BAJAZET
8 mars 1925.
Vu Martin du Gard, à Hyères. Il souhaiterait voir s’allonger indéfiniment mon roman. Il m’encourage à « profiter » plus des personnages que j'ai créés. Je ne pense pas suivre son conseil.
Ce qui m'’attirera vers un nouveau livre, ce ne sont point tant de nouvelles figures, qu’une nouvelle façon de les présenter. Celuici s’achèvera brusquement, non point par épuisement du sujet, qui doit donner l’impression de l’inépuisable, mais au contraire, par son élargissement et par une sorte d’évasion de
son contour. Îl ne doit pas se boucler, mais s’éparpiller, se défaire.
La Bastide, 29 mars 1925.
Assez bien travaillé depuis près d’un mois.
Ecrit plusieurs chapitres, qui d’abord me paraïssaient particulièrement difficiles. Mais une des particularités de ce livre (et qui tient assurément à ce que je m'y refuse sans cesse à « profiter de l’élan acquis »), c’est cette excessive difficulté que j’éprouve, en face de chaque nouveau chapitre — difficulté presque égale à celle qui me retenait au seuil du livre et qui m'a forcé à piétiner si longuement. Oui, vraiment, il m’est arrivé, des jours durant, de douter si je pourrais remettre la machine en marche. Autant qu’il m’en souvient, rien de pareil avec les Caves ; ni avec aucun autre livre ; ou la peine que j’ai prise à les écrire s’est-elle effacée de mon souvenir, comme s’effacent les douleurs de l’accouchement, après la naissance de l’enfant ?
Je me demande depuis hier soir (j’ai achevé avant-hier le chap. XVII de la seconde partie : visite d’Armand à Olivier) s’il n’y a pas lieu de résumer en un seul les quelques chapitres
que je voyais devant moi. La terrible scène du suicide gagnerait, il me semble, à ne pas être trop annoncée. On verse dans le morne, par excès de préparation. Je ne vois plus, ce matin, que les avantages d’un resserrement qui présenterait dans un seul chapitre le suicide et sa motivation.
Il n’y a guère de « règles de vie », dont on ne puisse se dire qu’il y aurait plus de sagesse à en prendre le contre-pied, qu’à les suivre.
D'abord procéder à l’inventaire. On fera les comptes plus tard. Il n’est pas bon de mêler. Puis, mon livre achevé, je tire la barre, et laisse au lecteur le soin de l’opération ; addition, soustraction, peu importe : j'estime que ce n’est pas à moi de la faire. Tant pis pour le lecteur paresseux : j'en veux d’autres.
Inquiéter, tel est mon rôle. Le public préfère toujours qu’on le rassure. Il en est dont c’est le métier. Il n’en est que trop.
Cuverville, mai 1925.
Je crains la disproportion entre la première et la deuxième partie — et que celle-ci, tout
compte fait, ne se découvre sensiblement plus courte. Encore que les fins précipitées me plaisent, et que j’aime à donner à mes livres l’aspect du sonnet qui commence en quatrains et finit en tercets. Il me paraît toujours inutile d’expliquer tout au long ce que le lecteur attentif a compris ; c’est lui faire injure. L’imagination jaillit d’autant plus haut que l’extrémité du conduit se fait plus étroite, etc. Pourtant, ce matin, j’en viens à considérer l’avantage qu’il y aurait à diviser le livre en trois parties. La première (Paris) s’arrêtant au chapitre XVI. La seconde comprenant les huit chapitres de Saas-Fée. Ce qui ferait l'emporter en importance la troisième.
Hier, 8 juin, achevé les Faux-Monnayeurs.
Martin du Gard me communique cette cita-
tion de Thibaudet :
€ Il est rare qu’un auteur qui s’expose dans un roman, fasse de lui un individu ressemblant, je veux dire vivant. Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible ; le romancier factice les crée avec la ligne unique de
sa vie réelle. Le génie du roman fait vivre le possible ; il ne fait pas revivre le réel. »
Et cela me paraît si vrai que je songe à épingler ces phrases, en guise de préface, en tête des Faux-Monnayeurs, à côté de celle-ci que Vauvenargues écrivit en songeant certainement à Henri Massis :
« Ceux qui ne sortent pas d’eux-mêmes sont tout d’une pièce". »
Mais, tout considéré, mieux vaut laisser le lecteur penser ce qu’il veut — füût-ce contre moi.
1. Conseils à un jeune homme (cité par Sainte- Beuve, Lundis, I, p. 8).