‹ Journal des inspecteurs de M. de SartinesChapitre 13 sur 27 · SI · texte numérisé non relu

SI

M. le comte de Foudras, dont j’ai parlé dans ma feuille dernière, vivant et mangeant chez la vieille princesse de Nassau, est en intrigue aussi avec Mm' de Lignv, femme d’un avocat et sœur de M. de Culan , chevalier de Malte, laquelle est retirée aux Anglaises. Monseigneur l’archevêque ayant entendu parler de leur liaison, a fait boucher le parloir de cette dame, et a fait défendre de recevoir le comte dans le couvent. Mais malgré toutes ces précautions, M. de Foudras trouve toujours le secret de voir sa maîtresse et même il couche souvent avec elle. Cela cependant ne peut se faire que par l’entremise de quelqu’aulre pensionnaire et de quelque tourière gagnée.

M. le chevalier de Coigny cause beaucoup d’inquiétude à M,,,e Thiroux de Montsauge, femme du fermier des postes, qui a pour lui le plus tendre attachement. Elle le soupçonne d’infidélité, et pour s’en éclaircir, son dessein était de faire suivre son grison nommé Rabbô, pour voir s’il ne faisait pas quelque message de là part de son maître auprès des femmes intéressantes. En conséquence , elle avait chargé un homme de confiance de venir me parler pour m’engager à lui reudre service. Mais ayant répondu qu’il fallait qu’elle s’adressât au magistrat pour m’autoriser à faire ce qu’elle désirait, cette dame a jugé à propos de se désister de la demande qu’elle m’avait fait faire.

M. le duc do Fronsac, las apparemment de faire des soupers journellement en petite maison, avec des filles de débauche, s’est emparé totalement de la demoiselle Dubois, de la Comédie Française. C’est lui, lorsque cette demoiselle a débuté dans le monde, qui lui a fait connaître le premier la route de Cythère. 11 ne néglige pas pour cela la demoiselle Arnould; mais ce qu’il y a de fort singulier, c’est que l’une de ces deux demoiselles est pourvue d’une très-bonne galanterie. Le fait n’est pas encore bien éclairci; on désirerait fort que ce fut la de-

moiselle Arnould, qui en fut la distributrice. Cela deviendrait fâcheux pour le souverain du temple. On espère l'ordinaire prochain en être pleinement instruit.

Avant de quitter une matière si coulante, je crois devoir dire un mot des présents que la demoiselle Leblanc distribue, en revanche de l’or qu'on lui prodigue. Dans ma feuille dernière, on a été instruit combien M. de Molinos, capitaine aux gardes, avait lieu de se repentir d’en être approché. Depuis on a découvert que M. Pater, moyennant cinquante louis et une tabatière émaillée qu’il a donnés à cette demoiselle, lui a l’obligation d’avoir tout le temps de dire des Ave Maria et de prendre du nénuphar. MM. Pasquier et de Sèves, tous deux conseillers au parlement, lui doivent aussi les mêmes remerclments. 11 est vrai qu’elle leur a fait ce cadeau à bien meilleur marché qu’à M. Paler, et pour lui en marquer sa reconnaissance, un d'eux lui a envoyé son chirurgien, qui doit la traiter gratis.

L'abbé Darty a fait emplette de la demoiselle Dupin, qui relève de couche, des faits de M. le comte de Rangrave, lieutetenant général. Cet abbé lui fait faire un habit d’honneur pour la mener à une campagne qu’il a à quelques lieues de Paris. Comme il ne lui donnera que très-peu d’argent, cette demoiselle se propose de faire toujours la petite passade chez l’ami Brissault, toutes les fois qu’elle sera en ville.

M. Landry fils, reçu en survivance dans la charge de M. son père, receveur général des finances d’Auvergne, est près de rompre avec la demoiselle Luzi, ci-devant actrice à l'Opéra- Comique, qu’il entretient depuis dix-huit mois, parce qu'il la soupçonne d’infidélité. (1 ignore, à la vérité, avec qui, et pour s’eu éclaircir, il est venu chez moi pour m’engager à la faire observer; mais après vous en avoir rendu compte, monsieur,

je lui ai fait réponse que je ne pouvais point faire ce qu’il désirait. Cependant, il faut convenir que ses soupçons sont bien fondés, car je suis instruit très-certainement que la petite friponne reçoit les visites de M. de Soltikoff, ambassadeur de Russie, qu’elle traite fort bien, et je ne doute pas que ce ministre ne tardera point à la prendre totalement sur son compte. On sait qu’à son dernier voyage à Paris, il lui voulait déjà du bien.

Lus Dames de Saint-Julien, de Cokberon et de Senneville. — Les Demoiselles Luzi, Montalkt et Dksmares.

Mmc de Saint-Julien, épouse du receveur général du clergé, conserve toujours pour M. le comte de Maillebois (1) beaucoup de complaisance; mais comme toutes les anciennes liaisons entraînent ordinairement avec elles un peu d'ennui, pour le dissiper, cette dame a pris pour M. Fontaine, gentilhomme servant chez le roi, un tendre attachement; elle le traite avec

(I)M. Vois Dcsmaretz, comte de Maillebois, lieutenant-général, académicien, l’un des héros de Plaisance et de Port-Mahon. Il avait épousé en 1745 une d’Argenson.

Cinq ans plus tard, Voltaire adressait ce huitain à Mme de Saint- Julien :

L’esprit, l’imagination,

Les grâces, la philosophie,

L’amour du vrai, le goût du bon Avec un peu de fantaisie;

Assez solide en amitié,

Dans tout le reste un peu légère :

Voilà, je crois, sans vous déplaire,

Votre portrait fait à moitié.

toute l’humanité possible, et souvent il couche avec elle. On dit môme qu’il lui fait des cadeaux. M. de Saint-Julien ne s'aperçoit de rien. Depuis longtemps il s'embarrasse peu de la conduite de sa femme.

Mm‘la présidente de Corheron (t), demeurant rue Barbette, vit avec un certain M. Richard, abbé défroqué, ci-devant précepteur de ses enfants, qui demeure chez elle. Les complaisances qu’elle a pour cet homme scandalisent jusqu’à sa maison.

M. le duc de Fronsac cause beaucoup d’inquiétude à M..le prince de Marsan. Il se présente plusieurs fois par semaine à la porte de Mme Miton de Seuneville, que ce prince a pour maîtresse. Jusqu'à présent, on lui a constamment refusé de le laisser entrer. Il faut croire que cette dame a reconnu dans M. le prince de Marsan des talents qui la dédommagent de sa figure, car, en vérité, sans être méchant, on est forcé d’avouer qu’il ne l’a pas fort ragoûtante, et M. le duc de Fronsac l’a au contraire très-jolie; il est peut-être plus indiscret.

La demoiselle Luzi (2), persécutée par M. Landry le fils, qui l’entretient, a écrit une lettre à M. de Soltikoff, ambassadeur de Russie, pour le prier de ne point mettre les pieds chez elle. M. Landry garde copie de cette lettre, qu’il montre à tous ses amis comme une preuve de son triomphe Savoir

(1) P. D. Bourrée de Corbcron, président depuis 1751 a la première chambre des enquêtes.

(2) "Mlle Luzi est d’une taille svelte, et quoiqu’elle soit encore dans la classe des petites filles, elle n’attend que le moment de se vanter d’être grande, possédant déjà toutes les grâces de la maturité. C’est une intelligence si nette, c’est une disposition si parfaite pour l’art théâtral, que je ne vois point parmi nos jeunes sujets quelqu’un que l’on puisse lui comparer. „ (Favabt, avril 1762.)

aussi si cetle lettre n'a pas été concertée avec M. de Soltikoff, car ce Russe est bien francisé et cette demoiselle a beaucoup d’esprif-. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en attendant qu’elle soit à la Comédie Française, où elle doit débuter, à Pâques, dans les rôles de soubrette, elle se dédommage avec M. le marquis de Vii.lette des importunités do M. Landry, qui, heureusement pour les plaisirs de cette demoiselle,, regarde M« de Villette comme son véritable ami et incapable de lui manquer.

M. le marquis de Villeroi est parti depuis quelques jours pour se rendre à Nismes, où est son régiment. M11' Montalet, sa maîtresse, est à Villers-Cotterets, chez M. le duc d’Orléans, avec M,le Marquise, à qui elle fait compagnie. Le marquis compte très-fort sur la fidélité qu’elle lui a juré ; il y a même quelque chose de mieux, c’est qu’il la croit incapable de lui manquer. Il est vrai que M. de Villeroi ne passe pas pour un aigle du côté de l’esprit, ou du moins il n’a pas la vue fort longue, car je sais, à n’en point douter, que ses arrangements sont prêts avec M. le prince de Condé, pour en faire porter au marquis à la première occasion qui se présentera favorable, et certainement , si ce prince va cette fois à Villers-Cqtterets, comme il y a tout lieu de le croire, son affaire est faite. Ce serait fort plaisant si ce prince, par la suite, allait prendre un goût décidé pour la demoiselle Montalet. M. le marquis de Villeroi pourrait à juste titre être regardé comme le casse-cou des princes, autrement dit le déboureur.

M. le chevalier de Villeroi (1), officier aux gardes françaises, s’était brouillé avec Mm0 de Perusse (2), femme du colonel du régiment de Normandie. Cette dame, pourse raccommoder avec

(1) N’est pas de la famille ducale de ce nom.

(2) C’était une d’Artagùette. Elle était mariée depuis 1750 4 Louis, marquis de Perusse d’Escars.

lui, lui a fait présent d’un fort beau diamant qu’il fait voir à tous ses amis. Il est affreux combien ce jeune horomo compromet la réputation de cette dame; il en parle jusque dans les maisons publiques.

M. le prince Camille, de la maison de Rohan , a pris pour maîtresse une jeune demoiselle qui demeure rue Neuve-des- Petils-Champs. On la nomme Desmares; il lui donne 25 louis par mois, et cette indigne fille a encore la bassesse d'aller en passade chez la Darigny , rue Sainte-Anne, ce qui lui rapporte 12 livres par séance.

M. le chevalier de Coignv a prévenu la femme de Brissault qu’il aurait incessamment besoin de sa petite maison pour une femme comme il faut. Il faut croire qu’on ne tardera pas à y voir arriver Mm# de Montsauge, femme du fermier des postes, ou quelqu’autre avec laquelle il lui fait infidélité. J'en serai instruit et j’en rendrai. compte.

SOUPERS

Le 20, le fils de M. de Bedford et deux autres Anglais de ses amis ont soupe à la petite maison de Brissault avec les demoiselles Verdault et Chartier.

Le 21 , M. de Montville, grand maître des eaux et forêts, a soupé à sa petite maison de la chaussée d’Antin avec la demoiselle Alexandrine, maîtresse du sieur de Belgrade, qui est encore au fort l’Évêque.

Le 22, M. le baroH de Wangen a donné à souper chez lui à MM . de Thiars, de Bissy , de Sarsallc, de I’ersennat et de Pao^ lucci, avec les demoiselles Parmentier et Verdaült.

M. Donay de la Boulave, qui entretient la demoiselle Beauvoisin, a soupé ledit jour 22 chez Brissault, à sa petite maison, et il lui a donné 15 louis.

Le 23, M. de Vintimille, le comte de Lusignan, le comte d'Ocard et le chevalier de Coigny ont soupé à la petite maison de Brissault, avec les demoiselles Verdault, Cbarlier et Théophile, et ils ont joué toute la nuit au quinze. Le chevalier de Coigny a perdu jusqu a 120 louis. C'est M. de Vintimille qui lui gagnait. Cependant, M. de Coigny à la fin du jeu ne perdait plus que 25 louis. 11 est bon d'observer que je soupçonne fort M. de Vintimille de n'être pas maladroit. Il est fort lié avec M. Aubry , gendarme de la garde, qu'on ne doit pas regarder comme un manchot. J'ai très-fort défendu à Brissault de laisser jouer chez lui, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il m'a dit qu'il y avait été comme forcé, qu'il n'en savait point les conséquences et qu'à l'avenir il se conformerait à vos ordres.

DU i MARS 1763.

Les Dames de Senneville, de Saint-Julien, de la Reinièkx et Pater.

Les Demoiselles Louison, Thelis, Camille et Dumireï.

Mni* Milon de Senneville cause mille inquiétudes à M. le prince de Marsan , aujourd'hui son amant en titre. Ce prince la soupçonne de lui être infidèle. Il ne se trompe point sur M. le comte de la Marche, qui ne se brouille jamais totalement avec ses maîtresses, car il y a près de trois ans qu'il était déjà lié avec elle; s'apercevant que M“‘ de Warseberg l'amusait et que la femme de chambre n'en voulait qu'à ses louis, il s’est rabattu sur Mmc de Senneville. Je suis certain qu elle fait souvent des échappées chez lui. Elle entre dans son hôtel parla petite porte du jardin , et ce prince est bien instruit du mo-

ment de son arrivée, car elle ne paraît pas plutôt que la porte s’ouvre pour la recevoir et se referme aussitôt. C’est toujours sur les neuf heures et demie du soir 'qu’elle arrive. Elle fait entendre à son mari qu’elle va souper chez des dames de sa connaissance. Son cocher dit qu'il voudrait bien tous les jours la conduire chez M. le comte de la Marche, qu’il est bien plus généreux que le prince de Marsan.

M“>e de Saint-Julien , femme du receveur général du clergé, possède un tempérament qui est difficile à contenter, car outre M. le comte de Maillebois et M. Fontaine, gentilhomme servant chez le roi, elle s'en fait encore donner par un nommé M. Bernard (1), jeune homme d’une fort jolie figure, ci-devant secrétaire de feu M. le maréchal de Coigny.

M“* Grimod do la Reinière se conduit à peu près comme Mm* de Saint-Julien; elle a associé M. de Caze, ci-devant fermier général , à M. de Lugeac, son amant depuis longtemps. On en nomme encore plusieurs.

M. de Monville , grand maître des eaux et forêts, fait une cour fort assidue à Mm* de Saint-Janvier, femme d'un payeur des rentes demeurant rue Thévenot. 11 faut qu'il en soit grandement amoureux , car tout le monde sait que , malgré qu'il soit fort riche , il n'est point du tout généreux , et cependant voilà plus de cent louis de cadeaux qu’il fait à cette dame.

Tout le monde assure que Mrae Pater fait de3 voyages à Versailles et que son but est de plaire à Sa Majesté (2).

(1) C’est Gentil-Bernard.

(2) Bile y réussit tellement qu'elle conçut, dit-on, un moment l’idée de jouer ù lu Mniutenou près de Louis XV.

SS

M. le comte de Sabran, depuis son retour de l’armée, a quitté la petite Louison , nièce de Deshayes . de la Comédie Italienne, et il a pris la demoiselle Collet, attachée au même spectacle. Il y a déjà plus de quinze jours que celte intrigue dure; il y boit, couche et mange fort souvent. Comme elle n'est pas aussi jolie que Louison , il y a lieu de croire qu’il ne fera pas avec elle tant de sottises. Toute la famille de Deshayes blâme beaucoup la demoiselle Collet d’avoir écouté M. de Sabran , surtout après avoir été capable de débaucher Louison. La demoiselle Collet répond que. comme il n’y a pas cela à craindre avec elle , elle veut l’empêcher d’en débaucher d’autres.

La demoiselle Thelis, danseuse dons les ballets de la même comédie, après avoir purgé la bourse du sieur Cambert, premier exempt des maréchaux de France, s'amuse présentement à peloter avec le sieur Mouet, ci-devant directeur de l’Opéra-Comique. Il est en quelque façon excusable, car la demoiselle Hébert, avec laquelle il vit depuis neuf ans, est depuis près d’un an retenue dans son lit, malade du poumon.

Je ne sais, monsieur, si vous êtes instruit que c'est Mmc la marquise de l’Hôpital (I) qui entretient le sieurClerval, aujourd'hui attaché comme comédien aux Italiens et ci-devant acteur à l'Opéra-Comique. Cette dame, à laquelle on connaît depuis

(1) Élise P. de Boullongnc, fille du trésorier du roi, dame de Madame Adélaïde, mariée depuis 1730 au marquis de L’IIopital, ambassadeur à Saint-Pétersbourg.

Pavart écrivait à la môme époque " Clairval est devenu la coqueluche de toutes les femmes par ses talents et sa ligure. On ne saurait supporter l’idée qu’il ait été garçon perruquier ; on travaille à. le faire descendre d’une ancienne maison d’Écossc. „

Le môme Clairval afficha plus tard tellement Mme de Stainville, que son mari fut obligé de la faire enlever par ordre du roi et conduire à Nancy.

nombre d'années M. le prince de Soubise, profile de tous les bienfaits que lui fait ce seigneur pour enrichir ce baladin. Il est meublé chez lui des plus galamment et sa garde-robe est magnifique , sans compter ses bijoux. Ainsi va le monde et tout est bien.

La demoiselle Véronèse , dite Camille, sœur de Caroline , a reçu depuis peu de M. le duc de Caumont, son amant, plusieurs riches cadeaux , entre autres une très-belle aigrette de diamants, et il a donné aussi à sa mère un ameublement trèspropre.

M. le comte de la Granville, qui guerluchonnait depuis longtemps la demoiselle Dumirey, danseuse à l'Opéra, s’est brouillé tout à fait avec elle pour l'avoir trouvée couchée avec la demoiselle Raye, faisant ensemble des choses qui lui ont fait connaître qu'elle savait avec cette chère amie très-bien se passer d'hommes, et de rage il a cassé tous les magots et porcelaines qui paraient ses cheminées et est allé offrir son dépit amoureux à la demoiselle Lavault, qui l'a accepté moyennant dix louis par mois.

SOUPERS

Le 26 , les demoiselles Desmares et Alexandrine ont soupé à la petite maison de M. de Monville, sur la Chaussée d’Antiu, avec ïl. le procureur du roi et M. Jouville, maître des requêtes.

Le 28. M. le procureur du roi avec M. de Quincy (1), intentendant du commerce, ont emmené de chez la Hoquet les demoiselles Dorville et Clarisse pour souper avec eux à la maison de la chaussée d'Antin, chez M. de Monville.

(1) Boula de Quincy, rue Ncuve-Saint-Françoia, au Marais.

Le f» mars, M. le baron de Wangen, M. le président d’Aligre, M. le marquis de Yalbelle, M. Begon et M. de Villemur ont soupe avec les demoiselles Senneterrc et Chartier, chez le baron de Wangen.

Le 2 , M. le comte de Froulay (t), le duc de la Trémouille et M. do Flamarens ont soupe à la petite maison deBrissault, avec les demoiselles Parmentier et Dupuis.

Page 1