‹ Journal des inspecteurs de M. de SartinesChapitre 3 sur 27 · AVENTURE SINGULIÈRE · texte numérisé non relu

AVENTURE SINGULIÈRE

Le révérend père Fabre, religieux du couvent des Grands- Augustins, — ayant appris quo la veuve Boisselet avait une jolie fille, raccommodeuse de dentelles demeurant avec elle, rue Saint-Thomas-du-Louvre, — est parvenu à s'introduire chez elle, mercredi dernier, de la part d’une personne de leurs amis. Il a débuté par leur annoncer que le but de sa visite était de leur procurer la meilleure pratique de Paris, et qu’elles n’avaient qu’à se tenir prêles pour jeudi matin, qu’il leur donnerait une lettre pour aller chez M. le marquis de Pertuis (1), demeurant rue Saint-Louis, au Marais (maison de Mme de Joigny).

En effet le père se rendit le lendemain à leur logis, à sept heures du matin, dans un fiacre. Mais ayant appris parla conversation que la mère avait affaire rue Beaurepaire, il se

(1) Antoine Gni, marquis de Pertuis, capitaine de cavalerie. En 1753, il avait épousé une fille du marquis de Juigné.

chargea de l’y conduire et de présenter lui-môme sa fille à M. le marquis de Pertuis, — ce qui fut accepté.

Arrivé à la porte de la maison du marquis, il prétexte une affaire et engage la demoiselle à s'introduire seule par le moyen de sa lettre, et assure qu’il va revenir la joindre dans un instant.

La demoiselle se fuit annoncer en vertu de la lettre de sa révérence. Elle est très-bien reçue. Le marquis la trouve charmante, lui proteste qu’il n’a jamais vu de plus beaux yeux que les siens, et se met en devoir de pousser à bout cette aventure.

La jeune fille, qui n’a pour objet que d’emporter des dentelles, se défend de toutes ses forces et apostrophe le moine et le marquis de toutes les expressions que sa fureur lui peut suggérer.

Le marquis, de son côté, est étonné de sa résistance et s’écrie :

— Est-ce que le père ne vous a pas instruit que vous n’auriez mes dentelles qu’en m’accordant vos faveurs? Lorsque l'on vient de sa part, on ne fait pas tant la vestale. Je ne lui pardonne pas de m’avoir envoyé un pareil dragon de vertu. Je .lui en ferai les reproches les plus vifs... Allez , mademoiselle ! vous pouvez sortir ; mon ouvrage est pour des personnes plus complaisantes.

La demoiselle Boisselet n’a pas demandé son reste et s’est promptement retirée. Il y a lieu de craindre pour le père Fabre , que , si Brissault venait à découvrir ses menées , il ne lui cherche quelque dispute relativement à la concurrence.

Les Demoiselles Lkmiekre, Duiiaklay, Dasciier, Siam, Dornaï.

Monseigneur le prince de Conti, qui s’était chargé de lu demoiselle Lemièrce (1), l'une des premières aclricesdo l’Opéra, — ainsi que je l’ai annoncé dans mes noies du mois de juillet dernier, — après avoir contenté sa fantaisie, lui a fuit* à ce que l’on dit, quelques rentes. Il a continué à lui donner trente louis par mois, en lu laissant maîtresse de disposer d'ellemême comme elle jugera à propos, avec la faculté cependant d'en pouvoir user comme il lui plaira. Cet arrangement se trouve être parfaitement du goût de cette demoiselle , et pour le mettre à profit elle a prêté volontiers l'oreille aux fleurettes et aux avantages que lui a proposés M. de Uauche, conseiller honoraire (2).

La semaine dernière, elle a passé trois jours entiers enfermée avec lui dans sa maison à Pantin , et depuis, il la voit journellement, en cachant cependant avec le plus grand soin celte intrigue à ses amis, et pour leur persuader davantage qu'il n’a point de maîtresse, mercredi dernier il a donné un

(1) Bachaumont était un enthousiaste de Mlle Lcmierre : * Qui ne serait enchanté, s'écria-t-il le 8 juillet 17G2, delà méthode, du goftt, du prestige avec lequel Mlle Lcmierre nous peint lotis les objets sensibles de la nature! Sa voix est une magic continuelle. C’est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphir qui folâtre. " (J Icm. secrets, 1. 1, p. 17.)

(2) Doublet de Bauclie, conseiller honoraire aux enquêtes et requêtes, rue de Boucherat, au Marais.

très-grand souper à la susdite maison de Pantin en hommes seulement, où il n’a été question que de bonne chère et de jeu. Les convives étaient M. de Villemur , le baron de Wangen , le marquis de Vierville (1), M.de Barbantal,lc comte deSarsalle, le marquis de Chimène, M. de Vougny, M. de Roqucmont (2), commandant du guet, et quelques autres dont on n’a pu savoir les noms. Le baron de Wangen a perdu GO louis, M. do Chimène en a gagné 30 , mais en général la perte n'a point été considérable. Le baron de Wangen doit rendre ces jours-ci à souper à toute la société , où toutes les élégantes de l'Opéra se trouveront. M. de Bauche aura soin d’y introduire Mlle Lemierrc, mais simplement comme femme à talent, afin d’observer, à ce qu’il dit, le mystère qu’il désire; tous ses amis n’en sont point la dupe.

M. Mercier (3), fermier général, se propose d'entretenir la demoiselle Du Ilarlay, dont j’ai donné les premières aventures le 13 février dernier, en la faisant connaître pour avoir été débauchée par M. l'abbé de La Ville, qui l'a ensuite mariée à un tapissier en lui donnant une somme de 3,000 livres, et quelque temps après l'a abandonnée pour s'étre prêtée aux fleurettes d'un nommé Fleury, valet de chambre, qui ayant do son côté des ménagements à garder, lui a conseillé de venir à Paris trouver sa sœur aînée, qui, par la vie galante qu’ello menait, la mettrait à même de produire avec avantage sa jolio

(1) Il y a un Puget, marquis de Barbentanc et capitaine de cavalerie, marié depuis 1733 à une fille du marquis de Vierville. Ce Vierville était sans doute le même que celui de uotre souper et Barbantal ou mieux Barbentanc serait son gendre.

I2j M. de Itocquemont, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine de cavalerie, demeurant rue de Mesluy. Les troupes du guet placées sous scs ordres sc composaient d’une compagnie d’infanterie de 472 hommes, d’une compagnie à cheval de 170 maîtres, et enfin d’une compagnie de gardes des quais, ports et remparts, forte de 458 hommes de pied.

(S) 11 demeurait rue du Chantre, vis-à-vis Saint-Honoré.

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