‹ Journal des inspecteurs de M. de SartinesChapitre 18 sur 27 · U 27 MAI · texte numérisé non relu

U 27 MAI

Les Demoiselles Valois, Montïlaisih , Wolt et Luzi.

M“* de Bussy, épouse de M. de Bussy l’Indien, se trouve aujourd’hui dans des circonstances très-embarrassantes. On assure que cette dame eslenlichéc de la maladie vénérienne, que ses liaisons un peu trop particulières avec M. le comte do Gcnlis lui ont vraisemblablement procurée et qu’il doit luimême en avoir hérité de la demoiselle Alexandrine, avec laquelle il couche journellement. Enfin, quoi qu’il en soit, M,n* de Bussy est occupée présentement à captiver un chirurgien qui, sous un prétexte spécieux, lui purifie le sang (1), sans causer d'inquiétude à son mari. Celte anecdote provient d’une confidence indiscrète que M. de Cenlis a fait à un de ses amis.

M. l’abbé d’Ivri, demeurant rue Saint-Louis, au Marais, entretient depuis plusieurs mois la demoiselle Valois ; il lui a considérablement augmenté son mobilier et lui a donné des meubles fort propres, qu’elle a placés dans un appartement de 600 livres, rue Beaurepaire. Celte demoiselle était ci-devant figurante dans les ballets de la Comédie Italienne ; mais l’abbé

(1) Ce qui ne l'empêcha pas de mourir en 1764, « tiugl ans, après trois ans de mariage... C’était une Clioiscui.

Une fatalité étrange semble peser snr les femmes qui portent le nom de Bussy. En 178Ï, Mme de Bussy d’Agonau mourait d’uue maladie non moins cruelle que celle dont il s'agit ici.

Ce Bussy l'Indien était aussi appelé Bussy-Butin. 11 fut le second de Pupleix et le grand ennemi de Lally.

lui a fait quitter ce spectacle. Cette fille peut être âgée d’environ trente ans, n’est point absolument jolie, mais elle est grande et bien faite, la peau fort blanche et la gorge très-belle. L’aisance paraît régner dans cette maison.

M. de Graville, grand maître des eaux et forêts, a renoué avec la demoiselle Montplaisir, qui a été anciennement sa maîtresse. Elle va le voir journellement à Bercy, où il demeure. Il fait tout ce qu’il peut pour l’engager à rester avec lui, mais cette demoiselle, qui sait par expérience qu’il rend ses maîtresses esclaves et qu’il les traite très-durement lorsqu’elles ont la complaisance de demeurer dans la même rue et dans la même maison, a jusqu’à présent résisté à toutes ses instances et a toujours profilé d’une très-belle bague et d’une montre à répétition enrichie de diamants, qu’il lui a données pour lui prouver l’excellence de ses procédés et l’amener à ce qu’il désire. Mais elle, au contraire, espère le conduire à lui donner des meubles à Paris, dans un appartement loué à son nom, afin que s’il vient à changer d’idée, il ne puisse point lui reprendre ses effets, comme il a fait par le passé.

M. Robinson, Anglais, s’était pris de belle passion pour la demoiselle Wolf qui a, à la vérité, un peu trop d'embonpoint, mais qui a une très-belle tête et qui possède eu outre colle blancheur dont MM. les Anglais sont si curieux. 11 devait lui donner pour 2,000 livres de pierreries et 50 louis par mois; le marché conclu, il a voulu exiger de la complaisance de cette demoiselle, pour s’assurer de sa sûrelé, qu’elle se laissât visiter par son chirurgien. Elle n'a jamais voulu y consentir et l’Anglais s’est retiré sans donner un sou. Cette aventure laisse un mauvais préjugé contre cette demoùselle.

Le 25 de ce mois, milord Tavistock, M. Bauclers et M. Ro-

Pinson ont soupe à la petite maison de Brissault avec les demoiselles Dubuisson, Duplessis et Alexandrine.

La demoiselle Luzi a débuté hier aux Français dans les rôles de soubrette avec beaucoup de succès. M. le duc de Richelieu etM. le duc de Duras en ont témoigné leur satisfaction. Le petit M. Landry, son amant, était dans l’ivresse.

Les Demoiselles Laforest, Noïàn, Pori.ieb et Lacroix.

La demoiselle Laforest, voyant que très-inutilement elle se présentait tous les jours au spectacle et que personne ne mordait à l'hameçon, par le soin que le chevalier de Bezons prenait de publier partout le présent qu’elle lui a fait, et craignant bientôt de se voir réduite par famiue, a jugé à propos d'intéresser Brissault en sa faveur. Le courtier adroit, après s'être fait beaucoup prier et avoir exigé que son Esculape la visitât à fond, lui a promis qu'il lui enverrait un secours. Effectivement, deux jours après, il la manda chez lui, pour lui faire faire une entrevue avec le sieur deChavannes, Hollandais, qu’il avait prévenu favorablement. Cette demoiselle s'y rendit exactement et dans la parure la plus élégante. Le besoin dans lequel elle se trouvait la rendait encore plus séduisante. Le Hollandais, enchanté, lui a fait présent d’une tabatière d'or très-belle, et est convenu de lui donner 30 louis par mois, et pour marquer sa satisfaction à Brissault, il l'a forcé d'accepter 300 livres. La demoiselle Laforest, de son côté, pour témoigner sa reconnais-

sauce à son courtier, lui a donné autant et tout va bien jusqu'à ce jour.

M. le comte de Maulde (1), depuis quelques jours, s’est chargé de la demoiselle Noyan, ci-devant à M. le marquis de Duras. Comme il n'est pas riche, il lui laisse la liberté de chercher une plus riche aventure. Aussi celte demoiselle se remue tant qu’elle peut pour y parvenir.

M. le marquis de Briquevillo (2), demeurant rue de Seine, faubourg Saint-Germain, a fait emplette d’une fort jolie maîtresse, nommée la demoiselle Porlier, fille d’un portier chez un conseiller clerc, cloître Notre-Dame. Cette fille a déjà circulé dans le monde, et c’est elle qui avait dérangé le neveu du sieur Corby, contre lequel j’ai eu des ordres du roi pour le mettre à Saint-Lazare. M. de Briquevillo espère la conduire dans ses terres en Normandie; en attendant il lui donne <5 louis par mois et a ravitaillé un peu sa garderobe.

Milord Tavislock a fait une passade le 30 mai avec la petite Lacroix, de la Comédie Italienne, qu’il a payée 20 louis. Il s’eu est trouvé fort content, et il pourrait bien prendre des arrangements avec elle.

SOUPERS

Le 20, le baron de VYaugen, M. dePaolucci, M. de Villernur et M. Dangé (3), ont soupé chez Brissault avec les demoiselles Sennelerre et Deschamps.

(1) J. E. comte de Maulde, marquis de la Boissièrc, né en 1730, colonel aux grenadiers de France depuis 1768.

(2, Le marquis de Briqueville, brigadier et colonel au régiment des Soisson* nais, marié à une sœur du prévôt des marchands. Sa sœur à lui avait épousé le marquis de Bezons.

(3) Le fermier général.

Le 28, le chevalier de Coigny, M.de Vaudreuil et le chevalier d'Harcourt ont soupe à la petite maison de Urissault avec les demoiselles Deschamps, Maisonville et Sennelerre.

Le 30, M. Dangé a donne à souper à sa maison de Puteaux, à M. Dubois, du bureau de la guerre, et à M. de Georville (I), trésorier de la marine, avec les demoiselles Duplessis, Deschamps et Sennelerre.

Les Demoiselles Mezikrjî, Sizkttk, Poupons*, Martiünï, Dkschami'S.

M. l'abbé Alliot, jeune homme sortant du séminaire et demeurant rue et hôtel du Croissant, fils de M. Alliot, attaché au roi de Pologne, quoique tout contrefait, méno ici une conduite fort irrégulière pour son état et sa figure, et qui certainement déplairait fort «à M. son père, s’il en était informé. Cet abbé passe tous les jours et une partie des nuits avec la demoiselle Mezière, demeurant rue Montmartre, au Cadran bleu, an coin de la rue des Jeûneurs. Il n'épargne rien pour ses ajustements et lui donne tout ce qu'il possède, car il ne paie seulement pas son appartement garni. Celle demoiselle Mezière a appartenu ci-devant à un de ses frères, présentement à Paris, je ne sais en quelle qualité, en qui le père se confie tout entier pour la conduite do cet abbé, et qui n'est pas meilleur sujet, car je soupçonne que le père croit fermement que cet abbé est encore au séminaire et que son frère est incapable de lui en imposer.

(1) Mou fl p de Georville, place I.onis-lc-Graud.

Les personnes les mieux informées des anecdotes de la Comédie Italienne, soutiennent que M. l’ambassadeur d’Espagne est en intrigue avec Suzetle, femme de Carlin, arlequin de ce spectacle. On assure môme que son mari s’y prête. Si cela est, il faut croire que M. l’ambassadeur d’Espagne n’épargne point l'argent, car Carlin l’aime beaucoup.

La demoiselle Pouponne est accouchée mardi dernier, certainement des faits de M. le marquis de Brancas. Mais ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette couche, c’est que cette demoiselle a porté son enfant onze mois et que toute la famille prétendait que ce n’était qu’une suppression. Depuis plus de huit mois on lui faisait prendre les breuvages les plus forts. Il est étonnant qu'elle n’ait point avorté. Tant d’obscurité dans la science de ces messieurs est bien étrange.

M. de Fitzmorice, Anglais, qui s’est chargé depuis trois semaines do la demoiselle Martigny et à laquelle il a payé le premier mois d'avance, est dans une grande impatience. Cette demoiselle est tombée malade dès le lendemain de leur connaissance, d’une intlammation du bas-ventre, qui fait craindre encore pour sa vie. L’Anglais voudrait bien tenir l'usufruit de son argent, et pour prendre patience en attendant la guérison, il s’amuse à peloter avec la demoiselle l'Étoile, grande fille de 18 ans, d’une jolie figure et faite de toutes façons pour l’emporter sur Martigny.

M. Magon de la Balue, fermier général, demeurant rue Saint-Marc, a pour la demoiselle Deschamps, qui circule chez Brissault, un tendre attachement. Son intention est de la prendre à ses appointements. Ce fermier paraît fort généreux et cette demoiselle a grande envie de faire usage de cette qualité.

Les Dames de Schinfelt, et de Nassau. — Les Demoiselles Coustou, Lavault et Clasdièee.

Mrae la comtesse de Schinfelt, âgée de près de 50 ans, et décorée de l'ordre de Marie-Thérèse , demeurant à Paris depuis quelques années, a pris depuis peu pour le comte de Faudoise les sentiments les plus tendres. 11 est vrai que cet homme est de la figure du monde la plus intéressante; mais sa façon do penser qu’il ne prend pas la peine de cacher, devrait corriger toute femme censée de prendre du goût pour lui. 11 se faiL un devoir de ruiner une femme qui s’attache à lui. La vieille princesse de Nassau, qu’il avait avant cette dame, en a fait la cruelle expérience; encore prétend-il en avoir été escroqué, malgré qu’il lui ait coûté plus de 30,000 livres eu très-peu de temps. Dernièrement, j’étais dans une maison où il faisait tous les détails de sa bonne fortune avec M“*° de Schinfelt, mais il prétendait la mener bien plus loin que la princesse de Nassau, et que toutes ces vieilles folles ne pouvaient pus trop payer scs complaisances. Ce comte de Faudoise était anciennement capitaine de cavalerie. 11 est chevalier de Saint-Louis et peut être âgé de 40 ans ; il demeure rue Mazariue.

La demoiselle Coustou, Provençale, depuis près do quatre ans à Paris, est âgée d’environ vingt ans, et peut passer pour une brune très-piquante. M. le procureur du roi s’en était chargé depuis un an, mais comme cette demoiselle s’est aperçue que cette intrigue n’augmentait pas de beaucoup sa fortune et qu’elle était môme obligée de vivre.de régime, elle

a fait entendre à ce magistrat qu’il fallait qu’il se contentât d’étre en second. Il a accepté volontiers ce parti, car il ne s’est jamais piqué d’être fort scrupuleux, et cette demoiselle a fait emplette do M. de Boisgelin, le manchot, qui parait disposé à faire beaucoup de dépense pour elle. Il commence par la faire meubler convenablement et doit lui donner 20 louis par mois. Avec ce qu’elle tire du procureur du roi et des petites affaires pour lesquelles elle s’intéresse, elle espère être incessamment à son aise. M. le comte de Savigny, en outre, broche sur le tout et occupe auprès d’elle le poste de gucrluchon. Cette demoiselle demeure au passage Saint-Roch.

M. le marquis de Paolucci, ministre de Modènc, a pris la demoiselle Lavault sur le pied de 15 louis par mois. Cette demoiselle est grande et bien faite, et serait une fort aimable maltresse si elle était un peu moins coquette.

M. Sauciers, Anglais, qui est retourné à Londres, ne se loue pas beaucoup de la courtoisie de M. de Paolucci au jeu, ni de celle de M. de Persennat. Il a dit hautement, avant de partir, que c’étaient deux fripons et qu’à son retour il se garderait bien de jouer avec eux.

Le vieux M. d’Harnoncourt, malgré toutes ses promesses de cesser tout commerce avec les femmes du monde, a encore donné depuis peu des meubles à une jeune personne âgée de 14 ans, nommée Glandière. C'est le sieur Sollelhiac, son tapissier, qui les a fournis. Cette jeune fille demeure rue du Temple, à côté de celle des Gravilliers, la maison attenant au rôtisseur, qui est celui de M. d’Harnoncourl et qui a ordre de lui fournir ce dont elle a besoin. Le bonhomme l'amène aussi quelquefois à sa maison de la Villette. Cette fille a sa mère avec elle.

Les Demoiselles Coiuise, Camille, Lizi, Marqvise et Sen.nztehre

M. de Lestorière, officier aux gardes françaises, a renoué entièrement avec la demoiselle Coraline, qui a la complaisance pour lui d'éconduire tous ceux qui voudraient sacrifier à ses charmes. M. de Sénac, fermier général, aurait volontiers donné C,000 livres pour en obtenir ses faveurs, mais ses entremetteurs n'ont pas réussi, et celle demoiselle aime mieux déranger sa fortune pour ce guerluchon que de profiter des occasions de l'augmenter. Il est certain, présentement, quelle doit l>eaucoup et qu’elle a nombre de ses bijoux en gage.

La demoiselle Camille, sa sœur, continue de mener grand train M. de Cromot, premier commis des finances, et cependant ne néglige pas ses plaisirs. M. de Montville etM. de Vaudreuil, officier de gendarmerie, lui font passer d'assez doux moments, et le financier croit qu'elle lui est sincèrement attachée.

La demoiselle Luzi, de la Comédie Française, cause de grandes inquiétudes à M. Landry, son amant. On prétend qu'il n'a pas vu impunément les fleurettes que lui a débitées M. le duc de Fronsac lorsqu'elle a joué à Choisy devant le roi, et ce seigneur lui parait on tout genre beaucoup plus dangereux que M. de SoltikofT. D’autant mieux que la petite personne passe pour être extrêmement coquette et d'un tempéra-

ment très-susceptible. C’est exactement une folie de M. Landry d’imaginer de l’avoir à lui seul. Cette demoiselle a une ambition démesurée, et la fortune présente de son amant n'est pas, à bien près, suffisante pour la contenter.

Le chevalier de Méra qui pendant quelque temps avait paru occuper Mme de Mantouillet de Marly, a depuis quinze jours cbangé de batterie, il s’est retourné du côté de Mra* de la Reyuière. La dame Dufresne, aujourd’hui marquise de Fleury, à laquelle il a été attaché fort longtemps, voit avec chagrin son changement, qui lui fait connaître qu'il est temps qu'elle songe à la retraite.

SOUPERS

M. d’Arlac et M.de Chavanne, Hollandais, onlsoupéle 18 de ce mois, chez Magny, à la barrière Blanche, avec les demoiselles Marquise et Teslart.

Le même jour, M. de Fitzmorice a donné à souper, chez lui, à plusieurs Anglais avec les demoiselles L’Etoile, Deschamps et Églée.

Le 20, M. Ferrand, ci-devant fermier géuéral, a soupé chez Brissault avec la demoiselle Sennoterre.

Le 21 , M. de Rochechouart a soupé avec la demoiselle Marquise à la petite maison de Brissault.

Ledit jour, M. de Vaudreuil a couché avec la demoiselle L’Etoile à la petite maison de Brissault, et le marquis.de Bougainville a couché au même lieu avec la demoiselle Senneterre.

Tous les étrangers conviennent qu’il n’est pas possible de voir un plus joli coup d’œil que les illuminations de Mme la marquise de Pompadour, et ils blâment très-fort les artificiers

à qui on avait donné carte blanche pour la dépense, de n’avoir pas pris des précautions pour mettre l’artifice à l’abri de la pluie; ils sont désespérés de n'avoir pas vu la fin d’un feu dont les commencements leur faisaient espérer du merveilleux, ils disent qu’en Angleterre, on ne leur ferait aucune grâce.

DU 1er JUILLET 1763.

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