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LE DERNIER DES FUMÉE

Dans les derniers jours de septembre 1770, deux hommes se trouvaient, un matin, dans une vaste pièce oblongue située à l'extrémité de l'aile gauche du château. Les murs, revêtus d'une boiserie en châtaignier, disparaissaient sous d'immenses faisceaux où les armes offensives et défensives des quatre derniers siècles étaient confondues avec une insouciance chronologique qui ne dénotait pas le moindre génie de collection. Des harnachemens de toute sorte se mêlaient à cette panoplie, et eussent pu, comme à Versailles, mériter le nom

(1) Dufour. Dictionnaire historique du département d'Indre-et-Loire ; 2) Adam Fumée naquit à Saint-Quentin. On l'a accusé d'avoir empoisonné Charles VII a 1'insligalion de Louis XI, alors dauphin. En 1492, il eut les sceaux comme doyen des maîtres des requêtes, et les garda jusqu en 1 194, époque de sa mort.

de salie des équipages à ce muséum que Ton appelait, par une singulière anomalie, la chambre cpiscopalc.

C'était, au 16' siècle , l'appartement de monseigneur Nicolas Fumée, évôqueet comte deBeauvais, abbé de la Couture, chanoine de Paris, conseiller, premier aumônier du roi et maître en sa chapelle (1). — Le dernier seigneur des Roches en avait fait sa salle d'armes et sa sellerie.

L'un des deux personnages dont nous venons de parler semblait déjà vieux. Il portait un habit de chasse d'un beau droguet vert pomme fabriqué à Tours, et avait, en guise de bottes, de grands housseaux de peau de daim dont l'usage s'est perpétué chez les chasseurs de la Touraine et du Bcrry. 11 était de haute taille, d'extérieur noble et sec, et auquel un parchemin armorié eût pu servir d'emblème.

Le baron des Roches, — c'était lui, — était un digne rejeton de celte noblesse châtelaine dont l'esprit ne dépassait, pas la longueur de l'épée : — argumentant do la pointe et signant du pommeau. — Son éducation, dirigée sous l'influence de ce préjugé, avait développé en lui un ample fond d'orgueil et un souverain mépris de l'alphabet. Aussi suait-il sang et eau pour déchiffrer les trois ou quatre lignes d'un billet que venait de lui remettre un coureur couvert de poussière, qui se tenait respectueusement à quelques pas. Debout dans l'embrasure d'une immense fenêtre en croix, il rapprochait et éloignait alternativement le papier de ses yeux, s*évertuant à trouver le point d'incidence d'une presbytie moins physique que morale; mais, vains efforts ! le vieux baron n'y voyait que du feu. Le sang commençait à lui monter à la tète, et le coureur se fût mal trouvé d'un message qui avait, à dire vrai, un peu l'air d'une épigramme, lorsqu'un grand jeune homme entra dans la salle d'armes.

Celui-ci semblait à peine sortir de l'adolescence; mais ses vastes épaules, sa poitrine en cuirasse, accusait, sous la délicatesse juvénile de ses traits, une de ces complexions hâtives développées en plein champ, épanouies au grand soleil, et dont le travail de la pensée n'a jamais comprimé l'essor.

De prime-abord, il y avait dans cet extérieur herculéen, quelquo chose de surabondant qui choquait le regard ; mais, à l'examen, on voyait un cachet de race percer à travers l'anguleuse écorce que donne aux hommes comme aux arbres, le contact du grand air, la

(l ! Nicolas Fumée? mouru' en l'>92. ot fut on terré à S<n ni -Quentin. Il no reste aucune •r -re de sa sôpulturc.

vie de solitude et de liberté. — Un courtisan eût ri de ce genre de beauté ; mais une jeune marquise en eût mieux apprécié la mâle splendeur, et n'eût vu, dans ces défauts , qu'une question d'éducation.

Il souleva, en entrant, le large feutre qui ombrageait sa tête, et s'adressant au baron :

— Père, dit-il, nous avons un sanglier aux Parcs-Quentin.

— Partons I dit le châtelain qui courut prendre un fusil de chasse à l'un des faisceaux d'armes. — Puis, tendant par réminiscence la lettre à son fils, — tiens, ajouta-t-il, vois si tu viendras à bout d'interpréter ce grimoire. Que le diable l'emporte ! J'ai les yeux tout en eau.

Le jeune chasseur, en homme qui a besoin de l'entière liberté de ses mouvemens pour ne pas] gêner le travail de l'intelligence, commença par se débarrasser de son chapeau.

— Tu dis donc, maraud, que tu es au service de madame la duchesse de Grammont? dit le seigneur des Roches au coureur.

Celui-ci s'inclina.

— C'est bien; passe à l'office.— Que diable me veut-elle avec ses pattes de mouches? reprit-il en se parlant à lui-même; serait-ce mon brevet de mestre-de-camp?... — Eh bien ! y es- tu ? demanda-t-il à son fils.

-Un moment, dit le lecteur en se grattant l'oreille, cette écriture est menue comme tous les tonnerres.

— À qui le dis- tu ? J'aimerais autant suivre le train d'un lièvre sur la brande.

— Il y a là Chanteloup , dit le jeune homme d'un air triomphant.

— Comment ! la duchesse est à Chanteloup?

— Voyez, père, — C, h, a, n, Chan, t, e, te, 1, o, u, p, loup, — Chanteloup.

— Par Maurice de Saxe! c'est évident. Pour qu'elle ait quitté Versailles il faut qu'il soit arrivé quelque chose. Le bruit court que les Choiseul branlent dans le manche.

— Cornuaud, le garde-marteau de la forêt d'Amboisc, m'a dit, à notre dernière chasse, que l'on restaurait le château de Chanteloup, dit le jeune homme.

— Voilà encore mon régiment à tous les diables! dit le baron.

— Qu'ont donc de commun ce régiment et la disgrâce du duc de Choiseul ?

— Tu dis vrai, Quentin, car c'est mon droit, après tout. — Le soir de la bataille de Fontenoy, je me présente devant Sa Majesté, la tête fendue d'un coup de sabre. — Le roi s'approche et me dit : — Monsieur le baron, vous voilà colonel. Les Anglais vous ont signé votre brevet.

— • Eh bien ! père, que demandez-vous donc?

— Eh ! sang-dieu ! mes lettres de provision que j'attends depuis vingt-cinq ans ! Que Louis XV dise donc que l'exactitude est la politesse des rois !

— Pourquoi n'avez-vous pas réclamé?

— Dans les alcôves de Trianon?... dans le boudoir de la Pompadour?... moi ! un Fumée!...

— Il me semble, père, que la marquise est morte.

— Marquise !... comme Margot, ta jument. — De même que cette autre drôlesse dont on parle maintenant, la comtesse du Barri, noblesse de hasard qui vient sur couche, comme les champignons. — Je n'avais plus d'espoir que dans la duchesse, qui est ta marraine et notre alliée par les G ra mm ont... Mais, mille diables ! il faudrait pourtant savoir ce que renferme cette lettre.

— Si elle était en moulée, je l'aurais pincée depuis une heure, dit Quentin. Mais j'y pense. J'ai aperçu tout à l'heure, dans la chapelle, le père Luc, le sacristain. Il va nous donner un coup de main.

— Hate-toi. La trace du sanglier refroidit.

Grâce à cet auxiliaire, le descendant des Fumée parvint enfin à connaître le contenu de la lettre de sa parente, qui lui mandait son arrivée pour le jour môme.

— Par Maurice de Saxe ! s'écria le baron en laissant tomber d'un air consterné la crosse de son fusil sur les dalles, voilà qui se rencontre mal avec ce sanglier.

Nous devons à l'urbanité du seigneur des Roches de dire qu'il ne poussa pas plus loin la réflexion, et qu'il donna l'ordre de rentrer les chevaux et les chiens.

UNE FEMME DE COUn.

Une heure après, un beau carrosse à panneaux dorés et armoriés faisait son entrée au château de Saint -Quentin, où le baron et son

fils l'attendaient dans la cour d'honneur. Le premier, le jarret tendu, le pied gauche à la troisième position, s'avança à la porlière, et présenta, de l'air le plus courtois, la main à une dame occupée à s'extraire du véhicule, elle et une immense robe de taffetas à fleurs dont . les paniers et les falbalas encombraient tout l'intérieur de la voiture. — C'était madame Béalrix de Choiseul-Stainville, chanoinesse de Remiremont, duchesse de Grammont, souveraine de Bidache.

A l'époque où se passe ce récit, le parti Choiseul, en effet, branlait fortement dans le manche, comme le disait le seigneur des Roches, miné par l'influence croissante des du Barri. Dérouler, sous les yeux du lecteur, ce réseau d'intrigues qui devait aboutir au renversement du ministère et à l'exil des parlemens, serait revenir sur des faits tombés dans le domaine de l'histoire, et qui dépasseraient ie cadre de cette chronique.

Au demeurant, le petit roi, ainsi que le maréchal de Richelieu appelait le duc de Choiseul, ne devait pas tomber sans résistance. La cabale était opposée à la cabale, et la duchesse de Grammont, sa sœur, déployait, dans cette guerre de ruelles, un talent de tactique qui pouvait passer pour du génie. Femme de tête et d'esprit, altière, ambitieuse, d'un caractère persévérant et résolu, elle avait embrassé le parti de son frère avec tant d'ardeur, qu'un beau jour on lui conseilla d'aller passer quelque temps dans ses terres. Loin de la rendre plus circonspecte, cette pénitence n'avait fait qu'exaspérer sa haine, qu'elle promenait alors de province en province, rehaussée de l'auréole du martyre; trônant dans sa disgrâce, recrutant partout des partisans et faisant, en quelques mois, plus d'ennemis à madame du Barri, que ne lui en eussent fait vingt ans d'intrigue à la cour. — Aussi la comtesse, qui ne la perdait pas de vue, n'avait pas lardé à demander son retour (1).

La lettre de rappel lui parvint au château de Chanteloup dont elle avait fait son quartier-général.

Ce fut un triomphe pour l'orgueilleuse duchesse qui, sentant sa force, ne se hâta pas d'obtempérer à la volonté royale et continua à visiter ses amis.

Or, le seigneur des Roches avait doublement droit à ce titre, par le sang des Grammont et par le nœud lustral qui unissait Quentin à sa marraine.

A l'époque de notre histoire, madame de Grammont touchait à l'âge

(1) Voir, pour tous ces détails, les charmans Mémoires de madame du Barri.

mûr. Sans être régulièrement belle, elle avait dans les traits ce modelé aristocratique, ce teint de nacre et de carmin qui s'encadrait si délicatement dans la poudre, et qui, vu un peu en perspective, aurait eu son mérite aux yeux d'un homme de l'âge de Quentin, si le titre de marraine n'eût fait rayonner alors, au front de la duchesse, une imposante auréole qui retenait les regards de l'adolescent dans les limites d'une admiration semi-ûliale.

Il faut dire aussi que la vue de tout ce luxe lui avait causé une espèce de vertige.

Muet, ébahi, il semblait, comme le dieu Terme, avoir pris racine à sa place, lorsque le baron se tourna de son côté et le présenta à la noble voyageuse avec une dignité d'apparat qui sentait son Versailles.

La duchesse, qui n'avait pas revu son filleul depuis les fonts de baptême, fit un geste d'étonnemcnt et le toisa de la tête aux pieds ; mais au même instant elle disparut entre les bras du jeune hercule qui l'enleva comme une plume et la salua, sur les deux joues, d'une bruyante accolade.

Le compliment était neuf et blessait tant soit peu les règles du décorum, mais il avait, pour une femme de cour, toute Poriginalité de l'imprévu; en reprenant terre elle se mit à rire, et, se tournant vers le baron déconcerté :

— Au demeurant, lui dit-elle, il est bien permis à un filleul d'embrasser sa marraine.

Puis, se penchant à son oreille en lorgnant Quentin du coin de l'œil :

— Savez-vous, reprit-elle, qu'il est joli garçon.

La circonstance était atténuante. Toute belle dame en eût pris son parti. L'incident, d'ailleurs, n'eut pas de suite. L'orgueil paternel du seigneur des Roches croyait y avoir intérêt; — quant à son fils, il avait la conscience intime de son droit, et se sentait particulièrement flatté de posséder une marraine qui eût la peau si douce.

A cela près, la sœur du duc de Choiseul fut reçue au château des Roches avec les honneurs qu'elle avait droit d'attendre d'un descendant des Fumée. On la conduisit en pompe à la chambre du roi qui, déshéritéo de ses hautes prérogatives, servait alors de salle de cérémonie. C'était un vaste appartement carré dont les parois étaient recouvertes de belles tapisseries antiques encadrées dans des panneaux de bois de chêne magnifiquement sculptés. Ces boiseries, ainsi que les plinthes et les moulures du plafond, avaient conservé par place les traces de l'or qui les recouvrait autrefois, semblables à

un roi déchu dont le front porte encore l'empreinte du diadème.

La duchesse alla s'installer dans un grand fauteuil où étaient sculptées les armoiries royales, et, jetant autour d'elle un regard émerveillé :

— Voilà qui est magnifique, dit-elle ; Louis le Bien-aimé ne se doute pas qu'il possède un pareil logement au fond de la Touraine.

— Le roi de France, en effet, ma cousine, nous a prouvé qu'il avait perdu le souvenir du château de Saint-Quentin, dit le baron.

— Le roi de France a bien autre chose à faire qu'à rendre la justice à ses sujets, reprit madame de Grammont. C'était bon du temps de saint Louis ; mais les choses se passent autrement sous le règne de Cotillon III.

— Plaît-il, ma cousine?

— Vous ne connaissez pas le mot de notre frère de Prusse?... il est acquis à la postérité.

— Et Louis XV n'est pas encore en campagne ?...

— La route de Postdam n'est pas sûre. Sa Majesté n'a pas quitté Versailles, où elle cultive, avec moins de péril, le grand art de Va tel. Je ne serais pas étonnée qu'elle eût déjeuné ce matin avec une omelette de sa façon.

— Mort de ma vie ! que me dites-vous donc là, ma cousine?

— Que nous sommes loin de Charles VU, mon cousin, bien que nous soyons dans sa chambre à coucher, et que la du Barri n'est pas Agnès Sorel.

— Louis XV a fait ses preuves à Fontenoy, et cependant c'était sous...

— Cotillon II, dit la duchesse en souriant de l'hésitation du seigneur des Roches ; mais la marquise de Pompadour était une lame d'une autre trempe que sa survivante.

— N'allez-vous pas enfaire une Jeanne d'Arc? dit le baron qui ne put reprimer un léger mouvement d'épaule.

— Une Jeanne d'Arc, pas précisément... il lui manquerait le point essentiel , reprit madame de Grammont en riant.

— Je sais, dit le baron, que la meilleure noblesse était engouée de cette ca... — Pardon, ma cousine, je me suis arrêté à temps... et permettez-moi de vous dire que c'est ce que je n'ai jamais pu comprendre. A mes yeux, Barri vaut Pompadour.

— Vous êtes aussi par trop sévère, mon cousin, dit la duchesse, un peu embarrassée, pour son compte, de justifier la contradiction qui lui avait fait refuser, chez mademoiselle Lange, le tabouret qu'elle

occupait chez mademoiselle Poisson. — Au fond, cette pauvre marquise valait mieux que sa répulalion.

— Par Maurice de Saxo ! c'est ce que je nie, sauf votre respect ! s'écria le seigneur des Roches. Le soir de la bataille de Fontenoy , sa majesté...

— Vous nomma colonel. Je sais cela, interrompit madame de Grammont.

— Et mon brevet fut donné à un cadet de Gascogne dont l'épée n'avait jamais vu la lumière.

— Un joli garçon, dit la duchesse, qui touchait par les hommes à l'abbé de Bernis, cela est vrai.

— Et par les femmes à la marquise de Pompadour, ajouta le baron.

— Cela peut encore être vrai , reprit madame de Grammont en riant. Je n'ai jamais eu le cœur bien net de toute celte affaire. — Au demeurant, la marquise est morte , le cardinal est à Rome sur le grand chemin du paradis; que Dieu ou le diable ail leur âme ! — Nous sommes d'ailleurs en voie d'aboutir.

— Auriez-vous obtenu ma commission? demanda vivement le baron.

— Pour le moment, je suis en exil. Pas autre chose.

— Et vous dites que l'affaire est en bon train ?

— En fort bon train. Le roi me rappelle à Versailles, et la comtese du Barri sait de quel bois je me chauffe. — Vous aurez votre régiment, mon cousin, en dépit de tous les Pompadours de l'univers. — Mais, à propos, continua-t-elle en regardant Quentin qui écoulait, dans un élonnement silencieux, les étranges théories de ce singulier gouvernement, qu'allons-nous donc faire aussi de ce beau filleul-là ? 11 me semble qu'une compagnie de dragons n'irait pas mal à sa taille.

Le seigneur des Roches s'inclina.

— Ma cousine, dit-il, si le roi daigne réclamer les services du chevalier de Saint-Quentin, sou devoir sera d'obéir, quoiqu'il n'ait encore vu que le feu de sa carabine de chasse.

— Que faut-il de plus? Le vent de la cour n'est plus tourné aux batailles, quoique nous soyons en pleine fronde. C'est la querelle des Guelfes et des Gibelins. Plus on s'y bat, mieux on s'y porte.

Quentin qui, jusqu'alors, s'était tenu dans une réserve discrète, crut devoir prendre la parole en se voyant directement mis en cause,

et dit que ces Gibelins et ces Guelfes étaient tous des faquins, et qu'il serait toujours prêt à se faire couper les oreilles pour le service desa majesté !

— Bien parlé, dit la duchesse en souriant des appréciations historiques de son filleul ; mais comme un capitaine de dragons sans oreilles ferait mauvaise figure à la cour, je vous invite à conserver les vôtres pour l'amour de nos belles dames.

Le visage du chevalier devint de la couleur d'un coquelicot.

Un instant après, une jeune et jolie paysanne vint annoncer que le dîner était servi.

Le baron alla présenter la main à la duchesse, qui lui dit à voix basse en passant devant la jeune servante :

— Quelle est cette belle brune ?

— C'est la meunière de mon moulin de la Presle, que l'on voit d'ici dans le val.

— Eh bien ! vous avez là deux yeux qui valent cent mille écus de rentes par le temps qui court.

En ce moment, comme elle tournait la tête, elle surprit Quentin qui parlait avec feu à l'oreille de la jolie meunière.

A la vue de sa marraine, le chevalier se troubla. Madame deGramroont se mit à rire.

— Décidément, se dit-elle, mon filleul a besoin d'aller faire un tour à Versailles.

Le lendemain, la duchesse dit au seigneur des Roches :

— Mon cousin, je retourne à la cour liquider notre vieille dette de Fontenoy.

Le baron s'inclina.

— J'ai songé aussi à l'avenir de Quentin, reprit-elle, il est temps de lancer ce garçon-là.

— Comment faire, ma cousine?

— L'envoyer à nos jeunes marquises.

— L'envoyer à qui ?

— A nos belles dames, mon cousin.

— Que faire là?

— Gagner ses épaulettes. Si vous eussiez fait de même, vous seriez maréchal de France à présent.

— Par Maurice de Saxo ! nous vivons sous un singulier règne.

— Le règne de Cotillon III.

— Tout cela finira mal, ma cousine.

— Ce serait bien possible ; mais bast ! comme on dit là-bas, après nous le déluge.

— Qu'est-ce qui dit cela?

— Le roi de France.

— Et vous voulez que j'envoie^mon fils dans ce capbarnaùm?

— On y vit fort bien, je vous jure. Il y a même des gens qui trouvent le moyen d'y faire leur salut. En résumé, il n'y a pas, à la cour, que des d'Aiguillons et des Maupeoux, et Quentin ne peut pas passer 6a vie à tuer des sangliers.

— Sur ce point, je suis un peu de votre avis, dit le seigneur des Roches. Le chevalier, j'ose le dire, est du bois dont on fait les vrais gentilshommes. — Etroit de science eflarge de cœur. C'était la devise de mon père.

— Cependant, mon cousin, qui[dit Fumée... (1)

— Autrefois, interrompit le baron, et ce n'est pas le beau côté de notre affaire ; mais, en l'année 1590, i'évêque de Beauvais, notre ancêtre, tout savant qu'il était, soutint un siège en règle dans son château de la Presle qui fut emporté d'assaut par les ligueurs, et y laissa jusqu'à sa mitre et son anneau épiscopal. Or, ma noblesse, à moi, date de là.

— Et elle vous prouve, mon cousin, que fidélité, savoir et courage sont des vertus qui peuvent s'allier ensemble, dit la duchesse.

En voyant ses propres argumens se retourner ainsi contre lui, le seigneur des Roches fut un moment déconcerté.

— Au demeurant, dit-il, Quentin commence à saluer passablement ; il se tient convenablement à cheval et tire l'épée comme moimôme.

— Tout cela est à merveille.

— Je conviens qu'il est un peu en arrière sur certains points d'étiquette...

— Eh bien ! mon cousin, confiez-le-moi, interrompit madame de Grammont, et je vous le rends, dans un an, accompli en toutes choses, et capitaine de dragons par dessus le marché.

— Au fait, dit le seigneur des Roches, vous savez ce qu'il convient de faire mieux que moi qui ne suis plus du monde, et si tel est le bon plaisir du chevalier

(1) La maison Famée compte dos historiens, des poètes, dos mathématiciens, etc.

— C'est ce que nous allons savoir, car le voici.

Au premier mot de Versailles, ce milieu éblouissant vers lequel gravitaient alors toutes les pensées jeunes et actives, notre héros sentit son âme bondir /mais, ce premier moment passé, son front se rembrunit.

— La meunière lui tient au cœur, se dit madame de Grammont , il est trop tard.

Après un instant d'hésitation, Quentin se mit à dire :

— Ma marraine, Margot en sera-t-elle?

— Qu'est-ce que c'est que Margot ?

— Ma jument de chasse.

— Assurément, mon filleul.

— Père, je suis décidé, dit-il, j'irai à Versailles.

— Allons, il ne vaut pas mieux que les autres, pensa la duchesse, il fera son chemin.

Martial Boucheron.

(La tuile au prochain numéro.)

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