‹ Journal des faux-monnayeursChapitre 4 sur 14 · TARTUFE · texte numérisé non relu

TARTUFE

Sarah dit « pour ne pas que » — faute horrible, si fréquente aujourd’hui et que je n’ai vue dénoncée nulle part — « j’ai fermé la porte pour ne pas qu’il sorte », etc,

Olivier tenait à grand souci de ne parler point de ce qu’il ne connaissait guère ; mais, comme ce souci n’était partagé par aucun de ceux que fréquentait Robert, lesquels ne se gênaient point pour proférer des jugements péremptoires sur des livres qu’ils n’avaient point lus, Olivier préféra croire qu’il était beaucoup plus ignorant que ceux-ci, tandis qu’il n’était que plus consciencieux.

— J'admire, disait-il à Robert, la culture de tous vos amis. Je me sens auprès d’eux si ignare, que je n’ose parler de rien. Qu’est-ce donc que ce livre, dont, tous, vous disiez tantôt si grand bien ?

— C’est un livre que presque aucun de

nous n’a lu, dit Robert en riant ; mais on a tacitement convenu de lui trouver tous les mérites, et de tenir pour un idiot celui qui ne les lui reconnaîtrait point.

Un mois plus tôt, une pareille réponse aurait indigné Olivier. Il sourit.

Annecy, 23 février.

Bernard : son caractère encore incertain. Au début, parfaitement insubordonné. $e motive, précise et limite tout le long du livre, à la faveur de ses amours. Chaque amour, chaque adoration entraînent un dévouement, une dévotion. Il peut s’en désoler d’abord, mais comprend vite que ce n’est qu’en se limitant, que son champ d’action peut se préciser.

Olivier : son caractère peu à peu se déforme. I1 commet des actions profondément contraires à sa nature et à ses goûts — par dépit et violence. Un abominable dégoût de lui-même s'ensuit, L’émoussement progressif de sa personnalité — son frère Vincent de même.

(Accentuer la défaite de sa vertu, au moment où il a commencé de gagner au jeu.) Je n’ai pas su indiquer cela assez clairement.

Vincent et Olivier ont de très bons et nobles instincts et s’élancent dans la vie avec une vision très haute de ce qu’ils doivent faire ; — mais ils sont de caractère faible et se laissent entamer. Bernard, au contraire, réagit contre chaque influence et se rebiffe. — Il y a eu maldonne : c’est Olivier qu’Edouard aurait dû adopter; et c’est Olivier qu’il aimait.

Vincent se laisse lentement pénétrer par l’esprit diabolique. Il se croit devenir le diable ; et c’est quand tout lui réussit le plus qu’il se sent le plus perdu. Il voudrait a-vertir son frère Olivier, et tout ce qu’il tente pour le sauver tourne au dam d’Olivier et à son profit propre. Il sent vraiment qu’avec Satan il a partie liée. Il sent qu’il appartient d’autant plus à Satan, qu’il ne parvient pas à croire à l’existence réelle du Malin. Cela reste toujours pour lui une commode façon métaphorique d’expliquer les choses ; mais toujours revient en son esprit ce thème : « Pourquoi me craindrais-tu ? Tu sais bien que je n’existe pas ? » Il finit par croire à l’existence de Satan comme à la sienne, c’est-à-dire qu’il finit par croire qu’il est Satan.

C’est son assurance même (l’assurance où il est d’avoir le diable dans son jeu) qui le fait réussir tout ce qu’il entreprend. Il en est effrayé ; il en vient à souhaiter presque un peu de faillite ; mais il sait qu’il réussira, quoi que ce soit qu’il entreprenne. Il sait qu’en gagnant le monde, il perd son âme.

Il comprend par quels arguments le Diable l’a dupé, lorsqu'il s’est trouvé pour la première fois près de Laura, dans ce sanatorium dont ni l’un ni l’autre ne croyait pouvoir sortir — et qu'il a lié partie avec lui, dès l’instant qu’il a accepté de transporter le terrain d’action sur un sophisme : « En admettant que nous ne vivions pas, et que, par conséquent, rien de ce que nous ferons désormais, ne doive tirer à conséquence... »

Je ne puis admirer pleinement le courage de celui qui méprise la vie.

Il sied, tout au contraire de Meredith ou de James, de laisser le lecteur prendre barre sur moi — de s’y prendre de manière à lui permettre de croire qu’il est plus intelligent que l’auteur, plus moral, plus perspicace et qu’il découvre dans les personnages maintes choses, et dans le cours du récit maintes

vérités, malgré l’auteur et pour ainsi dire à son insu.

Annecy, 5 mars 1923.

Rêvé cette dernière nuit :

Un domestique en livrée vint enlever sur un plateau les restes de la collation qui nous avait été servie. J'étais assis sur un simple escabeau, près d’un guéridon bas, à peu près au centre d’une vaste pièce peu éclairée. La personne avec qui je conversais, au visage à demi caché par les oreilles d’un grand fauteuil, était Marcel Proust. L’attention que je lui prêtais fut distraite par le départ du domestique, et je remarquai que celui-ci entraînait après lui un bout de ficelle, dont une extrémité se trouva dans ma main, tandis que l’autre alla se fixer entre les livres d’un rayon de la bibliothèque. Cette bibliothèque tapissait un des murs de la pièce. Proust y tournait le dos, tandis que j’y faisais face. Je tirai la ficelle et vis se déplacer légèrement deux gros vieux volumes somptueusement reliés. Je tirai un peu plus et les livres sortirent à demi du rayon, prêts à tomber; je

tirai davantage encore, ils tombèrent. Le bruit de la chute me fit battre le cœur et coupa le récit que Proust était en train de faire. Je m'élançai vers la bibliothèque, ramassai l’un des livres, m’assurai que la reliure de maroquin plein n’était pas écornée ; ce que je voulus aussitôt faire remarquer à mon ami pour le rassurer. Mais les plats étaient à demi détachés du dos et la reliure, somme toute, dans un état déplorable. Je compris intuitivement que Proust tenait beaucoup à ces livres ; à celui-ci spécialement ; mais sur un ton d’amabilité exquise et tout à fait grand seigneur :

— Ce n’est rien. C’est une édition de Saint-Simon de... Il me dit une date ; et je reconnus aussitôt une édition des plus rares et des plus recherchées. Je voulais balbutier des excuses, mais Proust y coupant court commença de me montrer, avec force commentaires, quelques-unes des nombreuses illustrations du livre qu’il avait gardé sur ses genoux.

Un instant après, je ne sais comment Proust s’étant retiré, je me trouvai seul dans la pièce. Une sorte de majordome, vêtu d’une longue redingote verte et noire, vint pour fermer les

volets, à la manière d’un gardien de musée quand va sonner cinq heures. Je me levai pour sortir et dus traverser au côté du majordome une enfilade de salons fastueux. Je glissais sur le parquet luisant, faillis tomber, et, à la fin, n’y tenant plus, me jetai à terre aux pieds du majordome en sanglotant ; puis commençai de lui déclarer, avec un grand déploiement d’emphase et de lyrisme que je jugeais de nature à couvrir le ridicule de mon aveu :

— J'ai menti tout à l’heure en feignant d’avoir fait tomber les livres par mégarde ; je savais qu’en tirant la ficelle je les ferais tomber, et j’ai tiré la ficelle tout de même. Ça a été plus fort que moi.

Je m'étais relevé et le majordome, me soutenant dans ses bras, me donnait de petites tapes sur l’épaule, à la russe.

Dans le compartiment du train vers Annecy, un ouvrier, après avoir en vain tâché d’allumer une pipe :

— Au prix où sont les allumettes, ça devient intéressant qu’elles ne brûlent pas.

J'ai si grand-peur, et il me déplairait tant, de laisser la passion incliner ma pensée, que

c’est souvent au moment qu’il me veut le plus de mal que je suis tenté de dire le plus de bien de quelqu'un.

Cuverville, 3 novembre.

Force fut de m’en rendre compte, lors de cette lecture que je fis à R. Martin du Gard (août-Pontigny) : les meilleures parties de mon livre sont celles d’invention pure. Si j'ai raté le portrait du vieux Lapérouse, ce fut pour l’avoir trop rapproché de la réalité; je n’ai pas su, pas pu perdre de vue mon modèle. Le récit de cette première visite est à reprendre. Lapérouse ne vivra et je ne le verrai vraiment que quand il aura complètement pris la place de l’autre. Rien encore ne m’a donné tant de mal. Le difficile c’est d'inventer, là où le souvenir vous retient.

15 novembre.

Ai complètement remanié ce chapitre que je crois assez bon maintenant.

Il m’est certainement plus aisé de faire parler un personnage, que de m’exprimer en mon nom propre ; et ceci d’autant que le personnage créé diffère de moi davantage. Je n’ai rien écrit de meilleur ni avec plus de facilité que les monologues de Lafcadio, ou que le journal d’Alissa. Ce faisant, j'oublie qui je suis, si tant est que je l’aie jamais su. Je deviens l’autre. (Ils cherchent à savoir mon opinion. Mon opinion, je n’en ai cure, je ne suis plus quelqu’un, mais plusieurs — d’où ce reproche que l’on me fait d'inquiétude, d’instabilité, de versatilité, d’inconstance.) Pousser l’abnégation jusqu’à l’oubli de soi total.

(Je disais à Claudel, certain soir que son amitié s’inquiétait du salut de mon âme :

— Je me suis complètement désintéressé de mon âme et de son salut.

— Mais Dieu, répondait-il, Lui, ne se désintéresse pas de vous.)

De même dans la vie, c’est la pensée, l’émotion d’autrui qui m’habite ; mon cœur ne bat que par sympathie. C’est ce qui me rend toute discussion si difficile. J’abandonne aussitôt mon point de vue. Je me quitte et ainsi soit-il.

Ceci est la clef de mon caractère et de mon œuvre. Le critique fera de mauvaise besogne

qui ne l’aura pas compris — et ceci encore :

ce n’est pas ce qui me ressemble, mais ce qui diffère de moi qui m'’attire.

Cuverville, 27 décembre.

Jacques Rivière me quitte à l'instant, Il vient de passer ici trois jours. Je lui ai lu les dix-sept premiers chapitres des Faux-Monnayeurs (les chapitres I et IT sont à refaire complètement).

Il y a lieu d’apporter, dès le premier chapitre, un élément fantastique et surnaturel, qui autorise par la suite certains écarts du récit, certaines irréalités. Je crois que le mieux serait de faire une description « poétique »

du Luxembourg — qui doit rester un lieu aussi mythique que la forêt des Ardennes dans les féeries de Shakespeare.

Cuverville, 3 janvier 1924.

La difficulté vient de ceci que, pour chaque chapitre, je dois repartir à neuf. Ne jamais

profiter de l’élan acquis — telle est la règle de mon jeu.

6 janvier.

Le livre, maintenant, semble parfois doué de vie propre ; on dirait une plante qui se développe, et le cerveau n’est plus que le vase plein de terreau qui l’alimente et la contient. Même, il me paraît qu’il n’est pas habile de chercher à « forcer » la plante ; qu’il vaut mieux en laisser les bourgeons se gonfler, les tiges s’étendre, les fruits se sucrer lentement ; qu’en cherchant à devancer l’époque de leur maturité naturelle, on compromet la plénitude de leur saveur.

En wagon, vers Cuverville, 8 février 1924.

Puisqu’ils m’empêchent de lire et de méditer, je noterai, tout-venant, les propos de la grosse dame qui occupe avec son mari deux autres places de mon compartiment :

— C'était pourtant pratique, les wagons avec des portières à chaque compartiment.

en cas d’accident (notre wagon est à couloir). Tiens! on dirait d’un bonhomme, au haut du toit, regarde... cette girouette. Je ne savais pas qu'Amer Picon avait une usine à Batignolles.

LE MARI : — Ça c’est la banlieue. La banlieue qui est déjà.

LA DAME : — Il y a des nuages, mais il ne pleuvra pas. Ote donc ton paletot... La! Ia, la, la.

LE mari : — Eh ?

La DAME : — La, la, la, la... Ça n’est pas Rouen, là-bas ?

LE mari : — Oh ! la, la : d’ici deux heures.

LA DAME : — Regarde la forme de ces cheminées.

LE MARI : — Argenteuil... les asperges.

La dame a surpris mon regard. Elle se penche vers son mari, et à partir de ce moment, ils ne parleront plus qu’à voix basse. C’est toujours ça de gagné. J’entends encore :

LE MARI : — Ce n’est pas sincère.

LA DAME : — Naturellement. Pour être sincère il faudrait que ce soit...

Admirable : la personne qui ne finirait jamais ses phrases. M" Vedel, pastoresse.

14 février.

La traduction de Tom Jones, dont Dent m'envoie les épreuves, est des plus médiocres. Je me refuse à la préfacer. Après long conciliabule entre Rys (le représentant de Dent), Valery Larbaud et moi, la maison Dent abandonne l’entreprise. Je me retrouve en face de mes Faux-Monnayeurs ; mais cette courte plongée dans Fielding m'éclaire sur les insuffisances de mon livre. Je doute si je ne devrais pas élargir le texte, intervenir (malgré ce que me dit Martin du Gard), commenter. J'ai perdu prise.

Brignoles, 27 mars.

Le style des Faux-Monnayeurs ne doit présenter aucun intérêt de surface, aucune saillie, Tout doit être dit de la manière la plus plate, celle qui fera dire à certains jongleurs : que trouvez-vous à admirer là-dedans ?

Vence, 29 mars.

Dès la première ligne de mon premier livre, j'ai cherché l’expression directe de l’état de mon personnage, — telle phrase qui fût directement révélatrice de son état intérieur — plutôt que de dépeindre cet état. L’expression pouvait être maladroite et faible, mais le principe était bon.

30 mars.

Ce qui manque à chacun de mes héros, que j'ai taillés dans ma chair même, c’est ce peu de bon sens qui me retient de pousser aussi loin qu’eux leurs folies.

31 mars.

Le caractère de Lady Griffith est et doit rester comme hors du livre. Elle n’a pas d’existence morale, ni même à vrai dire de personnalité ; c’est là ce qui va gêner Vincent bientôt. Ces deux amants sont faits pour se haïr.

Roquebrune, 10 avril 1924.

Ne pas établir la suite de mon roman dans le prolongement des lignes déjà tracées ; voilà la difficulté. Un surgissement perpétuel ; chaque nouveau chapitre doit poser un nouveau problème, être une ouverture, une direction, une impulsion, une jetée en avant — de l’esprit du lecteur. Mais celui-ci doit me quitter, comme la pierre lancée quitte la fronde. Je consens même que, boomerang, il s’en revienne frapper contre moi.

Paris, 17 mai.

Ecrit les trois chapitres qui doivent précéder la « rentrée » à la pension. (Journal d’Edouard : entretien avec Molinier, avec les Vedel-Azaïs, avec Lapérouse.)

Je veux attirer tour à tour chacun de mes personnages sur le devant du théâtre et lui céder un instant la place d'honneur.

Respiration nécessaire entre les chapitres (mais il faudrait l’obtenir aussi du lecteur).

27 mai.

Le frère aîné de Bernard se persuade qu’il doit être un « homme d’action ». C’est-à-dire qu’il devient un homme de parti. Avant que l’adversaire ait parlé, il a déjà sa riposte prête ; à peine laisse-t-il l’autre achever sa phrase. Ecouter autrui risquerait de l’affaiblir. Il travaille ferme et prétend qu'il s’instruit, mais il ne cherche dans ses lectures que des munitions pour sa cause. Les premiers temps, il souffrait encore de certaine distance qu’il sentait entre ses pensées et ses paroles ; je veux dire que ses paroles, ses déclarations devant des camarades de son bord, étaient souvent en avance sur ses pensées ; mais il a eu soin de mettre au pas celles-ci. À présent, il croit vraiment ce qu’il affirme, et n’a même plus besoin d’ajouter, comme il faisait d’abord : « sincèrement » après chacune de ses déclarations.

Bernard cause avec lui, à la suite de son bachot. Il était sur le point de revenir à son père. La conversation qu’il a avec son frère bien-pensant le reprécipite dans la révolte.

Le mauvais romancier construit ses person-

nages ; il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir ; il les entend parler dès avant que de les connaître, et c’est &’après ce qu’il leur entend dire qu’il comprend peu à peu qui ils sont.

J'ai ajouté : les regarder agir — car, pour moi, c’est plutôt le langage que le geste qui renseigne, et je crois que je perdrais moins, perdant la vue, que perdant l’ouïe. Pourtant je vois mes personnages ; mais non point tant leurs détails que leur masse, et plutôt encore leurs gestes, leur allure, le rythme de leurs mouvements. Je ne souffre point de ce que les verres de mes lunettes ne me les présentent pas tout à fait « au point » ; tandis que les moindres inflexions de leur voix, je les perçois avec la netteté la plus vive.

J'ai écrit le premier dialogue entre Olivier et Bernard et les scènes entre Passavant et Vincent, sans du tout savoir ce que je ferais de ces personnages, ni qui ils étaient. Ils se sont imposés à moi, quoi que j’en aie. Rien de miraculeux là-dedans. Je m'explique assez bien la formation d’un personnage imaginaire, et de quel rebut de soi-même il est fait.

Il n’est pas d’acte, si absurde ou si préjudi-

ciable, qui ne soit le résultat d’un concours de causes, conjonctions et concomitances ; et sans doute est-il bien peu de crimes dont la responsabiiité ne puisse être partagée, et pour la réussite desquels on ne se soit mis à plusieurs — fût-ce sans le vouloir ou le savoir. Les sources de nos moindres gestes sont aussi multiples et retirées que celles du Nil.

Le renoncement à la vertu par abdication de l’orgueil.

Coxyde, 6 juillet.

Profitendieu est à redessiner complètement.

Je ne le connaissais pas suffisamment, quand il s’est lancé dans mon livre. Il est beaucoup plus intéressant que je ne le savais.

Cuverville, 27 juillet.

Boris. Le pauvre enfant comprend qu’il n’y a pas une de ses qualités, pas une de ses vertus, qui ne puisse être tournée en défaut par ses camarades : sa chasteté en impuissance ; sa

sobriété en absence de gourmandise; son abstinence générale en couardise, sa sensibilité en faiblesse. Tant il est vrai que rien ne permet de se lier autant que des défauts communs, ou des vices, tant il est vrai que la noblesse de l’âme empêche la facilité de l’accueil (aussi bien d’être accueilli que d’accueil-

lir).

Jarry. Il avait un sens exact de la langue ; ou mieux encore, du poids des mots. Il construisait des phrases massives, bien assises, appliquant tout de leur long sur le sol.

Cuverville, 10 août.

Un autre article de leur code était ce que je pourrais appeler : la doctrine du moindre

effort. Chacun de ces enfants —— à la seule exception de quelques rares, qui passaient pour poseurs et mauvais coucheurs — mettait un

point d’honneur ou d’amour-propre, à tout obtenir en payant et se foulant le moins possible ; que ce fût un objet qu’un tel se vantait d’avoir pu se procurer à meilleur compte ; que ce fût un problème dont tel autre avait décou-

vert la solution sans avoir peiné sur les calculs ; un moyen de locomotion qui lui permettait de partir cinq minutes plus tard pour la classe, le principe restait le même. « Pas d’effort inutile », était leur absurde devise. Aucun n'avait su comprendre qu'il peut y avoir bénéfice dans l’effort même et récompense ailleurs que dans le but obtenu.

J'ai pu douter si peut-être cette disposition d'esprit, que pour ma part je considère comme une des plus fâcheuses, ne devient pas moins dangereuse après qu’elle est cataloguée et, de même qu’il advient qu’on ne donne un nom qu’à ce dont on se sépare, si cette formule même ne présageait pas un départ.

La mise de ces enfants ressortissait à la même éthique. Tout respirait chez eux le strict ; tout était parcimonieusement mesuré. Leurs vestons (je parle des plus élégants) les encerclaient comme une écorce que la poussée du tronc aurait fait éclater par-devant. Leurs faux cols ne cédaient à la cravate que le plus petit espace pour le plus petit nœud. Il n’était pas jusqu'aux souliers dont certains de ces jeunes gens rentraient savamment les lacets de manière à n’en laisser paraître que l’indis-

pensable.

Cuverville, 1” novembre 1924.

Je devais partir le 6 novembre pour le Congo ; toutes dispositions étaient prises, cabines retenues, etc... Je remets le départ en juillet. Espoir de finir mon livre (ce n’est d’ailleurs pas là la raison majeure qui me retient).

Je viens d’écrire le chapitre X de la seconde partie (le faux suicide d’Olivier) et ne vois plus devant moi qu’un embrouillement terrible, un taillis tellement épais, que je ne sais à quelle branche m’attaquer d’abord. Selon ma méthode, j’use de patience et considère la touffe longuement avant d’attaquer.

La vie nous présente de toutes parts quantités d’amorces de drames, mais il est rare que ceux-ci se poursuivent et se dessinent comme a coutume de les filer un romancier. Et c’est là précisément l'impression que je voudrais donner dans ce livre, et ce que je ferai dire

à Edouard.

Cuverville, 20 novembre.

Que maints gestes de ceux d’une génération trouvent leur explication dans la génération

suivante — c’est ce que je m'étais proposé de montrer ; mais mes personnages m'entraînent, et je n’ai pu me donner complète satisfaction sur ce point. Si j'écris un autre roman, je voudrais éclairer cela mieux : comment ceux d’une nouvelle génération, après avoir critiqué, blâmé les gestes et les attitudes (conjugales par ex.) de ceux qui les ont précédés, se trouvent amenés peu à peu à refaire à peu près les mêmes. André voit se reformer dans son propre ménage tout ce qui lui paraissait monstrueux dans le ménage de Guillaume, que fréquentait son enfance.

Maison de santé, 3 janvier 1925.

Bernard essuie l’endoctrinement d’un traditionaliste qui, ignorant sa bâtardise, veut le persuader que la sagesse consiste, pour chacun, à prolonger la ligne qu’a commencé de tracer son père, etc... Bernard n’ose donner vent à sa protestation :

— Mais enfin, si, ce père, je ne le connais pas. ?

Et il en vient presque aussitôt à se féliciter de ne le point connaître, et de n’avoir, par

conséquent, à chercher la règle morale qu’en lui-même.

Mais saura-t-il s'élever jusqu’à accepter, assumer les contradictions de sa trop riche nature ? jusqu’à chercher, non point à les résoudre, mais à les alimenter, — jusqu’à comprendre que l’ampleur de l’hésitation et la largeur de l’écart font, pour la corde tendue, la puissance du son qu’elle va rendre, et qu’elle ne peut se fixer qu’au point mort.

Comparaison également avec les deux pôles magnétiques, entre lesquels faire jaïllir l’étincelle de vie.

Bernard pense : — Se diriger vers un but ?

— Non! Mais : « aller de l’avant ».

Cuverville, fin janvier.

Comment se forme une équipe modèle :

La première condition, pour en faire partie, c’est de renoncer à son nom, de manière à n'être plus qu’une force anonyme ; chercher à faire triompher l’équipe mais ne pas chercher à se distinguer.

Faute de quoi l’on n’obtient que des spé-

cialisations, des phénomènes. Une bonne moyenne, pour vaincre, importe toujours plus que quelques numéros exceptionnels — qui paraissent d’autant plus extraordinaires et que l’on remarque d’autant plus, que l’ensemble de la troupe est plus médiocre.

Art classique.

Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez.

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