n'entend plus la meute qui hurle et les chevaux qui hennissent.

Voulez-vous voir un moment cette campagne comme elle était au

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temps de la vieille France de qualité? Regardez avec nous ! Des hauteurs de Champrosay, 5 gauche, sur une longueur sans fin, est le vert rideau de la forêt de Sénarl à la lisière anfractueuse. En face, est une vaste suite de plaines semées d'arbres ; à droite, les eaux sinueuses de la Seine qui charrie dans son cours les nuages du ciel. Ici un village et son clocher, là un château qui se mire dans le fleuve, puis un autre village : c'est Soisy-sous-Etioles, Ligny, Draveil, les Bergeries, Ormoy, Lieursaintj puis d'autres châteaux, et toujours ainsi.

Tournons nos regards dans une autre direction : vers la pointe avancée de la forêt qui touche au hameau de Laval, voyez celte troupe de cavaliers et ces chiens qui les précèdent : c'est une chasse! Quels brillans uniformes! Quelles riches et gaies livrées!... Le cerf, après un débucher qui a duré plus d'une heure, est rentré au bois. Vingt veneurs le poursuivent, sans compter les piqueurs, les valets de limier et les gens de suite; vingt jeunes seigneurs des meilleurs lignées, vingt Don Juan aux mains blanches, aux manchettes de Malines, aux allures de cour. Quittons la plaine et pénétrons avec eux sous ces épais couverts de Sénart où nous ne tarderons pas à assister à l'un des épisodes tantôt gais, tantôt dramatiques de leurs joyeuses existences.

Ils ont pris l'étroite avenue de la Croix, et le cerf, qui a de l'avance, a gagné les futaies du Grand-Carrefour. L'équipage est arrivé à sa suite; mais le soleil darde d'aplomb ses rayons jaunes, la journée est sèche, la meute a perdu la trace, les chiens vont et viennent. Les trompes sonnent. Les cavaliers n'ont pas tardé à joindre les piqueurs. On leur annonce un défaut.

—Dans ce cas, au diable le cerf! s'écria le marquis deSennemart. Messieurs, inscrivons de bonne grâce cette journée comme perdue dans nos fastes de vénerie, et déjeunons.

Cette proposition est appuyée par le plus grand nombre parmi ces cavaliers. On fait halte au grand mécontentement du vieux chef de l'équipage, qui jurait n'avoir jamais vu dans son jeune temps interrompre une chasse sur un défaut.

— Allons, Etienne, mon ami, ne murmure pas. Tu boiras à la santé de chacun de nous et je te verserai moi-même d'un vieux bourgogne qui te ravivra les humeurs. Vois-tu, Etienne, nous retrouverons dix cerfs pour un et peut-être pas un autre appétit comme celui qui nous tient à cette heure.

Le vieux piqueur se dérida à ces paroles de son maître, le marquis do Sennemarl.

— C'est si jeune ! se dit-il en hochant la tête; n'importe, c'eût été une belle prise que ce cerf. . . .

Bientôt la table de pierre du Grand-Carrefour fut chargée de bouteilles de vin, de pièces froides, de flacons de liqueurs ; autour de cette table se rangèrent les vingt jeunes gentilshommes-, derrière eux les chevaux et les valets, les piqueurs, les meutes ralliées et impatientes ; sur leur tète un beau ciel de septembre; dans leur cœur la jeunesse, le plaisir, le bonheur.

Entre la chasse qu'ils ont faite depuis le lever du soleil, et celle qu'ils recommenceront tout à l'heure* cette halte était indispensable. C'est un repas fortifiant égayé de propos sans suite, mais d'où partent par milliers des étincelles qui indiquent leurs plus ardentes préoccupations.

C'est le jeune baron de Bouville qui s'écrie : J'ai gagné hier au petit jeu de la duchesse de Renef, cent vingt-cinq pistoles.

— Et moi j'en ai perdu cinq cents au lansquenet chez madame la présidente.

— J'aime mieux cela, comte de Saint-Pierre : une perte est une bonne entrée dans le monde. Les jolies femmes s'intéressent au malheur quand il est accepté avec gaîté. Pour qui jouons-nous si ce n'est pour elles?

— De L'Epône a ma foi raison; mais à la condition qu'elles nous acquitteront la perte, n'est-ce pas, Mercury?

— De quoi s'agit-il, de vin de Bordeaux?

— Des femmes.

— Et vous dites?... Pardon, comte de Fa lieux, passez-moi du pâté de lièvre.

—Nous disons, reprit le chevalier de Perceval, que les jolies femmes aiment les jeunes gentilshommes qui perdent sans se dolenter.

— Surtout, appuya le chevalier de L'Epône, quand c'est leurs maris qui gagnent, parce qu'alors tout est profit pour elles : consolation d'un côté et recette de l'autre*

— Une épigramme à leur adresse, bravo, de L'Epône !

— Non, c'est une vérité : versez-moi de ce bordeaux, je vous prie.

— Est-ce votre avis, vicomte de Bois-Rosé, vous qui ne dites rien?

Cette interpellation faite au vicomte de Bois-Rosé, à propos d'une saillie du chevalier de L'Epône, mettait en présence les deux principaux personnages dont nous aurons à nous occuper. C'étaient deux

natures de nuances bien tranchées. De L'Epône était l'incarnation de la rouerie de ce siècle si roué ! Joyeux buveur, duelliste éprouvé, joueur effréné, brave, adroit, vif, impétueux, cavalier habile, infatigable à tous les exercices, il se multipliait pour les plaisirs dans lesquels ses forces et son énergie semblaient se retremper; doué du reste d'une physionomie noble et belle, d'une taille bien prise, on retrouvait en lui toutes les traditions aristocratiques de l'élégance et des belles manières.

Le vicomte de Bois-Rosé était d'un extérieur plus posé et plus symétrique. Au fond de l'expression charmante et veloutée de ses grands yeux noirs, il y avait un rayon qui dardait et venait droit à vous avec la rigidité du fer. Ce rayon partait d'une âme énergique et passionnée; mais il y avait moins de lapageetde turbulence dans ses façons, dans sa bravouvc et dans son impétuosité que chez le le chevalier. Il avait en concentration tout ce que celui-ci avait en expansion. A ses manières timides, un peu farouches même, à sa réserve auprès des femmes, on aurait volontiers suspecté Bois-Rosé de porter un secret amour dans le cœur. De L'Epône ne s'était jamais rendu compte du sentiment et du degré d'estime qu'il pouvait avoir pour Bois-Rosé ! Ce dernier avait peut-être vaguement pressenti que son penchant naturel allait peu vers le chevalier.

Après un moment de silence, Bois-Rosé répondit à la question qui lui avait été faite.

— Je ne joue jamais, dit-il, je ne puis donc avoir une opinion sur ce point.

— Et pourquoi ne joues-vous pas?

— Je n'aime pas le jeu.

— Est-ce par principes?

— Est-ce par goût?

— Est-ce par religion ? demanda de L'Epône.

— C'est par raison de santé, Monsieur le chevalier.

— Délicieux ! La Brie ! du tokai sur cette réponse.

— Je vais vous dire, reprit de L'Epône, pourquoi le vicomte ne joue pas ; c'est qu'il a fait serment à une femme de ne pas jouer.

— Non, Monsieur, ce n'est pas cela, répliqua sèchement Bois- Rosé.

— A propos de femme, quel est celui, parmi nous, Messieurs, dit le marquis de Sennemart, qui ne sait pas encore la dernière aventure dont notre très illustre ami et passé-mat tre en fait de galantevie, le chevalier de L'Epône, est le héros ?

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— Je la connais.

— Et moi aussi.

— Moi de môme.

— J'en rougis, s'écria le comte de Saint-Pierre, et je suis tenté d'en faire mes excuses au chevalier, mais je dois convenir que je n'en ai pas encore entendu parler.

— Et vous, Monsieur de Bois-Rosé?

— Ni moi, répondit ce dernier.

— • Dans ce cas, dit le marquis de Sennemart, vous aurez, j'en suis sûr, quelque plaisir à l'entendre raconter. Ecoutons.

Le marquis salua le chevalier de L'Epône avec une comique courtoisie, et se tournant vers la joyeuse compagnie :

« Messieurs, dit-il... D'abord faut-il nommer les masques?

— Plutôt deux fois qu'une.

— Inutile, dit le vicomte de Bois-Rosé se mettant au dessous de l'opinion unanime.

— Du scandale ou rien, cria le chevalier de Perceval.

— La majorité, continua le marquis de Sennemart avec un grand sang-froid, est pour que je mette les noms propres sur les faits. SeU" lement je baisserai la voix... Je commence.

Toutes les têtes rangées autour de la grande table de pierre, se dirigèrent vers le marquis.

« Vous connaissez tous la belle, la charmante, la gracieuse, la jeune marquise de Cailleul, et vous connaissez aussi la magnifique, la somptueuse agrafe que nous avons vu briller à la cravate du chevalier de L'Epône... »

A ce préambule, le vicomte de Bois-Rosé avait été tout-à-coup comme pris de vertige. Son cœur battit aussi fort, aussi net que le mouvement d'une pendule. Il avait pâli ; mais il se raffermit promptement contre cette émotion, et s'étant composé un visage de circonstance, il se mit à écouter. Sa curiosité était âcre et pleine de souffrance.

« Cette agrafe, continua M. de Sennemart, vaut quinze cents louis et le chevalier possède un si merveilleux talent pour le faire valoir, que sur lui ce bijou semble doubler de prix. Or, vous le savez, Messieurs, les diamans étaient nombreux à la dernière fête de Fontainebleau : c'était à qui s'éclipserait par l'éclat des parures. Les diamans sont décidément de mode et de grand ton. Notre ami le chevalier savait-il cette circonstance? l'ignorait-il? Jo ne

saurais l'affirmer, c'est le secret de son étoile ou celui de son ha^ bileté. Toujours est-il qu'à la dernière soirée au château de Champrosay, il parut avec sa merveilleuse agrafe. L'imagination de la marquise, qui se souvenait encore de la fête de Fontainebleau, en fut frappée, et dans un de ces momens d'étourderie expansive, entraînée, séduite par la magnificence de ces diamans, elle prétendit que ce bijou était le plus beau qu'elle eût vu et que son éclat la fascinait. Ceci, je vous le répète, Messieurs, se passait mercredi à Champrosay où nous étions réunis selon notre habitude de chaque semaine. Un grand nombre parmi nous jouaient au lansquenet ; moi, je me le rappelle, je causais gravement avec la marquise douairière, mère de notre gracieuse hôtesse, et Bois-Rosé rêvait je crois sous les allées de tilleul. Vous voyez que le chevalier était le mieux occupé de nous tous... »

— Je proteste, interrompit M. de Torigny, car j'étais alors en pleine causerie avec mademoiselle Hus, la délicieuse actrice de la Comédie-Française, qui avait quitté le clavecin.

— Soit, Monsieur de Torigny, dit le marquis de Sennemart, votre protestation est admise sans examen... Je reprends : « Le chevalier comprit l'avantage que venait de lui faire le cri admiratif échappé à la jeune marquise, et il n'était pas homme à le laisser couler de ses mains. « Madame, dit-il à la marquise, vous connaissez mon admiration pour tous vos mérites; il n'est pas de sacrifice que je n'offrisse en échange d'une preuve de votre intérêt... Cette agrafe est à vous. » La marquise resta silencieuse et sourit. Le chevalier poursuivit: « Le jour où le duc de Buckingham sut d'Anne d'Autriche qu'il était aimé d'elle, il détacha de son manteau le plus beau diamant de cette époque et le jeta par les croisées, voulant, disait-il, contribuer au bonheur d'un autre, le jour où la Providence le rendait le plus heureux des hommes... Moi, Madame la marquise, si j'étais aussi heureux que le duc de Buckingham, je ne voudrais pas lui céder en libéralité, mais je ne voudrais pas que le hasard profitât de mon bonheur. » La marquise, qui souriait toujours, à ces mots regarda le chevalier d'un air étonné. Lui, d'un mouvement de téte, confirma ses paroles, puis tous deux restèrent silencieux : ce silence était significatif et le chevalier reprit un moment après : « Demain soir j'irai déposer cette agrafe sur votre toilette... Le voulez- vous? » La marquise ne répondit pas. Son silence fut long. Elle paraissait réfléchir, et quoiqu'il y eût quelque chose de méditatif dans son air, un sourire fin, impénétrable, ne quittait pas ses lèvres. Je puis prendre sur moi de vous dire,

continua M. de Sennemart, que tout autre que le chevalier aurait été fort étonné de voir son offre si peu discutée... Un peu plus tard dans la soirée la marquise se retrouva près de lui et lui murmura ces paroles : « Vous connaissez la distribution de ce château, mon appartement est conligu à celui de ma mère, le grand escalier est impraticable, celui à gauche du vestibule est plus sûr, mais les difficultés sont nombreuses néanmoins... — Je les braverai, répondit de L'Epône. — Cinq minutes au plus... une obscurité complète, c'est tout ; acceptez-vous ces conditions pour demain? — J'accepte, dit le chevalier, et ils se séparèrent. La marquise rejoignit mademoiselle Hus et toutes deux se plurent, pendant le reste de la soirée, dans une causerie des plus gaies, des plus longues et des plus animées. L'heureux moment arrivé, le chevalier s'introduisit discrètement dans le boudoir de la marquise où selon les traités il ne fit qu'une courte station, mais enfin où il eut la gloire immense de pénétrer. Quand il en sortit, il n'avait plus la fameuse agrafe, c'est à dire, Messieurs, je me trompe, il l'avait toujours... »

A ces mots, un mouvement de surprise circula parmi tous les auditeurs du marquis de Sennemart.

« Voici, reprit celui-ci, comment cela s'explique : Le lendemain de son entretien avec la jolie marquise, de L'Epône déjeunait avec nous et il nous dit la singulière aventure dans laquelle il se trouvait engagé. — Et comment finira-t-elle? lui demandâmes-nous. — Ferezvous le sacrifice de votre agrafe? la marquise, belle, éblouissante de grâce, n'est pas indigne d'une pareille libéralité, dirent plusieurs ! — A votre place, je déclinerais l'honneur qu'on veut me faire, dit un autre, et je n'irais pas à ce ruineux rendez- vous ! — Rassurez-vous, s'écria alors le chevalier, j'arriverai jusqu'à la belle marquise et je

sortirai de son boudoir sans y avoir laissé mon agrafe! — Et

comment? — Oh! facilement : par un subterfuge renouvelé des fastes de mon illustre cousin le comte de Baudran, lequel triompha de la célèbre Dubarry alors qu'elle n'était encore que mademoiselle Lange et la pensionnaire de la Gourdan. — Ce moyen, quel estil?... — Il s'agit tout simplement de la substitution d'une parodie de bijou, d'un diamant de contrebande au bijou véritable. — La ruse est peu loyale, elle est mauvaise et ne réussira pas, dirent plusieurs. D'autres propos de ce genre suivirent, et finalement un défi fut jeté à la face du chevalier. Celui-ci, piqué au jeu, s'écria dans un emportement d'après boire, que non seulement il réussirait une fois, mais deux. Le pari fut tenu. L'événement lui a donné raison jusqu'ici, et

il nous faut reconnaître qu'il a brillamment, superbement gagné la première manche ; néanmoins le plus difficile reste à faire, car dès le lendemain même la marquise avait reconnu la ruse du chevalier. Mais elle a pris sa déconvenue héroïquement, et la preuve c'est que nul de nous ne s'est aperçu que son humeur s'en fût ressentie. C'est toujours le même enjouement, les mêmes sourires le même accueil fait à tous ses amis. Elle s'est contentée de rendre à de L'Epône sa fausse agrafe. Voilà, Messieurs, où en est cette affaire, le commencement fait honneur à notre camarade, la fin le couvrira de gloire; mais, quoi qu'il arrive, convenons qu'il aura bien mérité le succès. J'aime à penser qu'à sa place, Messieurs, vous en eussiez fait tout autant que lui ! »

— Certes oui, répondirent en masse les jeunes gentilshommes.

— Certes non, dit plus haut que tous le vicomte de Bois-Rosé avec une expression de douleur et de rage concentrées, et dont lo veto se perdit dans les hourras et les santés en l'honneur du chevalier.

Un moment de silence s'était fait.

— Assez de repos! Messieurs, s'écria le marquis de Sennemart en prenant vivement d'un de ses domestiques la bride de son cheval : Partons ! A cheval, baron de Bouville ; à cheval, chevalier de Perceval !

— A cheval ! répéta le comte de Saint-Pierre.

Le marquis de Sennemart, placé en tête de ses jeunes compagnons, se retourna avant de prendre le galop pour s'assurer qu'ils étaient tous prêts À le suivre. — Eh bien! Bois-Rosé ?

— Partez sans moi, Messieurs.

— Que signifie? allons donc !

— Je ne vous suivrai pas... je reste...

— Voulez-vous bien vite monter à cheval?

— Non, cher marquis, je demeure ici, vous me retrouverez au rer tour. Excusez-moi.

— Et le motif, s'il vous plaît ?

— La fatigue.

— Oh ! oh ! la fatigue, se prirent à dire en ricanant tous les jeunes et bouillans chasseurs qui entendirent la réponse du vicomte de Bois- Rosé.

— Un sopha à mademoiselle la vicomtesse, dit le comte de Saint- Pierre.

— Un écran, ajouta le petit comte de Falleux, mademoiselle la

vicomtesse a chaud.

— Voulez-vous un éventail et un flacon d'eau de la Reine de Hongrie ?dit à son tour le chevalier de L'Epône en fouettant l'air avec sa cravache.

— Voyons, Bois-Rosé, soyons sérieux et surtout soyons brefs. Nous avons un second cerf à attaquer et le temps nous manquerait si nous prenions trop de plaisir à converser plus ou moins agréablement dans ce carrefour ! Quelle raison grave avez-vous , Bois-Rosé , pour ne pas nous accompagner? La fatigue est une mauvaise plaisanterie.

— Si vous ne trouvez pas ma raison assez bonne, que le chevalier de L'Epône en invente une meilleure, mais je renonce au plaisir de vous suivre.

— Et nous, reprit le chevalier, nous ne renonçons pas au plaisir de votre compagnie.

— Très bien !

— Bravo ! de L'Epône, c'est là parler ; il faut qu'on t'obéisse.

— Qu'on le mette à cheval ! s'écria le chevalier de L'Epone... A nous, nos gens.

— De la violence, Messieurs, dit le vicomte de Bois-Rosé en souriant, mais son sourire était un défi qui oserait?

— Puisque la bonne grâce ne peut rien obtenir de vous dit

de L'Epône.

— Jusqu'ici ce n'était qu'un désir chez moi, qu'une fantaisie de ne pas vous suivre, maintenant c'est une volonté. Mon gant à celui qui ne la respectera pas.

L'effet suivit la menace. Bois-Rosé jeta son gant, mais non au hasard, car le gant alla droit au chevalier de L'Epône.

Plusieurs parmi les jeunes gens avaient sauté à bas de cheval pour le ramasser, mais de L'Epône ne pouvait faillir de le faire avant eux. En se relevant il avait un pistolet à la main.

Bois-Rosé en un instant se trouva armé et placé à quinze pas de distance du chevalier de L'Epône, entre une double haie formée par les jeunes gentilshommes témoins naturels de cette passe-d'armes improvisée.

— Vous êtes l'offensé, dit le chevalier de L'Epône.

— J'en conviens, répondit Bois-Rosé.

— Cette fleur de bluet, suffit- elle, demanda le chevalier de L'Epône après en avoir arraché une dans les foins qui abondaient autour du rond-point où ils se trouvaient tous réunis et l'avoir placée par la lige entre ses dents.

— Très bien... dit Bois-Rosé... seulement la tige est un peu courte et la fleur bien près de vos lèvres

— N'importe ! répliqua de L'Epône.

Parmi les témoins de cette dispute.... il ne s'en trouva qu'un seul pour essayer d'empêcher ce duel dont nous allons expliquer la périlleuse originalité: ce fut le chevalier d'Arguia.

— Messieurs, dit-il à Bois-Rosé et à de L'Epône, étes-vous fous pour échanger un coup de pistolet à l'occasion d'un si faible motif ?

— Place, cria Bois-Rosé.

— Place donc, répéta le chevalier de L'Epône.

— Mais songez que vous êtes tous deux gentilshommes, reprit d'Arguia.

— Raison de plus, répliqua de L'Epône.

— Frères d'armes.

Les deux jeunes gens ne répondirent rien à cette observation de l'officieux chevalier d'Arguia, mais la même expression de volonté arrêtée se manifesta sur leur visage.

Il était inutile d'insister sur un raccommodement impossible; d'aiU leurs les murmures désapprobateurs exprimés par les jeunes gentilshommes présens à cette scène, avertissaient le bon chevalier d'Arguia que ses paroles de paix n'étaient pas goûtées. Il baissa la téte en soupirant et laissa le champ libre aux adversaires qui brûlaient de consommer leur duel dont nous allons dire l'élrangeté.

Exposés à chaque instant à se battre entr'eux sur le plus léger, le plus frivole prétexte, ces jeunes gentilshommes avaient imaginé, pour que leurs duels ne fussent ni trop ni pas assez meurtriers, un moyen terme qui consistait en ceci. A moins que le motif de la rencontre ne fût trop grave, ils ne devaient pas tirer sur leur adversaire, mais se borner à viser leur coup sur quelque partie arrêtée de son costume ou quelqu accessoire de sa toilette, sur la corne de son chapeau, sur le bouquet qu'il avaitàlamain, sur le noeud de rubans attaché à son épaule, sur le bout flottant de sa cravate. Si le coup portait juste, tant mieux pour l'adresse du combattant et pour la vie de son adversaire; s'il déviait fatalement, tant pis pour tous les deux. On plaignait le blessé ou le tué et on gratifiait d'une épigramme le maladroit. On voit que ce jeu offrait ses mauvaises chances et qu'il ne différait guère du duel ordinaire. Selon bien des gens il était plus dangereux, car il s'appuyait à la fois sur l'adresse et sur la maladresse. Ne pas viser le but est presque une raison pour l'atteindre quand on lo manque toujours en le visant.

Le vicomte de Bois-Rosé n'aurait pas mieux demandé que d'affronter les périls d'un duel en règle, mais il n'avait aucune raison valable ou du moins qu'il voulût avouer à mettre en avant. Dans cette position il fallait qu'il se soumit, du moins en apparence, aux conditions qui lui étaient imposées par l'usage de ses compagnons, maîtres en dernier ressort comme témoins et de lui et du chevalier de L'Epône.

Le vicomte de Bois-Rosé reçut des mains d'un des spectateurs une fleur pareille à celle que de L'Epône balançait à sa bouche, et il la fixa à la boutonnière de son gilet, à deux pouces seulement de son coeur. C'est à cet endroit que la balle du chevalier devait aller la cueillir en passant, si son tour venait de tirer.

Le chevalier de L'Epône se plaça bravement et attendit. Dire quelles secrètes réserves Bois-Rosé pouvait s'être faites dans son for intérieur au moment où il leva le bras et allongea le pistolet sur son adversaire ce serait chose difficile, mais toujours est-il que le coup partit.... et à sa grande surprise, plus encore qu'à celle de tous les assistons, la fleur tomba de sa tige restée entre les lèvres du chevalier.

— Ade L'Epône.

— A son tour ! crièrent les jeunes compagnons des deux adversaires, tous égalementpartagés entre le désir devoir comment finirait ce combat et le désir non moins vif de reprendre leur chasse.

De L'Epône tira; le coup fut moins heureux : avec la tige et la fleur, la balle emporta le bouton formé d'une seule topaze qui retenait le bluet à la boutonnière du vicomte; mais ce fut le seul accident : pas de contusion, pas de sang, pas de blessure.

Bois-Rosé n'avait pas quitté sa place, indiquant par sa contenance le désir de recommencer ! Assez ! s'écrièrent tous les jeunes gentilshommes, assez ! il y a unanimité à ce sujet !

— Maintenant, dit aussitôt le vicomte de Bois-Rosé, me permettrezvous de ne pas vous suivre et de ne vous retrouver qu'au château ?

— Accordé, lui répondirent tous ses compagnons en remontant à cheval. Reste donc, entêté !... puisque tu le veux.

De L'Epône serra froidement la main à Bois Rosé : c'était une action purement de forme, mais commandée par l'usage, et il monta à cheval.

Et l'on cria à Bois-Rosé en le saluant de la main et de la cravache.

— As- tu donné rendez-vous à quelque nymphe des bois?

— Etes-vous, Vicomte, en bonne fortune avec quelque châtelaine dont le domaine est voisin de celte forôt.

Ils prirent ensuite le galop en s'élançant vers une enceinte où le rapport signalait un second cerf à la reposée.

La forêt était alors majestueuse des* magnificences de la première moitié de l'automne. Les peintures de Vandermeulen rendent avec une admirable précision les effets au soleil de tous ces veneurs du 18*' siècle, aux habits de soie, aux casaques de velours amarantbe pailletées d'or, aux tricornes inclinés sur l'oreille, aux touffes decbeveux poudrés, aux dentelles blanches tranchant par leur éclat avec les rubans couleurs de feu noués aux épaules.

La cavalcade n'avait pas tardé à disparaître au fond de la longue allée qu'elle suivait. Le bruit de la trompe avait retenti un moment après, puis, cette harmonie lointaine s'était perdue dans l'éloignement. L'air avait repris son calme et sa sérénité. Le soleil de septembre couvrait obliquement de sa pluie de feu la cime immobile des arbres. Le jeune vicomte de Bois-Rosé, resté seul au milieu de cette solitude, s'était adossé contre un chêne dont l'épais feuillage le couvrait d'ombre et lui envoyait quelque fraîcheur. Le repos qui régnait tout autour, l'absence de témoins, lui étaient nécessaires pour pouvoir compter avec les sentimens qui s'étaient soulevés dans son âme. Dès qu'il fut bien certain que personne ne pouvait le voir, il prit sa téte entre ses deux mains et la tint long-temps ainsi convulsivement serrée. Ce n'était point la fatigue occasionnée par la chasse, ce n'était pas l'émotion de la périlleuse passe-d'armes qu'il venait de subir qui l'avaient amené à cet état d'abattement, c'était la perte d'une illusion nourrie jusque-là dans son cœur; c'était la certitude que la jeune marquise de Cailleul était indigne du respectueux et chevaleresque amour qu'il lui portait. Bois-Rosé n'avait que vingt ans à peine, il ne faut pas l'oublier ! placé dans une sphère de relations où la marquise se trouvait elle-même en intimité, il était devenu graduellement et presqu'à son insu l'esclave de cette jeune femme si enjouée, si élégante, si bien faite pour captiver. C'était là sa première passion, ardente, impétueuse au dedans; mais en même temps timide et réservée dans son expression. Il admirait la marquise en silence, rêvait, soupirait et attendait.

Le récit que le marquis de Sennemart venait de faire, avait laissé dans son cœur une profonde blessure. Il était désespéré et humilié tout à la fois. « Oh ! je le vois bien, se dit-il après avoir subi un long et douloureux spasme, mon cousin le commandeur avait raison, il ne faut entre les femmes et nous que des contacts d epiderme ! l'amour sérieux est une folie La marquise Elle! Se

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donner à ce de L'Epone ! Elle, à qui je n'osais pas même avouer mort amour... la leçon ne sera pas perdue!. .. Je sais maintenant ce qu'il nous faut attendre des femmes. Prenons-les pour ce qu'elles valent et pour ce qu'elles veulent. Oui, se continua Bois-Rosé, il me faut cesser d'être dupe... Plus de vasselage... Au fait, en observant autour de moi, je vois que les heureux parmi mes compagnons ce sont ceuxlà qui professent les façons les plus cavalières à l'égard des déesses que les platoniques adorent : Laferrière, Gaudran, Tolly sont renommés pour leurs bonnes fortunes et jusqu'à ce de L'Epône!!... Ah! madame de Cailleul ! que vous êtes différente de ce que je croyais!. . . Je vous aimais si fort cependant et c'était si bon de vous aimer!... ainsi donc trêve d'amour vrai et surtout d'amour timide : je romps avec mon passé, et puisqu'on n'estheureux avec vous, Mesdames, qu'à la condition d'être un roué, je vais travailler à le devenir... A moi les intrigues, les séductions, les éclats. Mes folies auront du retentissement, car je les ferai des plus scandaleuses! Que cette marquise si frivole, qui après tout a dû savoir que je l'aimais, soit complètement désabusée...

Il se demanda ensuite quelle conduite il adopterait à l'égard de la marquise et s'il retournerait à Champrosay ? Ce parti lui ayant paru le plus séant, il s'y arrêta. Satisfait des arrangemens qu'il venait de prendre avec lui-même, il se releva et se mit à suivre au pas de son cheval l'avenue qui conduit à Montgeron.

Il allait ainsi depuis quelques minutes, s'orienlant de manière à rejoindre ses compagnons pour le retour, quand, plongeant ses yeux dans la longue voûte de l'avenue, il vit une jeune fille qui débouchait par une allée de traverse et venaitjdans la direction où il était. Leur rencontre était inévitable. Quoiqu'encore éloigné d'elle, il augura favorablement de sa gentillesse par l'ensemble de sa tournure. À mesure qu'ils approchaient l'un de l'autre, cette présomption chez lui se faisait certitude. A cinquante pas enfin il put distinguer la grâce, la vivacité, la finesse et la charmante mobilité du visage de cette jeune fille. Elle était brune, ardente comme les méridionales , et d'une fraîcheur de santé que celles-ci n'ont pas toujours ; ses yeux pétillaient à travers le réseau soyeux de ses cils et avaient une expression de coquetterie innocente que la nature donne quelquefois avant l'art et qui est supérieure alors à l'art le plus subtil : c'est de la coquetterie à vie et à perpétuité. Elle tenait un énorme bouquet des champs presque aussi gros qu'une gerbe, épanoui comme un arbre, un de ces bouquets de septembre où il y a de tout lié avec un jonc, des

marguerites des prés, des scabieuses, des œillets, des bluets, des coquelicots, du réséda sauvage, du foin, des feuilles qui piquent, d'autres qui embaument, de Pabsynthe, de la lavande et du thym. Elle portait un peignoir à la Watteau, d'étoffe demi-soie, rayé bleu et rose, ouvert aux bras qui passaient à travers deux gracieuses tombées. Il faisait excessivement chaud, et ces deux bras d'un blanc de pèche à l'endroit où la rose se fond avec le laiteux de ce beau fruit, étaient à la fois dorés et humides, dorés par le soleil auxquels ils étaient bravement exposés et humides de la fine moiteur qui les imbibait. Et les jolies mains ! quelle grâce enûn dans toute sa personne !

Le vicomte fit quelques pas vers elle pour satisfaire à l'élan de son admiration qui semblait craindre d'avoir à revenir sur le jugement déjà prononcé en faveur de la jeune fille au gros bouquet

Un jeune homme de l'âge de Bois-Rosé ne pouvait que se sentir vivement intéressé à une pareille rencontre; mais dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, cette rencontre devenait un péril. 11 eut bientôt mis pied à terre. 11 allait commencer son métier de séducteur. Il y avait en lui cette ardeur de résolution qui sait si bien convaincre. Auprès des femmes, vouloir fortement c'est posséder la raison des succès. D'ailleurs, pour donner quelqu'intérôt à la scène qui s'engageait entre ces deux jeunes gens, il faut se rappeler qu'il est des situations du genre de celle que Bois-Rosé voulait se faire dans ce moment qui finissent autrement qu'elles ne commencent. La plaisanterie tourne au sérieux, le cœur se passionne au contact des séductions qu'on avait abordées en riant, et alors l'éloquence à laquelle nous avons recours prend sa source dans sa sincérité improvisée.

Bois-Rosé aurait éprouvé peut-être quelqu'embarras pour commencer son entretien sans un singulier incident qui vint à son secours. La chasse parcourait la forêt et elle venait de se rapprocher de l'endroit où ils se trouvaient. Les sons de la trompe retentissaient très distinctement. La jeune fille se mit à écouter cette sauvage harmonie avec une inquiétude visiMe et elle s'écria tout-à-coup :« Oh! mon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas mon pauvre chevreuil qu'ils pourj suivent. »

— Votre pauvre chevreuil, avez-vous dit, Mademoiselle? --Oui, Monsieur le vicomte.

— Vous me connaissez ?

— Assurément.

— Vous êtes donc de ce pays ?

— Comme vous dites, Monsieur de Bois-Rosé.

— Vicomte de Bois-Rosé, en effet, Mademoiselle, pour vous servir, ajouta-t-il, de mon cœur, de ma fortune et de mon épée,si vous jugez tout cela digne de vous; mais vous... Mademoiselle... vous si jolie, qui daignez savoir mon nom quand j'ai la maladresse de ne pas savoir levôtre... voudriez-vous me l'apprendre?...

— Bien volontiers: Je me nomme Galande... pour vous servira mon tour, Monsieur le vicomte, si j'en étais capable, dit la jeune fille qui faisait en riant la révérence à Bois-Rosé.

— Mais je ne demande pas mieux... Pour commencer, donnez- moi votre bras... quelle direction suivez-\ous?

— Je vais à Montgeron... Je suis de Montgeron.

— Où demeurez-vous dans ce village?

— Dans la petite maison jaune, à dix pas avant l'église quand on arrive par la forêt.

— Mademoiselle Galande, prenez-vous mon bras ?

— Non, Monsieur le vicomte, ce serait un honneur pour moi, mais nous pourrions être vus et... cela ne se doit pas...

— Alors, de grâce, que je chemine à vos côtés, et daignez m'ap prendre, cela m'intéresse vivement, comment je suis si bien connu de vous?

— Volontiers, Monsieur. Depuis quelques mois vous chassez à Sénart et dans les environs. Je vous vois souvent passer avec ces gentilshommes, vos compagnons... Tout le village vous regarde. Quand vos gens qui vous suivent s'arrêtent au cabaret pour boire, on les questionne.» Quel est donc celui qui porte la veste bleue, leur dit-on? et cet autre avec son habit violet... Et puis cet autre, et encore cet autre !... Ils répondent... et voilà comment ma tante a connu M. le vicomte de Rois-Rosé, acheva Galande en souriant.

— Et votre tante, fit Rois-Rosé en appuyant à dessein sur le mot dont la jeune fille s'était servi, connaît-elle d'autres jeunes gens parmi ces gentilshommes?

Galande comprit la portée de cette question.

— Non, dit-elle... Mais, tenez, ajoula-t-elle, je dois encore vous dire qu'une fois je vous ai vu au château de la marquise de Cailleul.

— À Ghamprosay ?

— Là môme. Un jour où l'on dansait dans le parc... Bois-Rosé redoubla d'attention.

— Je vous vis avec la marquise traverser la cour d'honneur. La femme de chambre avec qui j'étais me confirma que le chevalier de madame de Cailleul, c'était M. le vicomte de Rois-Rosé

— Oh! mademoiselle Galande!... si je vous avais aperçue ce jour-là !

— Eh bien ?

— Eh bien! qui sait?... Je ne serais peut-être plus retourné à Cbamprosay.

— Comment?

— J'aurais donné la préférence à Montgeron...

— Vous raillez, Monsieur le vicomte.

— Moi, Mademoiselle ! je dis vrai... je dis très vrai. Vous êtes une ravissante personne et mon cœur qui est libre...

— Ce n'est pas ce qu'on dit. ..

— On se trompe, Galande, mon cœur est libre et je vous l'offre... Vous n'aimez pas sans doute votre affreux Montgeron et vous avez raison. Vous n'aimez pas ces paysans qui vous entourent et qui menacent de vous épouser... Vous avez plus grandement raison encore. Quittez tout cela; venez à Paris où la vie est si belle. Je serai un ami pour vous, je partagerai ma fortune avec vous. J'abandonnerai pour vous le monde dans lequel je vis, où il n'y a que des femmes qui se croient fraîches et jolies et qui ne sont que coquettes... Mais qu'avez- vous donc, vous ne m 'écoutez pas...

— Si fait, Monsieur le vicomte, je vous écoute, je n'ai pas perdu une seule de vos paroles, mais il est vrai que dans ce moment une inquiétude...

— Parlez.

— Ce bruit de chasse qui approche... vous le dirai-je... je tremble;

— Et pour qui?

— Voilà !... Il y a dans la forêt de Sénart un pauvre chevreuil.;, mais c'est tout une histoire... Ce chevreuil et moi nous sommes de vieux amis... Je puis dire que je l'ai élevé, car il y a trois ans de cela, étant assise sur la lisière du bois avec une petite chèvre que je gardais alors et pendant que celle-ci broutait l'herbe, cet animal, qui venait presque de naître, s'approcha de moi... Je le caressai... Peu à peu il s'est accoutumé à me voir, et depuis il ne s'est pas passé un seul jour sans qu'il vint, vers la tombée de la nuit, sous les grandes futaies de la Mare où je l'attends pour lui donner à manger. L'hiver surtout, quand la neige couvre la terre et que les bruyères et les bourgeons de saule sont cristallisés par le givre, c'est alors que ce pauvre petit animal me témoigne sa reconnaissance du mieux qu'il peut. Il accourt à moi du plus loin qu'il m'aperçoit, il me lèche les mains et ne s'éloigne que quand je le renvoie, et remarquez. Monsieur le

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vicomte, que je suis le seul être dont il approche. La vue dé toute autre personne le fait fuir. Eh bien ! j'ai peur, oui j'ai peur, toutes les fois que les trompes retentissent dans la forêt, que mon pauvre chevreuil ne soit en danger... Et... tenez... là bas, mes pressentimens ne m'avaient pas trompée... Voyez, c'est lui qu'ils poursuivent... Il accourt de ce côté... Il m'a vue, ou il m'a devinée, je ne sais, mais il vient chercher une protection auprès de moi.. Oh ! Monsieur le vicomte, ne le laissez pas périr !

Du fond d'une interminable allée, venait en effet un chevreuil dont les forces paraissaient épuisées. Galande s'était approchée de Bois- Rosé et celui-ci, qui voyait combien elle était émue et tremblante, lui avait passé le bras autour de la taille comme pour la soutenir. Au même instant paraissaient dans l'allée, meute, piqueurs et veneurs. Les jeunes compagnons du vicomte virent distinctement son mouvement.

En quelques secondes, le chevreuil effaré avait franchi l'espace, et, arrivé à quelques pas de Galande, il s'était jeté sous bois pour y chercher un abri par un dernier effort. A sa suite, toute la chasse, chevaux et chiens arrivent et cernent l'animal.

— Grâce! s'écria la jeune GUe, grâce 1 pour un aussi gentil animal ! Ne le tuez pas, dit Galande aux veneurs étonnés.

— C'est impossible, ma charmante, quoique vous soyez bien jolie, répondit le marquis de Sennemart.

— Je vous en prie, dit-elle en s'adressant avec ses plus tendres regards aux jeunes gens.

— Impossible ! répéta le marquis de Sennemart qui avait enGn arrêté ses yeux sur Galande , ébloui, émerveillé de ce visage naïf et piquant tout à la fois, admirable de l'expression que lui donnait la pitié de l'âme.

Il en tressaillit malgré la violente émotion de la chasse arrivée chez lui au suprême degré d'exaltation.

— Messieurs! s'écria Bois-Rosé, ce chevreuil ne doit pas mourir, j'en ai pris l'engagement.

Et en parlant ainsi, il s'était avancé, le fouet à la main, barrant le chemin à la meute qui voulait passer, et fouai liant les plus hardis parmi les chiens.

— Vous plaisantez, Monsieur le vicomte : n'est-il pas vrai, dit M. de Sennemart étonné de l'intervention.

— Sur mon honneur, je ne plaisante pas.

TOMB m. 35

Voyant qu'une scène allait s'engager, Galande se fit attentive. Elle eut regret de l'avoir provoquée.

— Vous prétendez, Monsieur le vicomte, vous arroger le droit de vie et de mort sur ce chevreuil.

— Le droit de vie seulement, reprit le vicomte ; cela me suffit.

— Cela ne nous convient pas ! crièrent plusieurs de ces jeunes gens.

— J'en suis fâché, Messieurs, cela sera.

— Vous n'êtes paB le plus fort, car nous et nos valets sommes plus forts assurément que vous. Vous n'y songez pas.

— Vous n'éles pas tous contre moi, Messieurs, j'ose m'en flatter. Quant à vos valets, si l'un d'eux avait l'audace d'approcher, s'écria le vicomte en se saisissant d'un de ses pistolets qu'il arma , je lui fais sauber la cervelle.

— Messieurs, avant d'aller plus loin, fit observer le chevalier d'Arguia, je suis d'avis de savoir à quel titre Monsieur de Bois-Rosé appuie le capricede Mademoiselle... Est-il son chevalier? Entre nous ces choses peuvent s'avouer.

— Mais c'est évident; c'est la mystérieuse beauté pour laquelle Bois-Rosé n'a pas voulu suivre la chasse avec nous.

— Vous m'avez posé une question à laquelle je ne puis répondre, dit le vicomte.

— Cependant il le faudrait.

— J'ai promis la vie de cet animal et je vous la demande.

— Répondez d'abord.

— Soit, répondit Bois-Rosé; je suis le chevalier de Mademoiselle.

— Dans ce cas je pense, continua le chevalier d'Arguia, qu'en bons camarades nous devons avoir égard à votre situation, et qu'il faut, marquis de Scnnemart, faire sonner la retraite.

— Merci, «chevalier 1 tl Bois-Rosé.

— Je suis aussi de cet avis.

— Merci, baron de Saint-Paul.

— Je m'oppose à l'hallali.

— Votre obligé, M. dePerceval..* et vous, chevalier de I/Epone, je vous suis reconnaissant de votre silence.

— Puisqu'il en est ainsi, s'écria le marquis de Sennemart... Picard ! La Brie! Philippe! sonnez la retraite et coupiez les chiens. Partons, Messieurs.

En un instant on entendit claquer les fouets, crier et commander valets et piqueurs. Les chiens obéissaient avec peine. Pendant ce

temps le chevreuil, sorti du bois, s'était approché de Galande, les yeux fixés sur elle. Bois-Rosé s'était dirigé vers ceux de ses amis qui lui avaient donné leur appui et il leur serrait la main à tour de rôle.

Plusieurs cavaliers de mauvaise humeur avaient déjà quitté l'endroit et fuyaient au galop ensuivant le chemin du retour, bientôt le carrefour fut libre. Au tintamarre de tout à l'heure avait succédé le silence. Galande et Bois-Rosé étaient restés seuls. Remis de sou effroi et de sa fatigue, le chevreuil lécha les mains de sa protectrice, puis en trois bonds il disparut sous les fourrés.

— Prenez-vous mon bras, Mademoiselle? fit le vicomte.

— Oh ! volontiers? Que vous êtes bon... et combien je vous suis reconnaissante de ce que vous venez de faire... vous êtes brave, M. de Bois-Rosé ! c'est beau cela! mais je m'en veux du danger que je vous ai fait courir.

— Je le bravais pour vous, Galande.

— Merci, oh merci!

— C'est ainsi que je suis, voyez-vous ! Je ne fais rien à demi... je me dévoue avec excès.

— Savez-vous que vous me faites rêver vous me rendez

triste.

— Pourquoi ?

— Je ne sais; mais voilà que tout ce que vous m'avez dit me revient dans la tête... je n'en dormirai pas...

— Penserez- vous à moi du moins si vous ne dormez pas?

— Je vous dirai cela.

— Quand donc! Sera-ce demain? Demain soir... au coin delà mare, sous les futaies, là où vient vous trouver votre fidèle chevreuil? Y serez-vous, dites. . . dites que oui.

Galande, après un moment d'hésitation :

— Oui!

— Adieu, Galande.

— Adieu, Monsieur le vicomte.

Et ils se séparèrent. Bois-Rosé enfourcha son cheval qu'il jeta au galop dans la direction du château du marquis de Sennemart. Et Galande, plus rêveuse et plus pensive encore que tout à l'heure, rentra à Mon tgeron.

La nouvelle des incidens dont la forêt de Sénart avait été le théâtre, courut avec les longues jambes de toute chronique scandaleuse, à une époque insoucieuse, galante, frivole et oisive comme celle-là. Les choses vinrent jusqu'aux oreilles de la marquise elle-

même, mais il est aisé de comprendre que les récits avaient été raisonnablement modifiés aux endroits qui la concernaient. On avait glissé sur les causes du duel de Bois-Rosé avec le chevalier de L'Epône, sans pourtant omettre le fait même du duel. Ensuite, on avait beaucoup insisté sur l'épisode de la jeune paysanne et de la protection que le vicomte lui avait si chaleureusement donnée. En sorte que la marquise n'eût connu la vérité que très imparfaitement sans une personne qui habitait alors auprès d'elle.

Celte personne est celle que nous avons déjà entendu nommer : mademoiselle Hus, l'actrice éméritede la Comédie-Française. Elle se trouvait au château de Champrosay sur le pied de la plus grande intimité. Quoique très jeune encore, son double talent d'actrice et de chanteuse non moins que sa beauté, l'avait rendue célèbre, et madame de Ou lieu 1, qui aimaitla musique passionnément, avait témoigné un désir très soutenu de prendre d'elle des leçons de chant. Ainsi avait commencé leur intimité. La conformité d'âge entre elles ; beaucoup d'esprit, de l'entrain, de l'enjouement chez mademoiselle Hus; du cœur, de la bienveillance, de l'affabilité et de l'expansion chez la marquise, avaient faitle reste, en établissant des rapports où toutes deux trouvaient une réciprocité de plaisir. Dès que mademoiselle Hus le pouvait, elle quittait Paris et venait joindre sa jeune et noble amie. Le prétexte de ces visites, aux yeux du monde, c'était, comme nous l'avons dit, les études musicales de la marquise ; en réalité, c'était l'attrait d'une douce camaraderie qui en était déjà venue à l'échange des plus intimes confidences.

Au milieu de la sociétéquelque peu évaporée où vivait la marquise de Cailleul, mademoiselle Hus était une précieuse acquisition. Son talent de comédienne, sa magnifique voix, ses excentricités, ses reparties vives, sa belle humeur, étaient pour tous une source d'inlarrissable diversion. Il importe de dire que si mademoiselle Hus était devenue pour ce monde un indispensable auxiliaire, ce monde n'était pas en reste avec elle. Tous s'efforçaient de lui plaire ouvertement et quelque peu clandestinement aussi. Chaque jour, elle avait à entendre un nouvel aveu de quelque passion soudaine. En femme habile qui ne voulait pas que la désunion se mît dans leur joyeux cercle par de trop nombreuses rivalités d'amour, elle s'était fait une loi de n'écouter personne. Ses refus étaient calculés de façon à ménager toutes les susceptibilités. Elle alléguait des motifs si plausibles que nul ne se fâchait, et tous, au contraire, demeuraient dans les meilleurs termes avec elle, après qu'ils avaient vu leurs espérances s'évanouir.

Mademoiselle Hus, outre les raisons que nousavons indiquées, en avait deux autres fort sérieuses poursuivre la ligne de conduite qu'elle avait adoptée. Elle tenait alors une partie de son opulente existence des libéralités de M. Berlin, Tune des sommités financières du temps. En souscrivant avec lui à cet arrangement, où son cœur n'avait aucune part, mais qui lui assoirait une position de fortune en dehors des éventualités de sa carrière dramatique, elle*avait exigé et l'avait obtenu sanspeine, que la réalité de leurs relations serait abandonnée aux conjectures du monde mais jamais positivement avouée. En un mol, que les termes dans lesquels ils vivraient tous deux en public, seraient tels que le monde pourrait les expliquer comme il lui conviendrait. Cette transaction laissait à mademoiselle Hus une grande liberté d'action et en même temps plus de titre à l'estime et à la considération de ceux qui l'enlouraient. Nul n'était blessé de la présence de Berlin dans les mômes lieux où elle se trouvait, et celui-ci, sous un prétexte ou un autre, ne manquait jamais de se rencontrer avec elle. Les portes s'ouvraient aisément devant lui. Sa fortune et sa facilité à obliger les gens de qualilé, en même temps un fonds permanent de jovialité financière et de belle humeur, son litre de trésorier des parties casuelles, lui valaient toujours des invitations qu'il n'avait garde de refuser, quand au plaisir de se trouver en bonne compagnie se joignait l'espoir pour lui de se rapprocher de sa belle favorite et d'exercer sur elle une surveillance indirecte.

Mais parmi toutes les raisons que celte jeune femme avait de se plaire à Champrosay, il y en avait une qui était le myslère intime de son coeur. Elle s'était éprise de l'un des plus hardis cavaliers de la joyeuse bande dont le château du marquis de Sennemart était le centre : le chevalier de L'Epone. El, par un étrange jeu du sort, c'était précisément le seul et Bois-Rosé parmi tous ces jeunes gens, qui ne lui avait point marqué d'attention galante. Le courage de de L'Epone, sa célébrité comme veneur, comme duelliste, avaient saisi son imagination. Elle raffolaitde sa taille, de son air mâleet se faisait mille bonheurs, plus grands les uns que les autres, de l'idée d'être aimée d'un pareil homme. Elle eût donné sa réputation pour devenir un objet de tendres soins de sa part; mais de L'Epone n'y songeait pas. Mlle Hus était trop accoutumée à voir les hommes empressés autour d'elle pour qu'elle eût osé, malgré son caprice et le sans-gêne de ses habitudes de théâtre, prendre l'initiative par des coquetteries significatives. Elle se contentait d'être elle-même : belle, spirituelle, enjouée, et elle attendait que le chevalier fût éclairé et mieux avisé.

II y avait peu de jours seulement que son secret lui était échappé à la suite de confidences réciproques entre elle et la marquise, quand le romanesque incident de l'agrafe était venu placer aussi la marquise dans des rapports aussi étranges qu'inattendus avec le chevalier de L'Epône. La marquise, de son coté, avait confié à sa jeune camarade sa vive affection pour Bois-Rosé, et il y avait dans ce double amour une coïncidence qui ne leur échappa point : c'est que Tune et l'autre avaient donné leur sympathie à des hommes qui jusque-là ne leur avaient pas encore parlé de leurs senti mens mutuels.

La singularité de cette position excitait quelquefois de curieusesobservations de la part de ces deux jeunes femmes dont le caractère avait un grand fonds de galté folle et d'étourderie. Elles subissaient l'influence des mœurs du temps. Il n'y avait pas, à cette époque, une jeune femme jolie et belle, appartenant à la cour, qui n'eût été menacée de devenir de gré ou de force une héroïne du Parc-aux-Cerfs. L'exemple de la légèreté de conduite partait d'en haut, comme chacun sait. De bonne heure les jeunes femmes de qualité faisaient l'apprentissage des intrigues ; peu sortaient sans succomber des luttes incessantes qu'elles avaient à soutenir. Au théâtre, c'était naturellement pis encore. N'oublions pas que cette époque est précisément celle qui reflète avec tant de vérité dans les scènes du mariage de Figaro. Là, selon M. de Balzac : « Le valet trompe son mattre ; le mari trompe sa femme ; la femme trompe son mari; là, une femme est mère sans être mariée ; un père a un enfant à reconnaître, fruit des débauches de sa jeunesse; la mère veut épouser le fils; le fils insulte sa mère. Là, le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait l'amour ; le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et du mal ; l'homme d'église joue le rôle d'entremetteur pour plaire à son maître; là, on se tâtonne, on se coudoie, on se tutoie ; on se prend au hasard dans la nuit; on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle ; il y a une nuit sombre, des cabinets sombres, des pères crédules, des valets fourbes; c'est l'intrigue du siècle, ce sont les femmes, ce sont les mœurs du siècle. »

On peut aisément se figurer l'étonnement dont la marquise fut saisie, ce même soir où de L'Epône s'était déclaré à elle ! mais bientôt, comme on se le rappelle, dominant sa surprise, elle s'était hàléed'aller conter l'aventure à son amie et elle l'avait fait avec tout l'enjouement naturel à son caractère. Mademoiselle Hus, après avoir cédé à un premier mouvement de contrariété, avait elle-même gatment surmonté cette impression, et trouvant h son tour la situation assez bizarre :

« Allons, se dit-elle, il ne m'aura pas compris et il faut que j'en prenne philosophiquement mon parti ! » Le fait est que, malgré sou goût extrême pour de L'Epône, mademoiselle H us avait assez bonne opinion d'elle-même, et ses succès confirmaient cette opinion, pour ne pas faire de l'indifférence du chevalier une blessure à son amourpropre.

De L'Epône, ainsi qu'on doit se le rappeler en se reportant au récit du marquis de Sennemart, se trouvait dans le salon de madame de Cailleul alors que celle-ci et mademoiselle Hus devisaient encore sur ses galantes propositions. La marquise, comme nous le savons, se leva pour aller donner sa réponse au chevalier; mais il nous reste à dire sous quelles influences elle avait pris sa détermination.

11 y avait déjà passablement de temps que son entretien, d'une allure si enjouée, durait avec mademoiselle Hus, quand celle-ci, redoublant de galté, se mit à dire : « Oh! la bonne folie!... oh! l'excellente folie!... qui me vient là. »

L'idée de mademoiselle Hus était folle, en effet !

— Voulez-vous l'agrafe? avait-elle dit à la marquise.

— Oui, assurément; mais non pas à la condition qu'y met le chevalier... J'en aime un autre, et...

— Très bien ; mais s'il existait un biais par lequel l'agrafe pourrait être à vous, un biais qui, donnant satisfaction au chevalier, vous laisserait à la religion de votre amour pour Bois-Rosé?

— Je ne comprends pas.

— Acceptez toujours.

— Comment! que j'accepte sans savoir.

— Oui.

— Mais le chevalier n'est pas homme à se contenter de... rien.

— Je l'entends bien ainsi et je prends sur moi la responsabilité de la réalité...

Ici mademoiselle Hus se pencha vers la marquise. Elle rougissait à demi, et on eut pu croire qu'elle craignait que les portraits, les meubles et les tentures du salon n'entendissent ce qu'elle allait dire.

— Oh ! le charmant tour ! s'écria la marquise. Puis, un instant après, elle ajouta avec un air plus contenu, presqu'indécis... Oui... mais il ne croira pas moins que c'est moi.

— Il ne le croira pas long-temps... Je serai un peu plus charitable que cela, Madame la marquise.

— Vrai, bien vrai, son erreur ne se prolongera pas?

— Non.

— El lout sera perdu... fors l'honneur...

— Fors l'honneur. . .

— Allons, je me risque... Savez-vous, continua la marquise, pourquoi votre idée me plaît, c'est parce que tout en triomphant de L'Epêne, nous nous montrons généreuses envers lui.

— Oh ! je suis loin d'y prétendre. Je vous rends trop justice pour cela.

— Oh ! quelle folie nous allons faire !

— C'est peut-être vrai; mais les femmes ont si peu de ces sortes de privilèges dont les hommes, par contre, abusent tant...

— C'est la première fois que je me risque dans une affaire aussi compliquée... Je ne me sens pas toute l'assurance qu'il faudrait peut-être...

— Ne craignez rien : sur vingt aventures, chère marquise, dans lesquelles une femme s'engage,c'està peine si une seule est divulguée...

— Vous croyez !

— J'en suis sûre.

Les évènemens, comme on a vu, n'avaient nullement justifié les assurances données par mademoiselle Hus à la marquise. Non seulement de L'Epône avait été indiscret, mais roué. La marquise se fût peut-être mise au dessus de ce petit scandale, si ce n'avait été pour Bois-Rosé aux yeux de qui elle souffrait de paraître légère de conduite, lorsqu'elle ne l'était que d'espièglerie.

— Qu'ai-je fait? qu'avons-nous fait? dit-elle à mademoiselle Hus après qu'elle eut entendu d'elle le récit de ce qui s'était passé dans la forêt de Sénart... Je suis bien punie de mon étourderie...

— Pour Dieu, chère marquise, ne prenez pas ainsi les choses... vous vous exagérez...

— Vous en parlez fort gatment, vous, mignonne... je le conçois... vous êtes à couvert... tandis que moi...

— Je ne le conteste pas... Mais enfin vous connaissez mon engagement vis-à-vis de vous, et mon courage saura s'élever aussi haut que les circonslances l'exigent... Nous verrons... En attendant, réfléchissons, l'affaire en vaut la peine.

— Si nous faisions seller nos chevaux, nous irions parcourir la forêt... le cœur vous en dit— il ?

— Oui, Madame la marquise, je ne demande pas mieux... Le grand air suggère des idées, et puis, n'est-ce pas? nous nous approcherons le plus possible du château de Soisy...

— C'est un charmant projet que vous avez là ; je n'y songeais pas. Je vais sonner et donner des ordres.

Quelques momens après cette conversation, madame la marquise et mademoiselle Hus, suivies de deux valets, sortaient à cheval de la cour du château. Eugène Chapus.

(La suite au prochain numéro. )

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