‹ Journal des chasseursChapitre 62 sur 74 · TV · texte numérisé non relu

TV

e suis de retour de chez M" Maybug. Je suis heureux, très heureux, cher marquis! Ma veille ne m'avait rendu qu'un peu plus pâle ; j'avais échappé au jaune, affreuse couleur! Lady Eva s'est montrée charmante. Quelle était belle ! Elle portait une robe blanche toute simple et relevée à peine par un seul volant; son écharpe... Ah ! marquis, si je m'écoutais, je ne vous parlerais que dcladyEva... mais je vous ai promis le récit de ma chasse en Irlande : j'y reviens.

Cette fois, en reprenant les rênes, le coachman ne siffla plus Lucy-Neale; il se tourna de mon côté , allongea un coup de fouet d'artiste au palonnier de droite et entama la conversation.

— Sûrement, Mylord, après que votre domestique, qui est là dans l'intérieur aussi comfortablement qu'un prêtre à un ira ke (2) , m'a eu dit votre nom, j'ai bien vu que vous étiez le fils de votre père. Ah ! le vieux lord Gunbarrel, voilà un homme pour les demoiselles de Sackville-Street ! Le véritable potheen (3), sans oublier le claret de Sneid ; cremong Champagne (/t), voilà ce qu'il buvait I De véritables hunters du Kildare, des nags (5) arabes et pur-sang voilà ce qu'il montait! et, conlinua-t-il en me poussant du coude, en faisant allusion à ma très honorée mère,que Dieu ait en sa sainte et digne garde, lady Mary-Katharine Allan Fitz- Allan Trueblue, les filles de Sa Grâce le lord-lieutenant, voilà ce qu'il épousait I

— Vous avez donc connu mon père ?

— Si je l'ai connu! Est-ce que je connais la veuve O'Flanagan, qui a quatorze cochons, trois vaches et une petite taverne le long de la route en son bien propre, et qui deviendra, s'il plaît à Dieu et à Sa Révérence, madame Wahony, car Mahony c'est moi. Est-ce que je connais Sharp Tom (6), mon meilleur ami, avec qui je me suis plus souvent cassé la tête à coups de shillelagh (7) depuis vingt-cinq ans, que ce maudit palonnier n'a fait d'écarts depuis vingt-cinq minutes. Est-ce que je connais Pat O'Roorke, ou Tim Fogherty? Si je connais votre père ! Est-ce que j'ai connu et aimé le gros ftlaguire, qui a été pendu il y a vingt-trois ans pour avoir assassiné un officier des droits réunis ? Yoilà, Mylord: je n'ai jamais aimé mieux que votre père, que

(i) Voir, pour la première partie delà correspondance, livraison de février, page <85. — (2) IVake, veillée des morts. — (3) Potheen, whiskey. — (4) Cremong, creman. — 5, Nag, cheval de selle. - (fi Sharp-Tom, adroit Tom — [7 Shillelagh, trique.

le gros Maguire ; Je u'ai jamais aimé mieux que le gros Maguire, que votre père qui était alors Lord Thoroughpickle, capitaine au dixième hussard et fils aîné du marquis de Gunbarrcl, de Gunbarrel-Hall en Angleterre, et Breack-Neck- Caslle, Counly Cork en Irlande, avec cinquante autres châteaux, villas et maisons de ville dans toutes les parties du monde, a l'exception de l'Amérique, où, ra'at-oû dit, un gentleman rougirait de demeurer, et cela parce que chez le governor, qui est le président ou le roi du pays, on chique et on crache par terre.

A cette bizarre profession de dévouement pour mon honoré père, je fouillai dans mes souvenirs : * N'êtes vous pas, repris-je, le même Mahony qui fit gagner » à mon père sa grande élection de 1818. »

— Hwrah ! Le jeune lord a entendu parler de moi! Si je suis le même, je le crois pardieu bien, si ce n'est que comme mylord votre père, j'ai vingt-cinq ans de plus sur le corps; et, continua-t-il, nous allons passer dans cinq minutes auprès du petit endroit si commode que j'avais, il y a bientôt vingt-neuf ans, jugé, avec raison, apte a exercer une influence rafraîchissante sur les cerveaux exaltés des opposans de mylord votre père.

— Comment cela! t

— Ma première femme, mistress Mahony, que Dieu ait son âme! venait de me rendre père d'un fils; je m'étais en conséquence donné congé pour quelques jours, afin d'assister aux relevailles de ma pauvre Molly. J'étais assis dev ant la porte de mon cottage par une belle après-midi d'automne, la pipe à la bouche et le verre de potheen à côté de moi; j'écoutais brailler Tim Mahony, l'héritier de mon nom, et je vous dirai, Votre Honneur, que les Mahony valent bien tous ces O'Connor, O'Connell, O'Shaughnessigs et Tyrone, et doivent certainement descendre d'un roi du pays tout aussi bien qu'eux. Eh bien! Votre Honneur, Tim braillait, sa mère chantait pour l'endormir, je fumais et je buvais, puis j'essayais de siffler un air, je buvais une gorgée et jetai* quelques bouffées en l'air, j'étais enfin le plus heureux des hommes si le lendemain n'eût été jour de terme. Pat Mahony, Pat Mahony, me disais-jc, tu fumes cl tu bois, ton fils braille et ta femme chante ; mais que feras-tu demain quand le bailli te demandera quatre livres onze shillings et huit pences, monnaie courante d'Angleterre* que tu dois à ton propriétaire le très honorable marquis de Gunbarrel?

— Monsieur le bailli, diras-tu, les temps sont si durs ; ah! que Dieu bénisse le vieux lord et le jeune lord et-...

■ — Pat Mahony, Pat Mahony, ma vowneen (1), tout cela est bel ot bon, me répondra le bailli... mais c'est de l'argent qu'il me faut

— De l'argent ! Plaise à votre honneur ! Sûrement, vous voulez parler de ce métal précieux qui vient des Amériques. Och ! n'en déplaise à votre honneur, si c'est de l'argent qu'il vous faut, vous attendrez bien un peu.

— Attendre ! Ah ! Pat, tu veux que je me contente de réponses pareilles ! Tu te mêles de faire des enfans après avoir épousé une jolie femme que tout le monde t'envie, et tu parles d'attendre ! Pat, Pat, je vendrai demain à la criée tes six cochons, ta vache, ton mobilier

—Pat Mahony! Pat Mahony ! me cria ton cette fois aux oreilles, et si fort que je sautai sur ma chaise en cassant ma pipe neuve. Que le diable emporte

(J) Ma roormwn, ru irlandais, mon chéri.

l'homme! 11 a fait peur à ma bête.... continua la voix, et sans me laisser le temps de dire seulement Jack Robfnson, un cavalier fit sauter la haie à son cheval d'un seul bond. Lord Thoroughpickle, qui est maintenant lord Gunbarrel, votre très honoré père, était devant moi.

Il descendit de cheval et fit un tour avec moi, l'excellent lord ! dans le champ voisin. Je ne vous conterai pas noire entrevue ; je vous dirai seulement que Pat Mahony avait un billet de cent livres dans sa poche quanti lord Thoroughpickle partit au galop pour retrouver la chasse, et que Pat avait juré au lord que quelques uns des électeurs de l'adversaire de votre père n'arriveraient pas le lendemain à Mullingar à temps pour voter.

Le lendemain, Mylord, je prenais à trente milles de Mullingar, sur un drag neuf, loué pour l'occasion, une fournée d'électeurs, tous très empressés d'arriver le soir môme pour assister a la grande bataille du lendemain. Il y en avait dedans, il y en avait dessus nous étions trente-quatre sur le drag en comptant le garde et moi. Hurrak! pour Mullingar; vive O'Dogherty! crièrent-ils. Naboclish! (t) me dis-je!

— AU right! cria le garde, et mes chevaux partirent au grand trot. Nous fîmes cinq milles en vingt minutes, car j'avais à cœur de leur prouver que Pat Mahony était bien le meilleur coachman à cent milles à la ronde ; mais voyez le malheur pour ces braves gens, et la chance pour votre père, qu'ils voulaient empêcher d'être élu. 11 fallait passer sur le pont du canal et la nuit était bien noire ; uous passâmes à côté et nous entrâmes à fond de train dans l'eau, ce qui fit que quatorze des électeurs furent noyés avec les chevaux ; et les autres tellement abîmés et transis de froid après le bain qu'ils avaient pris, que, chose extraordinaire, ils n'arrivèrent à l'élection que bien après que votre père avait été proclamé membre de la chambre des communes à une majorité de vingt-trois voix.

Les méchantes langues jasèrent beaucoup sur ce malheur des O'Dogherty. O'Dogherty parla bien de corruption, de moyens illicites ; mais on lui répondit que le même jour, à quelques milles de là, on avait si bien assommé onze électeurs Thoroughpickle, qu'il y avait en onze veuves dans le canton: cela se compensait donc à un ou deux électeurs près ; il se tut. J'avais eu le bras cassé à cette malheureuse affaire ! On m'accusa bien d'avoir jeté le drag tout exprès dans le canal ; mais la nuit était très noire et c'est ce que je fis comprendre au jury d'enquête, qui m'acquitta faute de preuves, disait-il, mais voulant dire par là que c'était bien la faute de la lune qui ne s'était pas levée à temps. Votre père envoya un second billet de cent livres à ma femme, ce qui me mit à même de me moquer des baillis présens, passés et futurs. Hurrah ! pour l'excellent lord, vrai copeau de sa vieille souche irlandaise.

— Époque barbare ! ne pus-jc m'empôcher de répondre en soupirant et en pensant à la frayeur qu'aurait peut-être Lady Eva, la douce enfant, à venir habiter un pays si peu changé au fond, hélas ! depuis ce temps, et où la vie d'un homme a toujours été comptée pour si peu !

— Barbare! Votre Honneur, reprit l'ami de mon père. Och! n'en déplaise à Votre Seigneurie, voila une idée anglaise ! Qu'est-ce qui a jamais pensé, si ce n'est un Anglais, qu'il fût barbare de noyer un chien, un chat ou un électeur ?

(I) Xabocliih, irlandais, illusion

- uo -

Och! Votre Honneur, c'est celte idée* de nous trouver barbares et de vouloir nous civiliser, comme Us l'appellent, qui fait désirer à tant de gens le rappel de l'Union. Car, qui voudrait perdre le droit de se casser la tête a coups de shillelagh a la foire, de boire plus de potheen qu'il n'en peut prendre à la veillée des morts, et de tirer un coup de fusil de temps à autre sur un officier des droits réunis qui refuserait de nous laisser faire en paix le potheen que nous partageons avec lui? Barbares! ma foi, n'en déplaise à Votre Honneur, vive l'Irlande, telle qu'elle a été, qu'elle est, et qu elle sera !

Et l'incorrigible Irlandais, avec cet esprit d'appréciation fausse si commune en Irlande, confondant l'esprit de parti avec l'esprit naliooal, se mit à me chanter : The battle of Vinegar-Hill, fameuse ronde orangistc que m'avait autrefois chantée la nourrice qui me berçait, et qui n'est qu'une sanglante injure jetée par l'Irlande du nord à l'Irlande de l'ouest

La nuit passe vite à causer. Nous arrivâmes bientôt à Cavan, ville triste et sale appartenant presque tout entière à mon père, mais ne rapportant presque rien. Là, Pat Mahony abandonna les rênes à un confrère; et après lui avoir glissé une gulnée en souvenir de ce qu'il appelait la glorieuse élection de 18, je quittai le box seat, que prit à son tour mon domestique, et me jetant dans mon coin de l'intérieur, je m'endormis profondément.

Je me réveillai au grand jour ; nous n'étions qu'à quelques milles d'Enniskillen. Le comté de Kermanagh, à l'exception de quelques rares sites, de ses lacs et de sa petite chaîne de moniagnes giboyeuses, est, de tous les pays que je connaisse, le plus triste à voir. D'immenses tourbières ou bogs couvrent la contrée ; des deux côtés de la roule s'étendent ces plaines noires et tristes semées de flaques d'eau. Quelques petits arbres rabougris, quelques cabanes en tourbe, de la porte desquelles une famille en haillons et des enfans souvent tout nus vous regardeut passer ; voilà tout ce qui anime le paysage.

Sept heures du matin sonnaient à l'horloge de la place de la ville (Town-HalC), lorsque nous entrâmes à Enniskillen. Le Royal-mail me déposa, ainsi que mes bagages, à l'auberge, et continua sa route pour Londonderry et Helfsast ; il me restait dix milles à faire en car, pour arriver à Snipe-Hall, chez lord Sleadyfaith, où m'attendait une nombreuse et joyeuse société de chasseurs et de jolies femmes.

Mon domestique eut bientôt fait préparer un car, que je trouvai plus confortable que ceux de Dublin ; nous partîmes ; une heure après nous étions à la grille du parc de Snipe-Hall ; puis les deux chevaux attelés en flèche, que mou titre m'avait valus comme marque de considération, nous emportèrent au galop le long des allées sablées du park. Encore un détour, et le château masqué avec art se découvrait enfin ; les chevaux haletans s'arrêtèrent au cri sauvage du postillon en guenilles qui les menait, et je fus reçu au perron par le maitre-d'hôtel, qui me conduisit à mon appartement.

Le château de Snipe-Hall est d une beauté remarquable; sa création date du commencement du règne de Georges II. C'est un corps de bâtiment flanqué d'ailes et replié en carré ; un granit d'une beauté pre?que égale à celle du marbre et tiré des carrières voisines, a servi à la construction et a permis à l'architecte d'adopter un style plus grandiose et plus pur. Il s'est attaché à prendre pour modèle de la façade, celle de l une des villas des derniers Mcclicis. De ma

- ut -

fenêtre, je fouillais du regard les côteaux à teiotes bistrées de deux ou trois petites montagnes sur lesquelles s'appuie le château. C'étaient les grotae-montains de Snipe-Hall ; quoique la saison de la chasse au grouse (1 ) fût déjà très avancée, je me promettais encore quelques coups de fusil par là.

A gauche, je voyais s'étendre devant moi un lac d'une douzaine de milles de largeur sur vingt milles de longueur: puis, devant mol, c'étaient des bois et des bogs qui me faisaient espérer force bécasses et bécassines.

Je fis une toilette rapide afin de pouvoir descendre à temps pour la prière, que lord Steadyfaith lit lui-même à toute sa maison, chaque matin avant le déjeuner.

Je ne savais à quelle secrète influence je devais de ne pouvoir en finir avec les soins que je donnais à ma personne. J'essayai deux ou trois des plus remarquables shooiing-coats (vestes de chasse) de Curlewis. Je rejetai deux ou trois cravates en rébellion ouverte contre le nœud que je voulais leur imposer; je réussis enfin à me donner un extérieur convenable ; j'étais en retard, je descendis.

Le soin extraordinaire que j'avais apporté à ma toilette, fut cause que je manquai la prière ; lord Stead yfailh me reçut au salon où l'on se réunissait pendant quelques instans en attendant que le déjeuner fût annoncé.

Cet excellent Steadyfalth ne vous oublia pas, mon cher marquis, dans les questions qu'il m'adressa ; j'embrassai sa femme, ma cousine, et je me retournai pour voir quels étaient les visiteurs qui composaient avec moi la société de Snipe-Hall!

Grands dieux! quelles furent ma surprise et ma joie ! Je'.ne pouvais en croire mes yeux, ma vuese troubla, mes genoux se choquèrent, je rougis comme un collégien d'Eton. Lady Eva était devant moi. Elle était là, belle, radieuse, toute fraîche du chaste sommeil d'enfant qu'elle venait de quitter ; son œil espiègle était encore voilé par un reste du pieux recueillement auquel elle s'était livrée pendant la prière qu'elle venait de faire pour ses parens, pour les pauvres, pour tout ce qu'elle aimait, pour moi, peut-être !

Je fus aussitôt à ses côtés.

Corblcu, marquis, c'était à en devenir fou de joie! Elle avait rougi en me reconnaissant. On annonça le déjeuner, j'offris le bras à ma chère Eva, et nous suivîmes lord Steadyfaith dans la salle à manger. Pendant tout le repas, et j'avais, mon cher marquis, je vous le jure, une faim de Porthos, je ne pus prendre une bouchée ; j'étais si heureux à côté d'elle ! Je m'attendais à ne pas la quitter de la journée. Que m'importait alors la chasse? Je pouvais d'ailleurs prétexter la fatigue de la route pour rester au moins ce jour-là auprès des dames. Mais, hélas ! l'homme propose et Dieu dispose : j'appris, à ma grande douleur, qu'au sortir de table, lady Eva se trouvait obligée d'accompagner son père dans une vente à trois lieues de là, et qu'elle ne reviendrait que pour le dîner.

Force me fut donc, quand lord Steadyfaith m'annonça que son frère Dick Maguire comptait nous faire tirer la bécassine dans un des meilleurs marais de Snipe-Hall, de déclarer que je ne me sentais nullement fatigué, que j'étais tout préparé à marcher sous les ordres de mon cher Dick. Lady Eva partie, les dames de Snipe-Hall m'eussent trouvé bien maussade, et j'avais pressenti, dans le traître sourire de la vieille lady Feddle-Faddle, une invitation à la promener dans son petit poney-phaéton ! L'horrible vieille coquette ! et après lady Eva !

( I ) Grou$e, variété de gélinotte.

Les gardes-chasse nous attendaient an perron; nous montâmes un instant dans nos appartemens nous préparer à entrer en campagne, puis nous les rejoignîmes ; mon domestique m'apporta mon fusil de prédilection, chef-d'œuvre de ce pauvre Lancaster qui est mort Tan dernier, et nous partîmes. A la sortie du parc nous entrâmes en arrangement pour la journée. Nous étions neuf chasseurs, nous envoyâmes six d'entre eux, accompagnés de deux gardes-chasse avec leurs chiens, chasser dans les marais du lac et les petits bogs de sable; quant aux trois autres, Dick Maguire, lord Bang et votre serviteur, nous allâmes de notre côté chercher fortune sous les auspices du vieux garde Tom qui avait fait tirer à Dick sa première bécassine et qui l'avait élevé, disait-il. Nous emmenions avec nous deux vieux chiens d'arrêt irlandais, épagneuls au poil noir, au poitrail blanc, hauts sur pattes, édcntés, éclopés, usés au travail de la plaine et aux fatigues de la chasse aux grouses ou à la perdrix, mais dont l'expérience et la sagacité étaient certaines, aimant l'eau et gardant encore assez de vigueur pour courir les marais la queue haute à dix pas devant nous.

Je vous avouerai, mon cher marquis, que c'était la première fois que je chassais réellement la bécassine. Il m'était bien arrivé d'en tirer quelques unes sur les terres basses de Gunbarrel-Hall, mais je m'aventurais pour la première fois dans les bogs de la patrie de mes ancêtres.

— Mylord va probablement chasser dans les bogs, m'avait dit mon bottier M. Thomas, à qui je venais de faire part à Londres, quelques jours avant mon départ, de ma course en Irlande.

— 11 est dangereux, Mylord, disent les médecins, continua-t-il. de se mouiller les pieds; d'ailleurs les pieds mouillés préparent à toutes les maladies qui vieillissent et défigurent l'homme. Un homme, Mylord, qui ne se tient pas les pieds chauds et secs, a des maladies de foie, d'estomac, perd les cheveux, ses dents se gâtent, les avantages physiques qui le faisaient aimer des dames....

— M. Thomas, avez-vous des waterproof boots (bottes imperméables)? m'écrial-je éperdûment en pensant à lad y Eva, dont le bourreau (il devait avoir deviné mon amour) aurait peut-être osé me faire pressentir l'indifférence.

— Yes, Mylord, certainly, et de mon invention. Figurez-vous, Mylord, qu'il y a chez moi un grand tonneau, que dans ce tonneau, depuis six mois, est déposée une de ces bottes, et que pas une goutte d'eau ne s'y est introduite depuis cent quatre-vingt-dix-sept jours et demi, car j'ai regardé à midi, il est donc constant, et de toute évidence.... .

— Envoyez-m'en deux paires.

— Yes, Mylord, et M. Thomas s'en alla.

Mais la peur d'être mouillé m'avait gagné, j'étais waterproof depuis les pieds jusqu'à la tête. .l'avais une casquette waterproof, une veste de chasse en velours waterproof, des culottes en velours auglais waterproof, et enfin les fameuses bottes waterproof M. Thomas.

— Hallo ! avait dit Dick en me voyant redescendre chaussé des susdites bottes qui m' arrivaient à mi -cuisses.

Hallol avait dit lord Bang.

Hallo ! s'étaient écriés en chœur les six autres chasseurs. Och ! fauih, avaient murmuré tout bas les gardes-chasse. Pish ! avait fait le vieux Tom.

J'avais pris ces exclamations pour on murmure d'admiration; mais, chemin faisant, Dick s'était approché de moi.

— Hercules, t old boy, » est-ce que ces bottes-là viennent de la France où vous allez si souvent?

—Pourquoi ? répondis-je.

—Parce que les Français, qui savent peut-être ce qui est bon chez eux, ne se doutent pas de ce qui est bon chez leurs voisins, et en particulier en Irlande.

— Dick, repris-je un peu piqué, vos préventions vous égarent, ces bottes, qui sont les fameuses waterproof boots, bottes imperméables de Thomas, résistent six mois à l'ean

— Bon, dit Dick, vous ne ferez pas six pas dans un bog avec, aussi j'ai fait emporter par Tom une paire de vos souliers, et si voos ne vous en servez pas, que je sois pendu! et, Dick s'arrôtant un instant pour rattacher la longe d'un chien, la conversation en resta là.

Je riais de pitié. Les jaloux pensais-je ! Immortel Thomas ! et je regardai le pauvre Dick avec un souverain mépris.

Et qu'auriez-vous pensé, cher marquis, en examinant sa tenue à côté de la mienne. Dick a six pieds cinq pouces anglais. Dick a toujours passé pour un dandy de première eau. Le haut du corps était irréprochable : cravate blanche, gilet blanc, veste de Brown le rival de Curlewis, tout était en règle. Mais le bas ! ô miséricorde? un dandy pouvait-il s'oublier à ce point! Son pantalon, coupé à mi-jambe, recouvrait un bas de laine gris très épais, et ses pieds, j'en riais, cher marquis, étaient chaussés d'escarpins, et d'escarpins fendus sur les côtés à coups de couteau. Ah! pour un ex-dandy du septième hussard....

A mon grand étonnement, lord Bang paraissait avoir apporté la même négligence dans son habillement ; mais lui n'avait jamais passé pour dandy ; il n'était que l'un des premiers sportsmen du monde !

Il avait plu la veille ; les routes de traverse que nous prenions pour arriver au marais où nous devions chasser étaient trempées de pluie. Déjà Dick et lord Bang avaient les pieds ruisselans, l'eau entrait et sortait librement de leurs chaussures que pas une gouttelette n'était venue souiller mes bas, et je pouvais marcher ainsi pendant six mois. A un coude du chemin un magnifique lièvre parut.

Pan ! pan! firent les deux coups de fusil de lord Bang; mais le lièvre, cinglé vivement, n'en courait que plus vite. Je tirai ; le lièvre roula mort.

— C'était trop loin, dit tranquillement lord Bang, il me semble que Je

remarquai bien que Dick lui faisait signe de ne pas achever, je n'y pris pas garde.

— Mon cher Bang, trop loin si vous voulez; dites plutôt que vous avez mal débuté, car nous sommes à peu près de force et je l'ai tiré plus loiu que vous.

Je rechargeai mon fusil ; Dick riait, je ne sais pourquoi; Bang se taisait ; Okl Tom me faisait des grimaces.

Hercules Gunbarbel.

{La fin au prochain numéro.)

Page 1