‹ Journal des faux-monnayeursChapitre 3 sur 14 · Voir appendice · texte numérisé non relu

Voir appendice

tour au premier plan ; jamais leurs lignes ne se mêlent et, pas plus qu’il n’y a d’ombre, il n’y a de perspective. C’est déjà ce qui me gêne dans Tolstoi”. Ils peignent des panoramas ; l’art est de faire un tableau. Etudier d’abord le point d’où doit affluer la lumière ; toutes les ombres en dépendent. Chaque figure repose et s’appuie sur son ombre.

Admettre qu’un personnage qui s’en va puisse n’être vu que de dos.

Il me faut, pour écrire bien ce livre, me persuader que c’est le seul roman et dernier livre que j’écrirai. J’y veux tout verser sans réserve.

Si la « cristallisation » dont parle Stendhal est subite, c’est le lent travail contraire de décristallisation, le pathétique ; à étudier. Quand le temps, l’âge, dérobe à l’amour, un à un, tous ses points d’appui et le force à se réfugier dans je ne sais quelle adoration mystique, autel où l’on accroche en ex-voto tous les sou-

2. Dickens et Dostoïewski sont de grands maîtres en cela. La lumière qui éclaire leurs personnages n’est presque jamais diffuse. Dans Tolstoï, les scènes les mieux REG grises parce qu’elles sont également éclairées de partout. Intérêt successif.

venirs du passé : son sourire, sa démarche, sa voix, les attributs de sa beauté.

Il en vient à se demander qu’est-ce qu’il aime encore en elle ? Le surprenant, c’est qu’il se sent l’aimer encore éperdument — j'entends par là : d’un amour désespéré, car elle ne veut plus croire à son amour, à cause de ses précédentes « infidélités » (j’emploie à dessein le mot le plus trompeur) d’ordre purement charnel. Mais précisément parce qu’il l’aimait en dehors de toute sensualité (du moins de la bestiale) son amour reste préservé de toutes les causes de ruine.

Il est jaloux de Dieu, qui lui vole sa femme. Il sent qu'il ne peut point lutter; vaincu d’avance ; mais prend en haine ce rival et tout ce qui dépend de Lui. Combien peu de chose, ce tout petit bonheur humain qu’il lui propose, en regard de la félicité éternelle.

13 janvier.

Je ne dois noter ici que les remarques d’ordre général sur l’établissement, la composition et la raison d’être du roman. Il faut que ce carnet devienne en quelque sorte « le

cahier d’'Edouard ». Par ailleurs, j’inseris sur les fiches ce qui peut servir : menus matériaux, répliques, fragments de dialogues, et surtout ce qui peut m’aider à dessiner les personnages.

J'en voudrais un (le diable) qui circulerait incognito à travers tout le livre et dont la réalité s’affirmerait d’autant plus qu’on croirait moins en lui. C’est là le propre du diable dont le motif d’introduction est : « Pourquoi me craindrais-tu ? Tu sais bien que je n’existe pas. »

J'ai déjà inscrit un bout de dialogue qui n’a pour but que d’amener et d’expliquer cette très importante phrase, une des clés de voûte du livre. Mais le dialogue en lui-même (tel que je l’ai noté en courant) est fort mauvais et devra être complètement refondu dans le livre, pris dans l’action.

La grande erreur des dialogues du livre de X..., c’est que ses personnages parlent toujours pour le lecteur ; l’auteur leur a confié sa mission de tout expliquer. Bien veiller toujours à ce qu’un personnage ne parle que pour celui à qui il c’adresse.

Il y a un genre de personnage qui ne peut parler que comme pour une « galerie » imaginaire (impossibilité d’être sincère, même

dans le monologue) —- mais c’est là un cas tout spécial, et qui ne peut prendre tout son relief que si les autres, au contraire, demeurent parfaitement naturels.

Paris, 22 avril 1921.

En attendant les bagages, à l’arrivée du train qui me ramène de Brignoles, j'ai la brusque illumination du début des Faux-Monnayeurs.

La rencontre d’Edouard et de Lafcadio sur un quai de gare et le premier abord avec la phrase : « Je parie que vous voyagez sans billet. » (C’est avec cette phrase que j’abordai le curieux vagabond de la gare de Tarascon dont je parle dans mon journal) — tout cela me paraît très médiocre ; du moins fort inférieur à ce que j’entrevois à présent.

(Suit le projet du récit qui figure à présent dans le livre.) 3 mai.

A vrai dire, Edouard sent que Lafcadio, bien qu’ayant rendu toutes les lettres, a barre

sur lui; il sent que le moyen le plus élégant de le désarmer est de se l’acquérir — et Lafcadio, incidemment et délicatement, le lui fait entendre ; mais bientôt cette intimité forcée fait place à un sentiment véritable. Au demeurant, Lafcadio est des plus atirayants (il ne le sait point trop encore).

Hier, avant de me rendre chez Charles Du Bos, qui ne m’attendait qu’à 1 h 30, et sorti de chez Dent avant midi — comme je m'attardais devant la devanture des bouquinistes, j’ai surpris un gosse en train de subtiliser un livre. Il profita d’un instant où le bouquiniste, ou du moins le surveillant préposé à l’étalage, avait le dos tourné ; mais ce n’est qu'après avoir fourré le livre dans sa poche qu’il s’avisa de mon regard et comprit que je le surveillais. Je le vis aussitôt rougir un peu, puis chercher par quelle mimique hésitante il pourrait expliquer son geste : il s’écarta de quelques pas, eut l’air de balancer, revint, puis ostensiblement et pour moi, sortit d’une poche intérieure de son veston un petit portefeuille élimé, où il fit semblant de chercher l'argent qu’il savait fort bien ne pas y être ; il fit, toujours à mon usage, une petite grimace qui voulait dire : « Pas de quoi ! », hocha la

tête, se rapprocha du surveillant vendeur, et, le plus naturellement qu’il put, c’est-à-dire avec beaucoup de lenteur — comme un acteur à qui l’on à dit : « Vous débitez beaucoup trop vite » et qui se force à « mettre des temps » — il finit par sortir le livre de la poche et par le remettre à sa place première. Comme il sentait que je ne cessais point de l’observer, il ne se décidait pas à partir et continuait à feindre de s’intéresser à l’étalage. Je crois qu’il serait resté longtemps encore si je ne m'étais écarté de quelques pas, comme fait au jeu des « quatre coins » le chasseur, pour inviter le gibier à changer d’arbre. Mais il n’eut pas plus tôt pris le large que je le rejoignis :

— Qu'est-ce que c’était que ce livre ? lui demandai-je, avec tout le sourire que je pus.

— Un guide d’Algérie. Mais ça coûte trop cher.

— Combien ?

— Deux francs cinquante. J” suis pas assez riche.

— Si je ne t'avais pas regardé, tu filais avec le livre dans ta poche, hein ?

Le petit protesta énergiquement. « Il n’avait jamais rien volé, n’avait pas envie de com-

mencer, etc... » Je sortis un billet de deux francs de ma poche :

— Allons tiens. Mais maintenant va-t’en l’acheter, ce livre.

Deux minutes plus tard, il ressortait de la boutique feuilletant le livre qu’il venait de payer : un vieux Joanne cartonné de bleu, de

— C’est vieux comme tout. Ça ne pourra pas te servir.

— Oh! si; il y a les cartes. Moi, ce qui m'amuse surtout, c’est la géographie.

Je soupçonne que ce livre flattait un instinct de vagabondage ; je cause encore un instant avec lui. Il a quinze ou seize ans ; est vêtu très modestement d’une petite vareuse brune tachée et râpée. [Il porte sous le bras une serviette d’écolier. J’apprends qu'il est à Henri IV, en rhétorique. D’aspect peu attrayant ; mais je me reproche de l’avoir quitté trop vite.

L’anecdote, si je voulais m’en servir, serait, il me semble, beaucoup plus intéressante racontée par l’enfant lui-même, ce qui permettrait sans doute plus de détours et de dessous.

Bruxelles, 16 juin.

Achevé à Paris la préface pour Armance.

Plus rien à présent ne me sépare du roman, que, peut-être, le Curieux Malavisé, dont j’ai ressorti le scénario avant mon départ, et que j'espère mener à bien cet été ; et le dernier chapitre de Si le grain ne meurt.

Z... me racontait l’histoire de sa sœur.

Celle-ci mariée au frère de sa femme. Celui-ci très délicat de santé, soigné par elle, sensiblement plus âgée. Elle le soigne si bien qu’il guérit enfin et part avec une autre femme, laissant la sienne exténuée. Le plus douloureux pour celle-ci, c’est qu’elle apprend bientôt que son mari a un enfant de l’autre femme (lui, trop délicat tout le temps qu’il était fidèle, elle avait résigné tout espoir d’être jamais mère).

Et j'imagine ceci : les deux femmes sont sœurs ; lui, a épousé l’aînée (sensiblement plus âgée que l’autre) mais engrosse la cadette. Et la sœur aînée n’a de cesse qu’elle n’ait détourné l’enfant…

Cette après-midi tout cela m’apparaissait lumineux ; mais ce soir, je suis fatigué, je n’y

vois plus rien que de plat ; — et je note tout cela pour acquit de conscience.

Cuverville, 9 juillet 1921.

Il s’agit avant tout d’établir le champ d’action et d’aplanir l’aire sur laquelle édifier le livre.

Difficile d’exprimer bien cela par métaphores ; autant parler plus simplement de « poser des bases ».

1° Artistiques d’abord : le problème du livre sera exposé par une méditation d’'Edouard.

2° Intellectuelles : le sujet de dissertation du bachot (« effleurer toute chose — ne prendre que la fleur »).

3° Morales : l’insubordination de l’enfant ; refus des parents (qui reprendront à ce sujet le sophisme de l’Angleterre vis-à-vis de l’Egypte ou de l’Irlande : si on leur laissait cette liberté qu'ils réclament, ils seraient les premiers à s’en repentir, etc.).

Il faut même examiner si ce n’est pas par là que le livre doit s’ouvrir.

22 juillet.

A noter, les très remarquables observations de W. James sur l’habitude (dans son précis de psychologie que je lis en ce moment).

« .… Quand nous nous échauffons pour un idéal abstrait que nous méconnaissons ensuite dans les cas concrets où il s’enveloppe de détails déplaisants. Tout idéal en ce bas monde est masqué par la vulgarité des circonstances où il se réalise. »

Cuverville, 25 novembre 1921.

De retour ici depuis hier soir, après un séjour à Rome qui m’a beaucoup distrait de mon travail, mais à la suite duquel il me paraît pourtant que je vois beaucoup plus nettement ce que je désire. Durant mon dernier séjour à Cuverville, en octobre, déjà j’avais établi les premiers chapitres; j'avais malheureusement dû m’interrompre au moment où la masse inerte commençait à s’ébranler.

Cette comparaison n’est pas très bonne. Je

préfère l’image de la baratte. Oui ; plusieurs

soirs de suite j’ai baratté (to churn) le sujet dans ma tête, sans obtenir le moindre caillot, mais sans perdre l’assurance que les grumeaux finiraient bien par se former. Etrange matière liquide qui, d’abord et longtemps, refuse de prendre consistance, mais où les particules solides, à force d’être remuées, agitées en tous sens, s’agglomèrent enfin et se séparent du petit-lait. À présent, je tiens la matière, qu’il me faut malaxer et pétrir. S’il ne savait d’avance, par expérience, qu’à force de battre et d’agiter le chaos crémeux, il verra se renouveler le miracle — qui ne lâcherait la partie ?

Cuverville, 7 décembre.

Depuis treize jours que je suis ici, j’ai écrit les trente premières pages de mon livre sans difficulté presque aucune et currente calamo — mais il est vrai que, depuis longtemps, j'avais cela tout prêt dans ma tête. À présent me voici arrêté. Me repenchant sur le travail d'hier, il me paraît que je fais fausse route : le dialogue avec Edouard, en particulier (si réussi qu'il puisse être), entraîne le lecteur et m’entraîne moi-même dans une région d’où

je ne vais pas pouvoir redescendre vers la vie. Ou bien alors, il faudrait précisément que je fasse peser l’ironie du récit sur ces mots :

« Vers la vie » — laissant entendre et faisant comprendre qu’il peut y avoir tout autant de vie dans la région de la pensée, et tout autant d’angoisse, de passion, de souffrance

Du besoin de remonter toujours plus en arrière pour expliquer n’importe quel événement. Le plus petit geste exige une motivation infinie.

Je me demande sans cesse : un tel effort aurait-il pu être obtenu par d’autres causes ? Chaque fois je dois reconnaître que non; qu’il ne fallait pas moins de tout cela — et de cela précisément ; et que je ne peux ici changer le moindre chiffre sans fausser aussitôt le produit.

Le problème, pour moi, n’est pas : Comment réussir ? — mais bien : comment DURER ?

Depuis longtemps, je ne prétends gagner mon procès qu’en appel. Je n’écris que pour être relu.

Colpach, août 1921.

Peut-être l’extrême difficulté que j’éprouve à faire progresser mon livre n'est-elle que l’effet naturel d’un vice initial. Par instants, je me persuade que l’idée même de ce livre est absurde, et j’en viens à ne plus comprendre du tout ce que je veux. Il n’y a pas, à proprement parler, un seul centre à ce livre, autour de quoi viennent converger mes efforts ; c’est autour de deux foyers, à la manière des ellipses, que ces efforts se polarisent. D’une part, l’événement, le fait, la donnée extérieure ; d’autre part, l’effort même du romancier pour faire un livre avec cela. Et c’est là le sujet principal, le centre nouveau qui désaxe le récit et l’entraîne vers l’imaginatif. Somme toute, ce cahier où j'écris l’histoire même du livre, je le vois versé tout entier dans

le livre, en formant l'intérêt principal, pour la majeure irritation du lecteur.

Les plus douteux égarements de la chair m'ont laissé l’âme plus tranquille que la moindre incorrection de mon esprit ; et quand je me sens la conscience mal à l’aise, c’est en sortant d’un salon mondain, non du b...

À mesure que G. s’enfonce dans la dévotion, il perd le sens de la vérité. Etat de mensonge dans lequel peut vivre une âme pieuse ; un certain éblouissement mystique détourne ses regards de la réalité ; il ne cherche plus à voir ce qui est ; il ne peut plus le voir. Et comme Edouard dit à X. que G. lui semble avoir perdu tout amour de la vérité, X. expose la thèse catholique :

Ce n’est pas la Vérité qu’il faut aimer, c’est Dieu. La vérité n’est qu’un des attributs de Dieu ; ainsi que la Beauté, qu’adorent exclusivement tels artistes. L’adoration exclusive d’un des attributs de Dieu est une des formes du paganisme, etc.

Les groupements.

Les Argonautes. Ils se dévouent pour la

« Patrie » ; mais au sein de ce groupe, toutes les dissensions : comment la France peut-elle être le mieux servie ?

En regard, le groupement des ennemis de la société. Association pour le crime. Les conservateurs, en face de ceux-ci, font figure de pleutres. Il s’agit de savoir ce qu’il importe de protéger ; ce qui vaut la peine de.

D'’opinion propre, somme toute, Valentin n’en avait pas. Ou plus exactement il les avait toutes, et les éprouvait tour à tour, heureux encore quand ce n’était pas simultanément. Il se penchait sur une discussion comme sur une partie d’échecs, prêt à conseiller l’un et l’autre des adversaires, soucieux uniquement du bien jouer, et de n’avantager injustement, c’est-àdire illogiquement, personne.

Ce qu’on appelle un « esprit faux » (l’autre haussait les épaules devant cette locution toute faite et déclarait qu’elle n’avait aucun sens) — et bien! je m’en vais vous le dire : c’est celui qui éprouve le besoin de se persuader qu’il a raison de commettre tous les actes qu’il a envie de commettre ; celui qui met sa raison au service de ses instincts, de ses intérêts, ce

qui est pire, ou de son tempérament. Tant que Lucien ne cherche qu’à persuader les autres, il n’y a que demi-mal ; c’est le premier degré de l’hypocrisie. Mais, avez-vous remarqué que, chez Lucien, l’hypocrisie devient de jour en jour plus profonde. Il est la première victime de toutes les fausses raisons qu’il donne ; il finit par se persuader lui-même que ce sont ces fausses raisons qui le conduisent, tandis qu’en vérité c’est lui qui les incline et les conduit. Le véritable hypocrite est celui qui ne s’aperçoit plus du mensonge, celui qui ment avec sincérité.

M. dit de Lucien qu’il est « tout pénétré par sa façade ».

Jude avait ce défaut d’esprit, commun à tant de jeunes gens, — et par quoi ceux-ci se rendent souvent insupportables aux aînés — de s’exagérer sa louange ou son blâme. Son jugement n’admettait pas de Purgatoire. Tout ce qui ne lui paraissait pas « admirable », il le déclarait « affreux ».

Edouard pourrait fort bien avoir rencontré en wagon cette extraordinaire créature, qui nous fit lâcher nos places retenues. Je sentis au-dessus de mes forces de passer la nuit dans

le même compartiment qu’elle... Imaginez un être, de sexe et d’âge indécis, au regard absent, au corps flasque étayé par de nombreux coussins; autour de cela s’empressaient deux femmes d’uf certain âge. Le compartiment clos, surchauffé; atmosphère étouffante ; odeur de médicaments, de maladie... Je refermai la porte aussitôt. Mais le wagon où nous nous installâmes alors, Marc et moi, n'allait que jusqu’à Marseille. Arrivés là, il fallut changer et, dans le train bondé, le seul compartiment où nous pümes trouver place était celui où nos places restaient gardées. La fenêtre était baissée ; on respirait... et peutêtre après tout, m'’étais-je imaginé la mauvaise odeur.

Cette jeune fille, à présent, me paraissait presque jolie. La sueur collait à ses tempes ses cheveux coupés à la florentine; par instants, elle souriait aux deux femmes qui l’accompagnaient —— qui devaient être sa mère et sa tante. La tante demandait alors :

— Comment te sens-tu ? -— mais la mère s’écriait aussitôt :

— Ne lui demande donc pas tout le temps comment elle va. Moins elle y pense, mieux ça vaut,

Et parfois la jeune fille voulait parler ; mais aussitôt son front semblait se couvrir d’ombre et une expression d’insupportable fatigue tirait ses traits. Un peu avant d’arriver à Nice, les deux femmes commencèrent les préparatifs de départ, et, quand le train s’arrêta en gare, elles s’efforcèrent de soulever le corps inerte de leur compagne ; mais, celle-ci commença de pleurer ; non de pleurer précisément, mais de gémir ; ce fut une sorte de lamentation suraiguë, si étrange que les voisins surpris accoururent.

— Allons! voilà la chanson qui recommence, s’écria la mère. Voyons ! voyons ! tu sais bien que ça ne sert à rien de pleurer.

Je m’offris pour aider ces femmes à soulever la malade, à la traîner jusqu’à la portière ; mais à l’extrémité du couloir, précisément devant les water-closets dont la porte était restée ouverte, elle s’écroula littéralement, et j’eus le plus grand mal à la retenir, m’accotant moi-même au chambranle. Puis, dans un grand effort, je la hissai, la maintins sur les marches, descendant avec elle, tandis que, sur le quai, la tante, descendue avant nous, la recevait dans ses bras.

— Voilà dix-huit mois qu’elle est ainsi, me

dit la tante lorsque je l’eus rejointe. Si ça n’est pas malheureux ! une jeune fille de dix-sept ans !... Il n’y a pas de vraie paralysie ; non; simplement une paralysie nerveuse.

— Sans doute y a-t-il eu des causes morales ?... demandai-je un peu indiserètement.

— Oui ; c’est après une peur qu’elle a eue, une nuit qu'elle couchait dans la chambre des enfants de mon frère.

Je compris que cette brave femme n’aurait pas demandé mieux que de causer, et déplorai de n’avoir su l’interroger plus tôt. Mais un porteur vint avec un fauteuil roulant dans lequel on posa la malade ; et la tante s’éloigna en me remerciant.

Edouard pourrait la retrouver plus tard et reconstituer le passé.

Faire dire à Edouard, peut-être :

L’ennui, voyez-vous, c’est d’avoir à conditionner ses personnages. Îls vivent en moi d’une manière puissante, et je dirais même volontiers qu’ils vivent à mes dépens. Je sais comment ils pensent, comment ils parlent ; je distingue la plus subtile intonation de leur

voix; je sais qu'il y a de tels actes qu'ils doivent commettre, tels autres qui leur sont interdits... mais, dès qu’il faut les vêtir, fixer leur rang dans l’échelle sociale, leur carrière, le chiffre de leurs revenus ; dès surtout qu’il faut les avoisiner, leur inventer des parents, une famille, des amis, je plie boutique. Je vois chacun de mes héros, vous l’avouerais-je, orphelin, fils unique, célibataire, et sans enfant. C’est peut-être pour ça que je vois en vous un si bon héros, Lafcadio. Non!

mais vous imaginez-vous ayant ce qu’on appelle « charge d’âmes » ; avec de vieux parents à soutenir par exemple; une mère paralytique, un père aveugle... C’est que cela se trouve, ces choses-là. Mieux encore : une jeune sœur, délicate de santé, qui aurait besoin de l’air des montagnes.

— Dites toute de suite une coxalgique.

— Songez à ce que serait votre sœur! A ce que vous seriez avec une petite sœur sur les bras, et qui vous aurait dit un jour :

« Cadio, mon petit Cadio, depuis la mort de nos parents, tu es tout ce qui me reste au monde... »

— Je me dépêcherais de lui trouver un séducteur.

— Vous dites cela parce que vous ne l’aimez pas. Mais, si elle existait, vous l’aimeriez.

L’école symboliste. Le grand grief contre elle, c’est le peu de curiosité qu’elle marqua devant la vie. A la seule exception de Vielé- Griffin peut-être (et c’est là ce qui donne à ses vers une si spéciale saveur), tous furent des pessimistes, des renonçants, des résignés,

las du triste hôpital

qu'était pour eux notre patrie (j'entends : la terre) « monotone et imméritée », comme disait Laforgue. La poésie devint pour eux un refuge ; la seule échappatoire aux hideuses réalités ; on s’y précipitait avec une ferveur désespérée.

Désenchantant la vie de tout ce qu’ils estimaient n’être que leurre, doutant qu’elle valût la peine d’« être vécue », quoi d’étonnant s'ils n’apportèrent pas une éthique nouvelle, se contentant de celle de Vigny, que tout au plus ils agrémentaient d’ironie ; mais seulement une esthétique.

Un caractère arrive à se peindre admirable-

ment en peignant autrui, en parlant d’autrui — en raison de ce principe que chaque être ne comprend vraiment en autrui que les sentiments qu’il est capable lui-même de fournir.

Chaque fois qu’Edouard est appelé à exposer le plan de son roman, il en parle d’une manière différente. Somme toute, il bluffe ; il craint, au fond, de ne pouvoir jamais en sortir.

— Pourquoi me le dissimuler : ce qui me tente, c’est le genre épique. Seul, le ton de l’épopée me convient et me peut satisfaire ; peut sortir le roman de son ornière réaliste. Longtemps on a pu croire que Fielding et Richardson occupaient les deux pôles opposés. À dire vrai, l’un est autant que l’autre réaliste. Le roman s’est toujours, et dans tous les pays, jusqu’à présent cramponné à la réalité. Notre grande époque littéraire n’a su porter son effort d’idéalisation que dans le drame. La Princesse de Clèves n’a pas eu de suite ; quand le roman français s’élance, c’est dans la direction du Roman bourgeois.

28 novembre 1921.

« Ces jeunes gens avaient une idée très peu nette des limites de leur pouvoir » — est-il dit dans l’Idiot que je relis présentement. Excellente épigraphe pour l’un des chapitres.

Pontigny, 20 août 1922.

Bernard a pris pour maxime :

Si ce n’est toi, qui le fera ?

Si pas maintenant, quand sera-ce ?

Il cherche à formuler cela en latin. Et, quand il s’agit de dégager de la consigne la valise d’Edouard : « Si tu ne le fais maintenant, tu risques de le laisser faire par Edouard. »

Ces maximes ont ceci de charmant qu’elles sont aussi bien la clef du Paradis que de

l'Enfer.

Cuverville, 11 octobre 1922.

C’est à l'envers que se développe, assez bizarrement, mon roman. C'est-à-dire que je découvre sans cesse que ceci ou cela, qui se passait auparavant, devrait être dit. Les chapitres, ainsi, s’ajoutent, non point les uns après les autres, mais repoussant toujours plus

loin celui que je pensais d’abord devoir être le premier.

28 octobre.

Ne pas amener trop au premier plan — ou du moins pas trop vite — les personnages les plus importants, mais les reculer, au contraire, les faire attendre. Ne pas les décrire, mais faire en sorte de forcer le lecteur à les imaginer comme il sied. Au contraire, décrire avec précision et accuser fortement les comparses épisodiques ; les amener au premier plan pour distancer d’autant les autres.

Dans cette première scène du Luxembourg, je fais parler les indifférents ; Olivier est le seul qui monologue. On ne doit pas l’en-

tendre ; à peine l’entrevoir ; mais déjà l’aimer un peu, s'attacher à lui et souhaiter de le voir et de l’entendre. Le sentiment doit ici précéder la connaissance.

Tout ceci, je le fais d’instinct. C’est ensuite que j’analyse.

1” novembre.

Purger le roman de tous les éléments qui n’appartiennent pas spécifiquement au roman.

On n'obtient rien de bon par le mélange. J’ai toujours eu horreur de ce que l’on a appelé « la synthèse des arts », qui devait, suivant Wagner, se réaliser sur le théâtre. Et cela m’a donné l’horreur du théâtre — et de Wagner.

(C'était l’époque où, derrière un tableau de Munkaczy, on jouait une symphonie en récitant des vers ; l’époque où, au Théâtre des Arts, on projetait des parfums dans la salle pendant la représentation du Cantique des Cantiques.) Le seul théâtre que je puisse supporter est un théâtre qui se donne simplement pour ce qu'il est, et ne prétende être que du théâtre.

La tragédie et la comédie, au xvir siècle,

sont parvenues à une grande pureté (la pureté, en art comme partout, c’est cela qui importe) —— et du reste, à peu près tous les genres, grands ou petits, fables, caractères, maximes, sermons, mémoires, lettres. La poésie lyrique, purement lyrique’ — et le roman point ?

(Non ; ne grossissez pas à l’excès la Princesse de Clèves ; c’est surtout une merveille de tact et de goût...)

Et ce pur roman, nul ne l’a non plus donné plus tard ; non, pas même l’admirable Stendhal, qui, de tous les romanciers, est peut-être celui qui en approche le plus. Mais n’est-il pas remarquable que Balzac, s’il est peut-être le plus grand de nos romanciers, est sûrement celui qui mêla au roman et y annexa, et y amalgama, le plus d’éléments hétérogènes, et proprement inassimilables par le roman ; de sorte que la masse d’un de ses livres reste à la fois une des choses les plus puissantes, mais bien aussi les plus troubles, les plus imparfaites et chargées de scories, de toute notre

1. Oserai-je bien faire remarquer que, dans la Porte étroite (1909) il est déjà question de « poésie pure » (p. 132-133) ; incidemment, il est vrai ; mais il ne me paraît pas que ces mots, dans l'esprit d’Alissa, aient une signification très différente de celle que l’abbé Bremond devait leur donner plus tard.

littérature. Il est à remarquer que les Anglais, dont le drame n’a jamais su parfaitement se purifier (au sens où s’est purifiée la tragédie de Racine), sont parvenus d’emblée à une beaucoup plus grande pureté dans le roman de De Foë, Fielding, et même de Richardson.

Je crois qu’il faut mettre tout cela dans la bouche d’Edouard — ce qui me permettrait d’ajouter que je ne lui accorde pas tous ces points, si judicieuses que soient ses remarques ; mais que je doute pour ma part qu’il se puisse imaginer plus pur roman que, par exemple, la Double Méprise, de Mérimée. Mais, pour exciter Edouard à produire ce pur roman qu’il rêvait, la conviction qu’on n’en avait point produit encore de semblable, lui était nécessaire.

Au surplus, ce pur roman, il ne parviendra jamais à l’écrire.

Je dois respecter soigneusement en Edouard tout ce qui fait qu’il ne peut écrire son livre. Il comprend bien des choses ; mais se poursuit lui-même sans cesse ; à travers tous, à travers tout. Le véritable dévouement lui est à peu près impossible. C’est un amateur, un raté.

Personnage d’autant plus difficile à établir

que je lui prête beaucoup de moi. Il me faut reculer et l’écarter de moi pour bien le voir. Art classique :

Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

Page 1