DES REMONTES
Nous aborderons aujourd'hui la partie délicate de notre œuvre, c'est à dire que nous parlerons des remontes, de l'administration de la guerre et de la longue rivalité de celle-ci avec l'administration des haras.
Nous le ferons avec un entier dégagement d'esprit, et sans nous préoccuper le moins du monde des petits mécontentemens que noire franchise pourra faire naître. N'appartenant à personne, nous avons le droit de dire la vérité à tout le monde, et la seule restriction que nous mettrons à l'usage de ce droit, sera d'en user avec l'urbanité dont un homme bien élevé ne se départ jamais sans une absolue nécessité.
Nous n'avons jamais fait partie dd l'administration des haras, et nous n'avons en aucune façon mission de la défendre.
Nous avons été, au contraire, officier de cavalerie, et naturellement nos sympathies nous entraîneraient vers l'administration de la guerre, si, lorsqu'on examine avec bonne foi une question, il était permis de prendre parti pour sessentiuiens personnels contre la justice et la vérité.
Nous avons, dans notre premier article, émis l'opinion suivante à propos des haras :
« Que les confier à V administration de la guerre, qui ne verra que le côté de la question qui concerne l'armée, c'est l'abâtardissement. »
Cette opinion, nous venons la soutenir aujourd'hui, bien qu'elle n'en ait pas besoin, parce qu'il y a des gens pour lesquels une vérité, quelqu'évidente qu'elle soit, est toujours un sophisme.
Quoi ! nous dira-t-on, si les haras étaient confiés à la guerre, c'est à dire à un comité entièrement composé d'officiers généraux de cavalerie, ils seraient perdus?
Nous répondons hardiment : OUI.
Depuis le rang le plus subalterne jusqu'au grade le plus élevé, le militaire français est le premier soldat du monde. Fantassin, il fait sans souliers des marches homériques ; cavalier monté sur une rosse, rien n'égale l'impétuosité de
'I) Errata du numéro précédant. — Page 4H, au lieu de : I. lisez : Premier article ; môme page . au lieu de : de l élève du cheval, lisez : de l administration des haras.
ses charges, parce que son âme ardente communique à sa misérable monture le feu qui la dévore sur les champs de bataille. Ceci posé comme vérité absolue et non comme précaution oratoire, nous oserons avancer que si la supériorité du cavalier français dans la guerre est incontestable, sou infériorité sous certains rapports dans la paix ne l'est pas moins.
En France, sauf de rares exceptions, l'officier de cavalerie regarde l'exercice du cheval comme une corvée, et l'équilation comme un art entièrement passé de mode. N'ayant le plus souvent qu'un seul cheval, et encore de qualité fort médiocre, il n'apprend que de ce triste compagnon de ses ennuis les ressources immenses du plus noble et du plus courageux animal de la création. Ce point de départ dans la carrière influe sur toute la vie de l'officier de cavalerie, et c'est au point que lorsqu'il parvient au grade de général, sa plus grande joie peut-être est de penser qu'il ne sera obligé de monter à cheval que dans de très rares occasions. S'il est riche, il convertira les chevaux à peu près de selle qu'il était tenu à avoir comme colonel, en un attelage pour sa calèche ; s'il est pauvre ou économe, il trouvera plus commode de toucher ses ration en argent et de se livrer aux douceurs de l'emprunt ou du locati les jours néfastes de revue. Eh bien ! franchement, qu'aura-t-il pu apprendre du cheval pendant une carrière ainsi passée? Faire uue étape au pas, exécuter une reprise de troisième leçon au petit trot et fournir une charge de deux cents mètres sur un terrain préparé tout exprès, ne sera-ce pas là pour lui le nec plus ultra des mérites d'un cheval de troupe, et ne croira-t-il pas, avec beaucoup de raison à son point de vue, que le premier porte-choux venu pourra très bien y suffire? Tout chez lui sera devenu routine étroite et préjugés opiniâtres. Or, chacun sait ce que deviennent préjugés et routine quand l'âge a converti la volonté en obstination et la fermeté du caractère en enlêtement, et nous sommes, sur ce point, assez de l'avis de Montaigne, qui dit quelque part : Mieux vaut jeune fou qui doute de soi, que vieillard qui croit trop à sa sagesse: qui s'entête est bien sujet a s'aveugler.
Sans doute, et nous l'avons déjà dit plus haut, il y a quelques exceptions à faire, mais ces exceptions n'infirment pas le fait en lui-même, qui demeure toujours dans sa funeste gravité. Nos officiers de cavalerie n'ont pas la passion du cheval ; ils le subissent comme une nécessité, et dès lors ils ne cherchent à savoir de lui que ce qu'ils ne peuvent pas se dispenser d'apprendre. Il résulte de là que tout ce qui est plus instruit qu'eux leur devient suspect, et qu'ils aiment mieux faire mal que de laisser faire mieux qu'ils ne font : c'est sacrifier, ce nous semble, des intérêts bien graves à une simple question d'amour-propre.
Profondément et à regret convaincu de tout ce que nous venons de dire, nous n'hésitons pas à répéter que si l'on confiait aujourd'hui les haras à l'administration de la guerre, celte mesure aurait pour résultat certain l'abâtardissement de l'espèce chevaline en France. La guerre ne chercherait à produire que le cheval dont elle a besoin et comme elle le comprend, et nous avons dit tout à l'heure comment elle le comprenait. Si l'administration des haras est insuffisante, qu'on la fortifie ; si elle ne rend pas tout ce qu'elle doit rendre, qu'on exige d'elle des résultats plus complets s'il est possible, mais qu'on ne nie pas ceux qu'elle a déjà obtenus, dans l'unique but d'en venir à la remplacer. Nier les progrès qu'elle a fait faire à l'industrie chevaline depuis quelques années, ne peut être que de l'aveuglement ou de la mauvaise volonté : nous voulons pencher pour la première de ces deux hypothèses. Que la guerre ne vienne pas dire que les expériences ont manqué à ses idées, si idées il y a : les dépôts de remonte sont là pour prouver le contraire, et s'ils n'ont pas douné ce qu'on attendait d'eux, la faute assurément n'en est pas aux haras, qu'on espérait bien confondre par cet essai.
C'est un fait qui a acquis aujourd'hui une sorte de notoriété publique, que, lors des arméniens extraordinaires de 1840, la Normandie s'était à elle seule offerte à fournir trente à quarante mille chevaux dans un court délai. Qu'ont fait alors les officiers chargés des achats par l'administration de la guerre, qui vou-
lait à toute force prendre les haras en flagrant délit d'insuffisance? Ont-ils répondu à l'appel de l'industrie chevaline normande ? Point ; ils sont allés en Angleterre, et dans ce pays, qui comprenait que la cavalerie qu'on voulait remonter pourrait bien faire des charges contre ses soldats, on nous a fait accepter des chevaux que nous euss ions certainement refusés aux éleveurs de la plaine de Caen : c'était le second tome des fameux fusils Gisquet de 1831. Il y a des gens qu'il faut attraper bien souvent pour qu'ils comprennent qu'ils ont été dupes une fois ; seulement il serait possible que dans cette circonstance l'administration de la guerre n'eût pas été trompée à son insu. Elle voulait prouver qu'il n'y avait pas de bons chevaux en France, et, pour en arriver là, elle ne trouvait rien de mieux que d'en aller chercher de mauvais chez nos voisins. La grandeur du patriotisme était étouffée sous la mesquinerie de la rivalité ; cela s'est vu quelquefois, même dans notre pays.
En regard de ce fait, nous en placerons un autre qui, dans des proportions restreintes, a bien son importance.
En 1817, l'industrie chevaline en France était loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Vingt-deux années de guerre l'avaient mise aux abois, et elle expirait achevée par la disette de 1816. Le 5" régiment de dragons, alors en garnison à Auch, avait besoin de quatre-vingls chevaux. On n'eût pas mieux demandé que de les faire venir d'Allemagne, dût-on les payer plus cher; mais le régiment était à pied, il fallait aller au plus pressé. On autorisa le colonel et le conseil d'administration du corps à faire sa remonte dans le département du Gers. La préfecture envoya un avis aux maires qui prévinrent leurs administrés. Quinze jours ne s'étaient pas écoulés, qu'un seul maquignon du pays avait réuni le nombre de chevaux voulu. On ne lui en refusa pas quatre sur ceux qu'il amena, et dans le nombre se trouvait une jument Isabelle qui, retenue au prix de remonte par un ofûcler, fut vendue dix-huit mois après, à Bordeaux, 2,200 fr. Tous ces chevaux firent un excellent service. Six ans après, lors de la campagne d'Espagne en 182.1, on les citait encore comme les meilleurs du régiment, et ce furent à peu près les seuls qui arrivèrent en bon état à Carthagène, le régiment étant parti de Dole et ayant laissé en route la majeure partie de ses remontes d'Allemagne.
C'est un fait isolé, nous dira- t-on ; soit, mais si Ton considère à quelle époque il s'est produit, on reconnaîtra peut-être qu'il est assez concluant dans son isolement; et d'ailleurs, qui nous affirmera qu'il ne s'est pas encore reproduit dans d'autres localités? La guerre doit le savoir, seulement elle s'est toujours bien gardée de nous le dire.
Jusqu'à ces dernières années, on a persisté dans le système des remontes à l'étranger avec une obstination si aveugle, qu'il est permis de supposer qu'elle n'avait pour cause réelle que le désir jaloux de nuire à l'administration des haras par une fausse démonstration de son impuissance. Vainement, l'Allemagne nous envoyait-elle le rebut de ses marchés, vainement aussi les chefo de corps se plaignaient-ils du cheval allemand, grand mangeur et petit travailleur, la guerre poursuivait avec acharnement son œuvre de démonétisation des haras : elle aurait plutôt mis toute sa cavalerie à pied que d'y renoncer. C'était de mode alors de louer sur tous les tons le coursier d'Outre-Khin, et un officier général, membre influent du comité de cavalerie, nous disait un jour dans une discussion très vive sur ce quadrupède presque toujours manqué : c'est vrai, le cheval allemand est délicat, peu résistant ; dans nos corps il rend moins de service que le cheval français; mais il est aimable de caractère, et dans les longues marches il distrait son cavalier par sa sociabilité.
Préférer un cheval parce qu'il est aimable, c'est joindre la bouffonnerie à la mauvaise fol et traiter les affaires comme un chapitre d'histoire naturelle. Messieurs de la guerre aussi sont fort aimables, et cependant nous serions désolés de voir tomber les haras entre leurs mains : nous allons en donner la raison.
L'industrie privée, aidée, patronée, guidée en cela par les haras, produit trois
espèces de chevaux : le cheval de Irait, le carossler ou cheval de chaise, comme disent les Anglais, et le cheval de selle, également propre à la chasse, c'est à dire aux courses rapides, et au voyage, c'est a dire aux longues marches. Avec ces trois espèces vous remontez l'artillerie, la grosse cavalerie, la cavalerie de ligne et la cavalerie légère, en un mot vous faites face à tout Au lieu de cela, créez un type unique, le cheval de guerre, comme disent les adversaires des haras, vous en viendrez fatalement à avoir avant vingt ans un animal qui sera à*la fois trop faible pour tirer et trop lourd pour courir, un cheval de guerre enfin, mais à la condition qu'on restera toujours en paix.
Nous n'avons de parti pris pour ou contre personne, mais le bon sens et l'expérience sont là, et nous nous rangeons humblement à leur bord, convaincu qu'il n'y a rien de mieux en toutes choses. Nous voyons des préventions aveugles, nous entendons des reproches injustes et des dénigremens intéressés, alors nous venons en aide à ce que nous croyons la justice et le droit La France, par son sol, par ses climats divers, mais tous salubres, par le génie laborieux de sa population, doit, et son passé ie prouve, tenir la tête des nations qui se livrent à l'industrie chevaline. Que lui faut-il pour cela? une administration particulière qui l'aide à produire, et des débouchés pour écouler ses produits. L'aide, elle l'a dans les haras, c'est à la guerre à faire le reste, et elle le peut, si elle se décide enfin à le vouloir.
En un mot, aux haras les encouragemens donnés à tous ceux qui produisent, après avoir fourni les moyens de produire ; à la guerre la consommation. Pour cela, entente, bons rapports et non rivalité. L'intérêt du pays vaut bien ce sacrifice.
Nous ne sommes pas suffisamment renseigné sur les moyens que la guerre emploie pour connaître les ressources que l'industrie chevaline offre aux besoins de l'armée ; mais nous pensons qu'il en est un facile dont on n'a pas encore fait usage. Ce serait d'établir dans chaque chef-lieu de département un agent militaire, sous le titre de capitaine de remonte, par exemple. Cet officier devrait dresser l'état exact de la population chevaline propre au service de l'armée dans la localité où il résiderait Les maires lui fourniraient tous les renseignemens dont il aurait besoin, et lui-même pourrait chaque été parcourir les lieux et voir les animaux qu'on lui aurait désignés. L'état dressé tous les six mois serait envoyé au ministère de la guerre où l'on saurait toujours sur quelles ressources on peut compter et dans quelles localités il est le plus facile de se pourvoir au besoin. La présence des agens militaires de remonte donnerait une impulsion immense à l'industrie chevaline dans nos départemens, car elle lui annoncerait des débouchés certains, seule assurance qui lui manque dans l'état actuel des choses. Nous ne demandons que deux années d'essai de ce système, pour que les bons résultats en sautent aux yeux les plus obstinés à ne pas voir. Mais la guerre se gardera bien de tenter ce que nous lui proposons ; c'est si simple, cela coûterait si peu, et enfin, nous dirait-elle, nous ne pouvons pas, nous qui depuis trente ans agissons, écrivons, parlons, pour prouver que les haras n'ont rien fait de bon, établir tout d'un coup et victorieusement que nous nous sommes trompés : pas si bêtes 1
Nous ne prétendons point avoir examiné à fond, dans ces quelques pages, l'importante question des remontes, mais nous croyons fermement avoir exposé deux ou trois vérités fondamentales sur lesquelles un système nouveau pourrait être établi. Dans un troisième article, nous traiterons de l'élève du cheval, et nous serons aussi sincère avec l'industrie privée, que nous venons de l'être avec l'administration de la guerre qui, à tout prendre, n'a pas le monopole de la routine et des préjugés.
De Foudras.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Club des chasseurs. — Le Club des chasseurs compte aujourd'hui une vingtaine de membres fondateurs. Nous rappellerons à ceux de nos abonnés ou autres qui désireraient entrer dans la Société, que le tir du faisan n'a commencé que le 1er octobre, et que celui du chevreuil n'aura lieu qu'en novembre prochain. Le prix d'une action de membre fondateur donnant droit à deux jours de chasse par semaine est de 1,000 fr. Celui d'une demi-action, de 500 fr. seulement
Quant aux actions de membres sociétaires-adjoints, qui, moyennant 300 fr. donnent, à partir de novembre prochain, le droit de chasse à courre tous leslundis avec l'équipage de la Société, le chiffre des actionnaires étant limité à quarante, nous invitons les personnes qui désireraient être admises à ne pas attendre au 1" novembre pour se faire recevoir, attendu qu'il y a déjà un certain nombre d'inscriptions.
Ouverture de la chasse. — L'ouverture de la chasse a eu lieu le 20 août dans l'Hérault, le 2/t du même mois dans la Seine et quelques arrondissemens de Seine-et-Oisc; le S septembre dans Seiue-et-Marne, le 7 dans la Marne, le 10 dans la Somme et l'Oise. (1)
Courses decfievaux. — Les courses fondées par le Jockey-Club à Chantilly (réunion d'automne), auront lieu cette année le 7 octobre. Celles du gouvernement, que nous avons annoncé ne pouvoir s'effectuer au Champ -de-Mars à cause du mauvais état de l'Hippodrome, leur succéderont, sur le même terrain, les 8, 12 et 15 octobre. C'est le premier jour des courses, le 7, que sera couru le Saint- Léger ,pour lequel il y a 19 inscriptions; et c'est le dernier jour, 15, qu'on disputera en partie liée le grand prix national de 14,000 fr.
Mutations survenues dans le personnel des forets. — Au mois de juin dernier, nous avons mis nos lecteurs au courant de la manière dont s'était opérée la fusion des forêts de l'ex-liste civile dans celles des forêts de l'Etat. Après nous être occupé des inspections, il est juste que nous disions un mot des inspecteurs avec lesquels nous étions le plus souvent en relations directes. Nous sommes heureux d'annoncer qu'à quelques exceptions près, ces M M. sont tous replacés aujourd'hui. M. Marrier de Boisdhyver, ex-inspecteur de Fontainebleau, a obtenu l'inspection de Mortagne (Orne) ; M. Legros Saint-Ange, ex-inspecteur de Scnarl et Vincennes, dirige l'inspection de Langres (Haute-Marne) ; M. Guérin, ex inspecteur de Saint-Germain , celle d'Alençon (Orne;) M. Poirson, ex-inspecteur de Compîègne, celle de Rennes (IUc-et-Vilaine). Voici une lettre que nous avons reçue le mois passé de ce dernier. Comme le Journal des Cliasseurs a dû plus d'une fois des communications intéressantes à cet éminent praticien qui est aussi bon chasseur que forestier habile, nous avons pensé que nos abonnés ne liraient pas sans intérêt ces quelques lignes qui leur montreront comment tous ces vieux serviteurs, blanchis sous le harnais et que l'administration actuelle appréciera bientôt à l'œuvre, entendent pratiquer leurs devoirs dans la position nouvelle qu'une révolution imprévue leur a faite.
« Monsieur le directeur,
» Le numéro d'août du Journal des Chasseurs est venu bien fidèlement me trou-
(4 ) Dans quelques départemens, notamment dans ceux de Seine-ct-Oise et de la Marne, l'ouverture oc la chasse, affichée depuis plus de huit jours, a été ajournée par un nouvel arrêté du préfet, rendu la veille môme du jour tixé d abord par la première ordonnance. Cotte manière de procéder n'est pas précisément illégale, un préfet, sur l avis des maires des communes, ayant toujours le droit de reculer l'ouverture do la chasse, si l'intérêt des récoltes l'exige. Cependant elle présente de graves inconvéniens en raison des désappointemons auxquels elle expose les chasseurs, et nous savons de bonne source qu'elle a fait avec raison beaucoup de mécontens, cette année, dans les départemens que nous veuons de citer plus haut.
ver à Rennes; et je ne saurais trop vous remercier de cette aimable attention. Eloigné d'une contrée où s'étaient passés mon enfance et ma jeunesse, j'ai besoin de vivre un peu de souvenirs, et je me surprends souvent à causer avec mes anciens amis... L'envoi que vous avez bien voulu me faire, Monsieur, est une réponse très expressive à ces causeries mentales qui s'adressent souvent à vous. Merci donc encore.
• Puisqu'un changement était indispensable pour me laver du péché originel, je dois des actions de grâce à la nouvelle administration pour in'avoir donné une bonne résidence et un service assez facile, quoique bien loin d'être aussi rassemblé que celui de Compiègne. Mon inspection actuelle, qui se compose de cinq forêts et m'oblige à des courses de douze à quinze lieues, est cependant une de celles qui exigent le moins de travail et offrent forestièrement le plus d'intérêt. Je vous avoue que je trouve une grande distraction à l'ennui que l'on éprouve toujours dans un pays nouveau, à étudier la nature, au point de vue forestier, dans des conditions si différentes de celles que j'avais observées jusqu'ici. Je trouve là la confirmation de bien des idées que je généralisais sans certitude, et j'ai bien peu à modifier mes convictions, tant la nature se montre régulière et persévérante à ceux qui ont pris la peine de méditer sur ses lois et de la suivre dans toutes ses phases... Mais j'oublie que ce n'est point à M. le directeur des Annales forestières que j'écris ; et, comme toujours, le côté sérieux de ma mission l'emporte sur ma vieille passion de chasseur.
> Revenons à la question. Dans les courses assez nombreuses que j'ai déjà faites dans les différentes forêts de l'inspection de Rennes, mon œil, ardent à reconnaître l'état et les besoins des massifs boisés, n'en laissait pas moins de temps à autre, comme vous pensez, tomber à la dérobée un regard sur des revoirs assez rares dans ces terres dures et gazonnées. Enfin, à ma cinquième ou sixième sortie, j'étais dans le bois de Haute-Sève, toujours attentif malgré les déceptions des jours précédens, lorsque dans un passage glaiseux j'aperçus des trous assez semblables à ceux qu'aurait pu faire une canne, mais disposés de telle sorte qu'ils indiquaient à peu près les pinces et les allures d'un chevreuil. Je ne puis vous peindre l'impression que me fit cette découverte, ni le besoin irrésistible que j'éprouvai de dresser cette voie douteuse pour en revoir à souhait; enfin, à quelques pas de là, je pus distinguer sur un emplacement où l'on avait récemment enlevé du bois qui y avait séjourné, les allures bien franches et les marques bien nettes des pieds d'un chevreuil déjà vieux et que je jugeai brocard.
» J'espère, Monsieur, que la Bretagne, cette terre classique du gibier, me fournira quelques remarques dignes du Journal des Chasseurs. Veuillez croire qu'à titre de correspondant je me ferai un plaisir de vous les communiquer. Conservez-moi de votre côté l'intérêt et l'amitié que vous m'avez constamment montrés, et croyez moi toujours avec un sincère attachement,
■ Votre bien dévoué serviteur,
» Rennes, ce 16 septembre. » Poirson. »
— Les journaux anglais de la semaine dernière, donnent la nouvelle de la mort subite de lord George Bcntinck, ce célèbre sportsman auquel l'un de nos collaborateurs, M. le comte Henri d'Avigdor, avait, au mois d'avril 1 Ski, consacré dans cette revue un article fort intéressant. II était parti du château de Wclback pour aller dîner aux environs, chez lord Manners; il était sorti seul et à pied. Comme on ne le voyait pas arriver, on alla à sa rencontre, et on le trouva sur le chemin, sans vie, et évidemment frappé d'apoplexie.
Lord George Bentinck n'était âgé que de quarante-deux ans. Il était frère du duc de Portland. Pendant long-temps il avait été connu surtout comme homme du moude et comme un des princes du Sport. Ce n'est que depuis quelques années qu'il avait pris une place éminente dans la politique. Au moment où une portion considérable du parti tory rompit avec sir Robert Pcel, lord George Bentinck, qui avait pris une part active à cette scission, fut chargé du Icadei-ship, ou de la direction du nouveau ou plutôt de l'ancien parti tory. Il
déploya dans ces nouvelles fonctions des qualités qu'on ne lui avait pas soupçonnées ; 11 quitta toutes ses anciennes occupations, renonça aux courses, vendit ses chevaux, et se jeta tout entier dans les affaires publiques. Il n'était pas orateur brillant, mais il avait une activité d'esprit, une ardeur au travail et une persévérance de volonté qui lui assurèrent en peu de temps un rang considérable dans le parlement. C'est une perte irréparable pour son parti, qui tombera probablement en dissolution.
— Un double crime, un assassinat suivi d'un suicide, vient d'épouvanter la commune de Vaudesson, voisine de Cbavignon, et montrer jusqu'où peut conduire la passion du braconnage. Le nommé Doyen, propriétaire aisé de Vaudesson, se livrait depuis long-temps au braconnage le moins dissimulé, Déjà plusieurs fois 11 avait été pris en flagrant délit, à plusieurs reprises aussi il avait subi des condamnations que lni attiraient son incorrigible passion et aussi des luttes avec des gardes. Il parait encore que, pressentant qu'il pourrait peut-être se voir pris de nouveau, il avait proféré des menaces qu'il ne mit que trop bien à exécution.
Le samedi, 23 septembre, il alla, vers six heures du soir, se mettre à l'affût sur la lisière d'un bois qui appartient à M. de Courval, de Pinon. Quelques Instans plus tard, deux détonations qui se firent entendre à quelque distance l'une de l'autre firent arriver quelqu'un au bruit Un affreux spectacle attendait les arrivans. D'un cOté gisait mourant un garde qu'on reconnut pour être le sieur Lepage, garde particulier de M. de Courval ; plus loin, le cadavre de Doyen, qui s'était fait sauter la cervelle d'un coup de fusil qu'il se tira dans la bouche, était étendu sur la terre. On donna des secours empressés au garde ; on le transporta à Vaudesson, et voici ce qu'on apprit de lui :
Il faisait sa tournée dans les hois de son maître, lorsque de loin il aperçut le braconnier Doyen. Il s'approcha de lui et allait lui adresser la parole, quand Doyen l'ajusta , lui déchargea à bout portant un coup qu'il reçut en pleine poitrine, et presque aussitôt il s'était fait lui-même justice en se brûlant la cervelle. Le lendemain, après d'affreuses souffrances et malgré les soins qu'on lui prodigua, le malheureux garde expirait Son meurtrier est un homme d'uni? cinquantaine d'années ; quant à Lepage, il n'avait que vingt-sept ans. La douleur d'une mort si déplorable est encore augmentée par la bonne réputation de douceur et de modération qu'il laisse après lui. Heureusement 11 n'était pas marié.