‹ Journal des inspecteurs de M. de SartinesChapitre 8 sur 27 · livres. Elle doit au mois de janvier, toucher encore · texte numérisé non relu

livres. Elle doit au mois de janvier, toucher encore

28.000 livres, et avant le mois de mai prochain, elle aura touché les 60,000 livres. Avec cet argent elle doit prêter sur gages, et tout le profit doit lui en rester. Elle espère par cette voie, se faire par année, un revenu au moins de douze mille livres. M. Ogier lui en a passé une obligation chez le susdit notaire, qu’ils ont signée réciproquement. Mais malgré cette précaution, jamais argent n’a été remis en des mains moins sûres, car cette femme n'a rien qui lui appartienne; l’appartement qu’elle occupe, et qui est meublé assez proprement, n'est pas loué en son nom, mais à celui d’un nommé Sommelin, chef d’office de Mmc de Peyre, son ancien amant. C’est cet homme qui a paru chez le sieur Dupuis, notre confrère, et qui s'est annoncé comme ayant des fonds à faire valoir; mais il n'est que le courtier de M. Ogier, ou pour mieux dire, de M"“ Préville. Et aussitôt qu'il a trouvé occasion de prêter, il porte les effets chez cette femme et en donne avis au sieur Dupuis; rien n’est mieux que cela, parce que M. Ogier n’en sait pas davantage et qu’il croit la Préville chez elle. Mais qui estce qui empêcherait le sieur Sommelin, par un moment d’humeur, de mettre cette femme dehors et de dire que tout ce qui est dans l’appartement lui appartient, puisqu’il est loué en son nom, ou, si la Préville était de mauvaise foi, ne pourrait-elle pas elle-même enlever la pacotille? Qu'on me demande alors où M. Ogier prendrait ses fonds. J’imagine que le recouvrement en serait fort incertain ; par*conséquent, je ne crois pas qu’on puisse placer plus mal une somme si considérable, et je ne vois point de sottise mieux constatée. La suite prouvera si j'ai des soupçons mal fondés,

M. le comte de Benlheim de Sleinfurt, arrivé à Paris depuis environ un mois et logé rue Jacob, à l'hôtel de Modèno, s’est déclaré en faveur de la demoiselle Dornav, figurante dans les ballets de l'Opéra, que j’ai fait connaître ci-devant pour avoir été entretenue par M. de Yillemur, ensuite par M. de Forceville, commissaire des guerres, attaché à M. le prince de Soubise, et en dernier lieu parM. le baron de Wangeu ; maiselle n’a pas eu encore d’aventure aussi lucrative que celle de ce seigneur étranger. 11 lui a donné pour pot de vin 10,000 livres, qu’elle a placées dans la caisse de M. de Villemur; il lui fait faire des diamants et lui donne 40 louis par mois. Cette demoiselle, sans être des plus jolies, est fort aimable, très-bien faite et a le propos fort décent; on peut ajouter qu’elle n’est point libertine et quelle a su, jusqu’à ce jour, conserver l’estime des personnes qui l’ont connue et qu’elle saura se ménager de quoi faire une retraite, car elle est fort ménagère £t son état ne lui plaît pas du tout.

Le comte do Limbourg, qui est aussi depuis peu de retour en cetlo ville, logé rue Traversière, à l’hôtel du Pérou, se signale en faveur de la demoiselle Siam, figurante à l’Opéra, qu’il a connue lors de son premier voyage, et lui fait faire par Auzouf, bijoutier, une paire de boucles d’oreilles de 10,000 livres (1). Cette demoiselle conserve malgré cela pour guerlu-

(1 ) Nous trouvons l’énigme de ces libéralités dans ccs deux passages des Mémoires secrets :

" 15 septembre 1777. Un comte de Limbourg-Styrum , se disant comte d’Obcrstein, est venu dans cette capitale, asile de touB les intrigants, mettre à contribution la crédulité et la faiblesse de divers particuliers, assez dupes pour se laisser éblouir par les titres pompeux qu’il s'est permis de prendre de comte, de duc, de prince, etc. Dcctté de cordons et chef d’ordres, il a transmis une partie de ces honneurs à ceux dont il a cherché à captiver la confiance pour s’en faire une ressource pécuniaire. M. le marquis de Quincy a été une de ces âmes faibles qu’ont séduit l'importance et l'appareil de cette sorte de souverain. Il a fallu procéder judiciairement en instance aujourd’hui au Cha-

chon , M. Rousse), fils du fermier général, dont elle tire de riches cadeaux, et M. Boula de Quincy, son ancien amant, trouve aussi les moments de lui faire connaître son ancienne amitié.

M. de la Vallière est brouillé depuis huit jours avec sa maîtresse, et il parait indigné de la façon dont elle l'a trompé. Effectivement, jamais on n'a abusé avec tant d'effronterie de la confiance d’un seigneur. Cette maîtresse est, comme je l'ai dit, il y a huit mois, femme d’un cuisinier que la demoiselle Russe a eu. Elle avait alors pour amant un jeune homme attaché à un bureau, dont la figure annonçait plutôt être faite pour donner des conseils que pour plaire. Aussi, lorsque M. le duc eut pris des arrangements avec elle, loin d’en prendre do l'ombrage, aussitôt qu’il survenait quelque humeur entre eux d'eux, il envoyait à cette figure son carrosse pour le conduire à Montrouge, afin de faire la paix : ce qui réussissait toujours; mais nos deux amants se promettaient bien de faire renaître promptement une nouvelle dispute, afin de se procurer le moyen de se voir, ce qui leur aurait été impossible sans cela.

tclet. C’est ce qui a donné lieu à ce Mémoire, oà l’on tronee le récit des faits et gestes de ce roitelet. On y fait connaître le caractère des gens affidés pour seconder ses prestiges et l’on donne à rire aux dépens des escrocs composant la cour moderne de ce souverain fantastique, tous revêtus de dignités relatives il celles qu’usurpe leur maître. Il est vraisemblable que"M. de Quincy en sera pour sa mystification, c’est-à-dire pour quinze mille francs „

22 février 1781. 11 a déjà paru en 1777 un mémoire du marquis de Quincy, contre le comte de Limbourg-Styrum , se disant prince , dans lequel on dévoilait tous les ressorts que cet étranger artificieux avait pour mystifier sa dupe crédule et s’on approprier les biens. Ce personnage revient sur la scène : c’est aujourd’hui un laboureur nommé Charlemagne qui l’attaque : il répand un mémoire à consulter très-volumineux et prétend dévoiler toute la conduite du comte de Limbourg, le suivre dans ses intrigues, etc. On conçoit qu’un pareil détail ne peut qu’inflnimeut amuser les lecteurs dont la malignité se plaît à parcourir le roman de ces fameux aventuriers. Celui-ci est des plus incroyables. ( ilém . secret).)

Comme la confiance du duc était aveugle, il les laissait volontiers seuls ensemble, et alors son propre lit servait de trône à leurs plaisirs. J'ignore quel démon jaloux de leur bonheur a donné avis à M. le duc de leur intelligence ; ce qu'il y a de certain, c’est qu’il a chassé très-promptement sa perfide maîtresse , et juré de n’en prendre jamais d’autres. Il a même déjà rendu visite à Brissault, et veut s’abonner avec lui à l’année pour lui donner des filles ; il a même donné huit jours à cet homme pour lui fixer un prix. Brissault prétend qu'il ne peut faire cet arrangement en se chargeant de payer les filles et les carrosses , lorsqu’il faudra les envoyer à Montrouge, à moins de G, 000 livres par an, dont il exige le premier quartier d’avance.

M. de Guérigny fils, le même qui a sollicité des ordres pour faire enfermer à Pincourt (1) la demoiselle Lacroix, des Italiens, a pris une nouvelle maîtresse à laquelle il a donné tous les meubles qu’il a retirés à la demoiselle Lacroix. Il la tient dans une petite maison rue de Caresme-Prenant , près l'hôpital Saint-Louis. Cette demoiselle s'appelle Pilon , native de Bourgogne, fille de pauvres gens ; elle a sa mère, avec elle. Elle peut être âgée de quatorze ans, est grande pour son âge, brune de cheveux et d’une très-jolie figure. Ce monsieur de Guérigny est fort pour les enfants, et passé seize ans il n’en veut plus.

Le 28 novembre, M. de Chimène (2) a dîné à la petite maison de Brissault, avec une demoiselle de Bordeaux dont j’ignore

(Il C’est-à-dire au couvent des Annonciadcs établi dans la rue de Popincourt, qu’on appelait par abréviation Pincourt.

(2) Le marquis de Cliimime était un seigneur bcl-csprit. Il fut ridiculisé dans une comédie de Ilocbon de Chabannes [la Manie des arts , à propos d’un pari fait par lui de faire et versifier une tragédie en trente-six heures. L’enjeu était une somme de deux cents louis.

encore le nom, mais qui vient à Paris pour danser seule à l’Opéra. On la dit grande et bien faite et fort en diamants.

Le 30 novembre, M. de la Live de la Briche, avec M. le président de Salabery ,, ont soupé dans la même petite maison avec les demoiselles d'Héricourt et Dubuisson. M. de la Briche pleure toujours la demoiselle Gérard, présentement avec M. le comte du Luc.

Du 2 décembre 1761. M. le comte de Chabannais (1) avec M. de Chimène ont soupé à la petite maison de Brissault avec les demoiselles d’Héricourt et Parmentier.

Ledit jour, M. le procureur du roi (2), M. de Fléchier, M. Boudaur , qu'on dit être conseiller, et un autre monsieur ont soupé à la petite maison de la Héquet avec les demoiselles Buard , Saint-Martin et Ledoux , toutes les trois figurantes dans les ballets de l’Opéra et des plus jolies ; ce sont ces messieurs qui les ont amenées; ce souper prouve bien la misère du temps.

Il court un bruit que M. de Lally (3) ne tardera pas à être arrêté et qu’il est plus coupable à lui seul que tous les Canadiens ensemble.

On dit aussi que M. le maréchal duc de Broglie ne commandera plus l’armée, parce que, dit-on, il s’est amusé toute cette campagne à faire voltiger l'armée en pelotons au lieu de tomber en force sur l'ennemi. On assure que c’est M. le duc de Bichelieu qui le remplacera.

(1) Claudc-Tliéopliile Colbert de Cliabannais, fils aîné du maréchal de camp marquis de ce nom. 11 était né en 1735.

(2) Moreau, procureur du roi au Châtelet, rue Payenne-au-Marais.

(3J Un an plus tard il devait se constituer volontairement prisonnier.

Les Demoiselles Lacroix, Rave, marquise de Pierrecovrt,

Mme de Moriencocrt.

M. le marquis de Torcy (1), attaché à M. le prince de Condé, logé rue Mazarine, à l’hôtel de Montmorency, vient de prendre des arrangements avec M'»' de Moriencourt. Cette dame est mariée à Saint-Omer à un très-bon gentilhomme, dont elle a plusieurs enfants. Son mari s’étant aperçu que sans aucun ménagement elle donnait dans la galanterie , a voulu , il va environ dix-huit mois, la faire renfermer; comme elle fut instruite de son dessein, elle abandonna totalement son ménage et s’eu vint à Paris. Arrivée en cette ville, elle fut conseillée , pour calmer son mari , de se mettre au couvent. Elle goûta volontiers cette proposition , entra aux petites cordelières après avoir été bien informée qu’elle y serait aussi libre que dans la ville , et que cette maison était plutôt un temple do débauche qu’un asile pour la vertu. Mais comme sou mari , homme de province, ignorait la chronique scandaleuse de cette retraite, il s'en contenta et fit même à sa femme une petite pension pour pouvoir y vivre tranquillement. Elle n’y fut pas plutôt installée, qu’elle sentit l'esprit de celte maison réveiller son goût pour la coquetterie. 11 ne fut plus question que de trouver les moyens de la satisfaire. Elle consulta les plus anciennes, qui toutes unanimement lui conseillèrent do s'adresser à Brissault. En conséquence, il fut mandé, l'objet

(1) Ant.-Ch.-Félix, marquis de Torcy, né le 11 juillet 1729, capitaine-lieutenant des gendarmes de Bourgogne et chevalier de Saint-Louis en 1762.

lui fut présenté; après l’avoir amplement examiné et écouté

ses prétentions, il l'a trouvé de débit et a promis qu’on ne

tarderait pas à connaître son savoir-faire. Effectivement, après

avoir passé en revue toutes scs connaissances, il l’a jugée

propre à faire un amusement de cœur à M. le marquis de «

Torcy ; il lui en a parlé ; l’entrevue s’est faite lundi dernier, et le marché a ôté tout de suite conclu. M. le marquis de Torcy a promis de lui donner 300 livres par mois et plusieurs robes ; le premier mois a été payé d’avance. Brissault a reçu son courtage , c’est-à-dire la moitié du mois que la demoiselle lui a remis, sans compter un petit honoraire que lui a remis M. de Torcy. Mme de Moriencourt est âgée d’environ trente an3, grande, bien faite, cheveux bruns, blanche de peau, d’une très-jolie ligure, l’air %oble, passant pour avoir de l’esprit et jouant de plusieurs instruments.

M. le marquis de Mailly , jeune homme d’une très-jolie figure, a pris hier à ses appointements la demoiselle Lacroix, de la Comédie-Frânçaise. On ignore encore ce qu’il lui donne, mais je ne tarderai pas à en être instruit. Cette demoiselle ne s’est prêtée à cette intrigue qu’après avoir été instruite par M. le marquis de Duras, à son retour de l’armée, qu’elle ne devait plus compter sur lui, parce qu’il était obsédé par sa famille qui le faisait sans cesse observer et que pour avoir la tranquillité et établir la confiance, il était d’humeur de la contenter, au moins pour un bout de temps. Je suis instruit aussi que le jeune M. de Sabran (I) s'amuse avec cette demoiselle

(1) Une lettre de Favart, du 11 novembre 1761, raconte l’aventure à laquelle il est fait allusion ici; mais le nom de M. de Sabran y est resté en blanc. Voici le passage : " Emilie et Louiso», nièces de Dehcsse (dit Desliayes, acteur, puis maître des ballets de la Comédie Italienne), âgées Tune et l’autre de quatorze ans, ont été sur le point d’étre enlevées nuitamment par M. (de Sabran) et M. dcSaiusun. Les deux petites tilles avaient donné leur consentement; les

Lacroix , en. attendant qu'il puisse trouver une occasion favorable d'enlever de nouveau la petite Louison, nièce du seigneur des Ilayes.

La demoiselle Raye, figurante à l’Opéra , depuis une quinzaine de jours arrose ses créanciers. C'est aujourd'hui le prince de Galitzin (1), parent de celui qui est veuf, qui estson trésorier. Lorsqu'il va la voir, il est défendu aux gens de laisser entrer qui que ce soit.

Dans mes notes du 4 de ce mois, j’ai parlé de la rupture de M. le duc de la Vallière avec sa maîtresse, et j'ai fait connaître combien il en avait été trompé. Mais par ce que j'ai encore appris depuis, je ne crois pas qu’on°puisse être vexé plus complètement. Cette femme en se retirant d'avec M. le duc, se sachant enceinte, a fait constater son état et a rendu plainte. M. le duc en ayant été instruit, a cru devoir aller au devant, afin de n'être pas clabaudé, et pour l’apaiser, il a fait à cette perfide un contrat de 600 livres de rente viagère, et lui donnera six louis par mois jusqu'à ce qu'elle ait fait ses couches. Je tiens ces détails du guerluchon , qui m’a dit en riant : « Pour le présent je ne suis plus inquiet des mois de la nourrice. »

domestiques étaient d'intclli?encc; le perruquier avait fait faire de fausses clefs ; la chaise de poBte était à la porte; la conspiration allait éclater au moment où elle a été découverte, Behesse ayant renfermé scs nièces sous le cadenas, attendit le jour pour les mener au courent; mais on ne voulut pas les y recevoir pour un motif de conscience. Effectivement, c’eût été faire un vol à la société. La petite Louison avait pris goût ù l’enlèvement à la foire Saint-Germain dernière. Ce même monsieur l’avait fait disparaitre. Elle fut perdue une nuit et rendue le lendemain par autorité de la police; ce perruquier, sacrilicateur de l'innocente petite victime, ayant machiné le complot, fut mis à Bicêtre où il est encore. „

Ké en 1731, le marquis de Saliran était sous-lieutenant de gendarmerie.

(i) Celui qui fut un peu plus tard ambassadeur de Russie ù Paris.

M. Du p ré , (ils d'un ancien marchand de la rue des Bourdonnais, s'est trouvé hier en rendez-vous «à la petite maison de Brissault , depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à six heures du soir, avec Mme la marquise de Pierrecourt. Comme il n’avait pas le sol pour défrayer cette partie, il a envoyé la veille chez Brissault une cafetière d'argent pour mettre en gage, qu’il a portée chez la Maillard, sur laquelle cette femme a prêté 7 louis d'or, moyennant 3(5 sols d’intérêt par mois pour chaque louis. Ce rendez-vous est le second de cette espèce, dont j'ai l'honneur de vous rendre compte. Il y a lieu de croire que cette demoiselle prend chez elle de grandes précautions, puisque le sieur Dupré demeure dans la même maison qu’elle, rue des Marais, Faubourg Saint Germain.

Le 4 dece mois, M. le duc de Fronsac, le comte de Coigny (1), M. de Belzunce et M. de la Porte (2) , ont été s'amuser à une heure du matin chez la Dupuis, ruo de Vendôme, avec les demoiselles Boulogne, Duplessis et Constance.

Les mômes que ci-dessus ont été chez la Yarennc, rue Feydeau, le 7, à minuit, et se sont amusés avec les demoiselles Victoire, Valigny et Dorville.

Hier, 10 du présent, le baron de Wangen, le marquis de Valbelle et II. sou oncle, M. de Yillemur, M. de Borge et M. Du Closel , ci-devant écuyer de feu M. le comte de Charolais, ont soupé à la petite maison de Brissault avec les demoiselles Sonville et d'Héricourt; celle demoiselle d’Héricourt est entre-

(I | Gabriel-Augustin Franquetot, comte de Coigny, ne le 23 août 1710, fait en 175S mestrc de camp, lieutenant en second du régiment général des dragons.

(2) Henri de la Forte de Riants, (ils du marquis de ce nom, né le 17 mai

tenue particulièrement, à six louis par mois, parM. Bernard (1), secrétaire de M. le duc de Coigny, demeurant ù l'hôtel de

La demoiselle Dornay , figurante à l'Opéra, a tiré encore de M. le comte de Bentheim-Steinfurt, la somme de 3,000 livres qu’elle a portée chez M. le comte de Villemur.

Le 9 de ce mois, M. do Saint-Ouen , officier des grenadiers de France, et M. de Raumset , jeune homme de dix-huit ans, chevau-léger de la garde, sont venus chez la Dubuisson, rue du Ponceau, et lui ont demandé une chambre, lui disant qu’ils avaient à parler d’affaires.” Ils se sont mis à jouer au piquet, avec des cartes qu’ils avaient apportées. Ils ont commencé au petit écu le cent, et ont fini à jouer vingt louis la partie ; enfin M. de Raumset a perdu mille écus sur parole et fait un billet à M. de Saint-Ouen , payable à un an. J’ai fort réprimandé la Dubuisson d’avoir souffert cette partie chez elle, et je lui ai promis qu’elle irait ù l’hôpital si cela lui arrivait encore. Elle s’est excusée, en me disant qu’elle en ignorait les conséquences, puisqu’elle m’en rendait compte de bonne foi et qu’elle avait cru bien remplir son devoir, en ayant attention à la perte et à la nature des engagements; mais que déplus elle n’aurait pas été la maîtresse de les empêcher de jouer , puisqu’elle leur avait fait les plus fortes représentations pour les faire cesser , lorsqu’elle avait su que la perte devenait considérable et qu’ils n’y avaient eu aucun égard.

(1) C’est Gentil-Bernard, l’auteur de V Art d'aimer.

Les Demoiselles Lafoeist, I'aviîe, Lacoub, Saeon, Wolf.

M. le marquis da>Royan a pris le goût le plus vif pour la demoiselle Laforest, entretenue ci-devant par le baron de Warseberg; n'ayant pas d'argent à lui donner, elle l’a obligé à faire un billet de 4,000 livres h son tapissier, qui voulait lui enlever ses meubles. Cette demoiselle est bien la plus mauvaise emplette que puisse faire un jeune seigneur. Elle est connue pour être très-intéressée et d’une santé très-suspecte; c'est M. de Bussy, mousquetaire, qui la guerluchonnait auparavant, qui a conclu ce beau marché.

La demoiselle Favier, figurante dans les ballets de l'Opéra- Comique, d’une très-jolie figure, native de Lyon, dont j’ai donné les premières aventures , en la faisant connaître pour avoir été à la discrétion de Brissault et en intrigue avec M. le comte de Jumilhac, ensuite entretenue par M. Toquigny, banquier, lequel, outré de ses infidélités , lui donna , la foire dernière de Saint-Laurent, un soufflet en plein spectacle ; a depuis peu fixé l’attention de M. l'ambassadeur d’Espagne (t). Ce ministre lui a donné des meubles fort propres, qui ont été placés rue de Verneuil, Faubourg Saint Germain, chez la marchande de meubles, dans un appartement de six cents livres par an. Il vient la voir régulièrement, tous les jours, et laisse son carrosse sur le quai des Théatins, au coin de la rue de Beaurne. On ignore ce qu'il lui donne par mois; mais l'abondance parait

(1) Don Taime Masoncs de Lima, rue Saint-Dominique, hôtel Molé.

régner chez elle. Celte demoiselle a sa mère avec elle, et toutes deux depuis cette intrigue sont très-bien nippées ; il y a lieu de croire qu'elle conservera longtemps cet amant, pourvu qu’elle ne lui permette pas de coucher avec elle, attendu qu'elle a le défaut, en dormant, de ne pouvoir retenir ses eaux.

Le prince de Belosinski est parti depuis quelques jours pour aller en Angleterre. Malgré toutes les promesses qu’il avait faites à la princesse son épouse de ne plus voir la demoiselle Lacroix, de l’Opéra , il lui rendait encore souvent des visites ; mais je crois qu’à son retour il ne la verra plus, parce qu’il a découvert que M. Beaumarchais (1) , officier chez le roi , jeune homme fort aimable, fils de M. Caron, horloger du roi, la fréquente souvent, et que M. de Bussy, mousquetaire, la guerluchonnait depuis qu’il a quitté la demoiselle Laforest.

M. de Chanlot, valet de chambre du roi, donne quinze louis par mois à la demoiselle Saron, figurante à l’Opéra, sans prétendre la gêner; aussi, souvent lui voit-on faire des soupers chez M. le baron de Wangen , et dernièrement elle a fait une passade chez M. le marquis de Boucy, dont elle a tiré vingtcinq louis. Brissault travaille présentement auprès de la demoiselle Lavault, qui doit entrer à Noël prochain dans les ballets de l’Opéra, pour l’engager à quitter M. Spire, orfevre, qui lui fait du bien depuis deux ans, pour prendre M. Romey, qui lui donnera vingt-cinq louis par mois. Il y a déjà eu une entrevue à ce sujet. Mais cette demoiselle a de la peine à se décider ; cependant j’imagine que l’éloquence de Brissault l'emportera.

M. le duc de Grammout, depuis le 11 de ce mois qu'il a soupé à la petite maison de Brissault avec la demoiselle Wolf,

(1) L’auteur du Mariage de Figaro avait eu effet acheté une petite charge dans la maison du roi. Il était, je crois, officier du gobelet, j

va régulièrement chez cette demoiselle, quoiqu’il ne soit pas pour le présent fort chargé d'espèces; comme elle est extrêmement bête , sa qualité de duc pourra l’amuser un bout de temps. Au reste , c’est une des plus belles tôles qu'il y ait aujourd'hui à Paris. Elle demeure au faubourg Saint-Germain, tau coin de la rue Château-Bourbon, au Café, dans un très-bel appartement.

Le 1 1 de ce mois, M. le marquis de Villette et M. le vidame, fils deM. le duc de Chaulnes (1), ont emmené souper chez eux les demoiselles Henriette et L’Étoile, pensionnaires de chez la Hôquet.

Le 12, M. de Jumilhac (2) , colonel du régiment de rovalmarine, avec M. de Saint-Jean, son cousin, guidon de gendarmerie, et un de leurs amis , ont soupé à la petite maison de la Héquet, avec les demoiselles Montansier, Vaugland, Henriette et L’Étoile, ses pensionnaires.

Le 16, le marquis de Wangen a soupé à la môme petite maison que ci-dessus, avec les demoiselles Lucile, Henriette et L’Étoile.

Le 17, M. le marquis de Chimène a soupé à la petite maison de Brissault, avec la demoiselle Dangeville. M. Roulier d'Orfeuil est fort amoureux de cette demoiselle, et avant peu il

• (1) Maric-Joscpli-Louis d’Albert d’Ailly, vidante d’Amiens, né le 28 no-

vembre 1731, cornette des chevau-légcrs de la garde avec commission de mestrc de camp en 1756, marié depuis 1758 à sa cousine Angélique d’Albert de Chevreuse.

(2) Pierre-Marie Chapelle, comte de Jumilhac. 11 fut fait brigadier eu 1762 et passa du commandement du Royal-Maine à celui du régiment d’Aunis. Eu 1763, il se maria avec Pourclierctte d’Estrebonuc, fille de l'épouse du feu marquis du Mesnil et de son premier mari.

doit faire au tapissier qui lui a fourni ses meubles, un billet de 1,500 livres, afin de l'avoir à lui seul.

M"‘ Dornay, figurante au spectacle de l'Opéra, a paru mardi dernier, avec de très-belles girandoles, que lui a fait présent M. lo comte de Bentheim-Steinfurt, son amant; ce seigneu^ va grand train.

Le quartier d’hiver, suivant toute apparence, ne sera pas brillant en fait d’aventures galantes; tous nos seigneurs sont sans le sol et hors d état d'entretenir ; aussi Brissault fonde-t-il sa fortune sur la misère du temps, attendu qu'il est plus facile de trouver un louis pour faire une passade que les sommes considérables que nos femmes galantes exigent pour avoir l’honneur d’étre leurs dupes.

Les Demoiselles Masson, Ravi, Quinct, Maegieeite , Avrii.i.eix.

M. le comte de Rochefort (1) s'était brouillé avec la demoiselle Masson, sa maltresse, parce qu’il ne voulait point lui faire des

(1) Le comte de Rochefort Était alors lieutenant aux gardes du corps. Il entretint des relations fort amicales avec Voltaire, qui renomme iitout propos dans la Corresfomhnce son mérite militaire, son savoir-vivre, son vif amour pour les lettres et la philosophie. Il lui adressn même des vers à l’occasion de son mariage. M me de Genlis prétend que, três-flatté de recevoir des lettres du grand homme, il ne manquait jamais d’en faire lecture. C'était, ajoute-t-elle, des compliments sur un esprit philosophique qui lui était prété d’autant plus gratuitement, que M. de Rochefort protestait en même temps de sa foi religieuse.

renies ainsi qu'il lui avait promis lors de ses dernières couches. Le baron de Wangen, ami du comte et ancien guerluchon de la demoiselle Masson, s'est chargé de les raccommoder ensemble; il y a réussi au delà de ses espérances , et a su si bien ménager en faveur de la demoiselle Masson le faible de M. de Rochefort, qu’il a consenti de faire à cette demoiselle 4,000 livres de rente viagère. Celte réconciliation s’est faite le 20 de ce mois : en conséquence, le même jour, M. de Rochefort adonné, à sa petite maison de la barrière Blanche , un splendide repas à toute la société, composée du baron de Wangen, du marquis d'Aubigny.du comte de Sarsalle, de M. de Bauchc et de M. de Yillcmur. Il y avait, en femmes, les demoiselles Coupée, Yésian , Rousse, Dubois et la demoiselle Masson, pour qui cette fête se donnait. On s'est promis une tendresse éternelle à l'abri de toute infidélité , et l'on s’est retiré à trois heures du matin pour aller se mettre au lit ensemble, suivant toute apparence. Les exploits de M. le comte de Rochefort n’auront pas été fort considérables cette nuit; car on assure qu'il était un peu poussé de nourriture.

I,a demoiselle Raye, figurante à l'Opéra-Comique, dont j’ai parlé dans mes notes dernières, comme ayant la complaisance de souffrir le prince Galilzin pour son trésorier, a trouvé à propos de troquer son altesse contre un financier. C’est aujourd'hui M. de Cramayel qui défraie cette demoiselle, et , pour lui donner bonne opinion de sa générosité, il lui a fait présent d’une très-belle paire de girandoles, qu'il a achetée de la demoiselle Legendre, réduite présentement dans son lit, d'une maladie de poitrine, qui vraisemblablement la conduira au tombeau. Cette demoiselle Legendre est entretenue par M. le chevalier d'Aschère, officier suisse. La demoiselle Raye aurait grand besoin, pour satisfaire ses créanciers, de captiver longtemps ce financier, mais j’ai peine à le croire; elle a une

mère qui aime un peu trop le détail, et la dépense de cettu maison est capable d cffrayer le coffre-fort le plus intrépide. La semaine dernière, cette demoiselle a reçu la nouvelle que sa tante, qu'on a connue aussi à l’Opéra sous le nom de Raye, était mariée à Varsovie , en Pologne, avec le sieur Pitrot (I), fameux danseur. Cette demoiselle Raye a été obligée de quitter Paris , il y a quelques années , ne pouvant point satisfaire ses créanciers.

Le sieur Lecomte, ci-devant notaire, rue de Seine, Faubourg Saint Germain , après avoir trompé le public par une banqueroute préparée, mène aujourd'hui une vie douce et aisée, rue Neuvc-des-Petils-Champs ; quelquefois il rassemble chez lui nombreuse compagnie, à laquelle il donne à manger très-proprement ; devant et après le repas on joue le brelan, quelquefois aussi au quinquenove , et à trois heures du matin chacun se retire chez soi ; alors le sieur Lecomte va se coucher avec sa maîtresse, rue Montmartre , maison du sieur Planche, dans un très-joli appartement, qu'il lui a fait meubler très-

(1) Voici le dénouement de cette union , tel que nous le trouvons dnns le second volume des Mémoires de liochuumont •

1er septembre 1765. Une contestation s’est élevée depuis quelque temps entre les deux coryphées de la danse au Théâtre-Italien. — Mme Pitrot, en son nom Louise Repris, dite Rcy, quoique mariée, a la manie de vouloir passer pour fille. Les liens de l’hymen, le respect dû nu sacrement, des enfants déjà nés et un autre prêt à naître, rien ne peut la persuader qu’elle est femme. Elle s’est dite fille pour quitter un époux, et depuis sou évasion elle ne veut point d’autre qualité: elle en donne pour raison qu’elle a brûlé son contrat de mariage comme invalide. Une pareille querelle ne peut que faire voir a quel comble de corruption les mœurs sont montées.

Le mariage des deux histrions a été contracté à Varsovie, en novembre 1761 et c’est le 29 juin 1764 que s’est évadée la femme.

14 septembre. Mme Pitrot fait paraître un mémoire en réponse à celui de son mari. Comme aucun avocat ne pouvait décemment se charger d’une pareille défense, l’écrit paraît être l'ouvrage de la femme même et n’est signé que d’elle... Cette production prouve que le sieur Pitrot est un coquin, et n’cmpêche point la petite dame d'être une coquine.

galamment. Cette demoiselle est allemande, grande, bien faite, âgée de dix-huit ans et de la plus jolie figure du monde; c'est en vérité dommage qu'elle soit tombée à un aussi vilain magot. Il la lient exactement enfermée; elle ne sort qu’avec lui dans son cabriolet. Il la mène aussi quelquefois au spectacle, aux secondes loges, mais il est toujours à côté d’elle; je saurai incessammentoù il a fait cette découverte et j'en rendrai compte. On la nomme présentement Mlle Quincy.

La demoiselle Marguerite Avrilleux, ûgée de seize ans et demi, native de Paris; son père mort cordonnier; sa mère, vivante, portière au Riche Laboureur, rue de Condé, depuis huit jours s’est absentée de chez elle, pour se rendre aux empressements de M. le comte de Joyeuse, demeurant à la barrière des Carmes, rue deVaugirard(l). C’est par le canal d’une ouvrière en linge, chez laquelle cette jeune personne allait travailler, que M. le comte l’a connue ; et comme il craint que la mère ne la recherche pour la faire enfermer, il ne l’a point voulu garder chez lui , et l’a mise chez la dame Lefevre, couturière de l’Opéra-Comique, demeurant rue Saint-Thomasdu-Louvre, en attendant qu’il sache les démarches de la mère. Il lui a donné aussi un maître de danse, nommé Dubois, figurant à l’Opéra, lequel, pour la mettre encore plus à l’abri, lui a fait contracter un engagement à l’Opéra-Comique. 11 paraît que ce Dubois s’intéresse bien fort pour elle, et il se pourrait bien faire que M. le maître de danse donnât plus d une leçon à son écolière. Cette jeune enfant est grande pour son âge , très-bien faite et d’une très-jolie figure.

Le 17 de ce mois, M. le comte de Vinlimille et M. le comte de Lacoste ont soupe chez la Héquet, avec les demoiselles L’Étoile et Henriette, ses pensionnaires.

( 1 ) Chez son père le marquis de J oveuse .

Le 18, la demoiselle L’Étoile a été à la Place Royale, souper avec le vicomte et le marquis de Chabot et le marquis de Villetle, et cette demoiselle a couché à l'hôtel avec M. le vicomte.

Ledit jour, M. le comte de Rochefort, pour se dissiper d'être en brouille avec la demoiselle Masson, sa maltresse, a donné à souper à M. de Wangen, à M. de Iiauche, au marquis d’Aubigny et au comte de Sarsalle. Pour filles ils avaient la demoiselle Denesle et la demoiselle Sonville.

Dudit jour, M. le marquis de Chimènca soupéà la petite maison de Brissault avec la demoiselle Dangeville.

Du 20 , M. le comte de Vintimille, le chevalier de Coigny et M. le comte de la Coste, out soupé à la petite maison de la Héquet, avec les demoiselles L’Étoile et Dargencourt.

Du 23, M. le duc de Grammont a dîné dans sa petite maison du Pont-aux-Choux, avec M. de Rupière et la demoiselle Parmentier.

DU l01’ JANVIER 1762.

Les Demoiselles Montansikr, Beau voisin, Rave, Lavault, Yillf.tte , Leblanc, Sonville. Quelques soupers.

M. le marquis do Duras (1) est enfin parvenu à se brouiller avec toute sa famille; ses amis mêmes sont révoltés de la conduite qu’il tient. Tous les jours il est enterré à la Petite Poli) Emmanuel deDurfort, marquis (le Duras, né le 28 août 1741, colonel en 1757 du régiment Boulonnais, marié eu 17fiO avec une fille du comte de Nouilles.

logne, dans une petite maison qu'il loue au nommé Leroy, marchand de beurre, avec la demoiselle Montansièr. Le sieur Dubarry a soin de s'y trouver avec la demoiselle Beauvoisin , sa maîtresse, et d’y rassembler en hommes bonne compagnie. Ou m’a même assuré qu'on y jouait souvent. J’aurai soin de faire observer cette maison et je rendrai compte de ce qui s’y passe. M. de Froulay (1) a payé hier, à Brissault, qui était le prête-nom de celte maison, une année de loyer, dont cet homme avait répondu. Mais en même temps, il lui a dit qu’il n’y mettrait plus le pied, ne voulant pas passer aux yeux de la famille de M. le marquis de Duras pour avoir partagé son libertinage.

M. de la Grandville, officier aux gardes françaises, s’est arrangé avec la demoiselle Raye, pour lui donner dix louis par mois, sous condition qu’il ne la gênerait point. Ce jeune homme a toujours été charmé de rompre en visière à M. de Cramayel, fermier général. C'est déjà lui qui a été cause de la rupture de ce financier avec la demoiselle Mirey, de l'Opéra. Et j'ai annoncé, dans mes notes dernières, que ce financier s'intéressait pour la demoiselle Raye. L’exemple de sa compagne devrait bien lui servir de leçon.

M. de Belzunce, jeune homme fort aimable, vient de prendre les mêmes arrangements que M. de la Grandville avec M,le Lavault, que M. de Bauche entretient toujours secrètement. Mais il se traite présentement pour cette demoiselle une grande affaire ; voici le fuit. La demoiselle Masson , à qui M. le comte de Rochefort vient de faire dernièrement 4,000 livres de rente, pour se raccommoder avec elle, n’a pas eu plutôt le contrat

(1) Le comte de Froulay, frère du lieutenant -générât, gouverneur du Mans et mestre de camp du régiment des Croates, où il servait comme capitaine. Il était né le 19 février 1738.

en sa possession, que sans égard pour ses serments, elle lui a tiré sa révérence, en le priant de se pourvoir ailleurs. Il est donc question aujourd'hui de l'embarquer avec Mu* Lavault ; et MM. de Bauche, de Villemur et le baron de Wangen lui ont promis tous leurs bons offices pour le faire réussir. Il y a eu même une entrevue qui donne de grandes espérances, et l’affaire, dit-on, serait déjà faite si on ne voulait pas, d’entrée do jeu, faire contracter M. le comte de Rochefort, à qui ces messieurs font valoir bien haut cette conquête qu’on a cependant à discrétion, pour un louis, chez Brissault.

La demoiselle Villette, ci-devant figurante à la Comédie- * Italienne, a conclu aussi son marché à quinze louis par mois, avec M. Pressigney de Torigny, officier de gendarmerie. Il lui laisse malgré cela la liberté de chercher un parti plus avantageux, sous la réserve que, si elle le rencontre, il occupera auprès d’elle le poste de guerluchon ; et que pour lors il ne lui donnera plus que dix louis par mois ; et ce, jusqu'à la campagne prochaine.

La demoiselle Leblanc , de retour de Bordeaux depuis environ deux mois, conserve toujours pour ami de cœur M. de Montverdun, officier aux gardes françaises, et crainte de dissiper la pacotille qu'elle a rapportée de Bordeaux , elle veut bien avoir la complaisance d’accepter quinze louis par mois, de M. Lepelleticr de Monfonlaine, maître des requêtes; c'est chez la Braisée, femme donnant des filles, que ce marché s’est conclu. Mais si elle n’a pas le soin de le faire payer d’avance, elle court risque d'être la dupe. Car ce monsieur est connu pour n’êlre pas fort exact dans ses promesses.

M. le marquis d’Armantières (t) s’est si bien trouvé d’une (1) Louis de Conflans, marquis d’Armtuitiires, lieutenant-général des Trois

passade qu'il a faite chez Brissault, avec la demoiselle Sonville, entretenue par M. do Boisgelin, attaché à M. le duc de Berry, qu’il a dit à cet homme de la lui ménager pour toutes le fois qu'il voudrait s’amuser , et qu'il aurait soin de les récom penser l'un et l'autre. Cette fille n’a d’autre mérite que d'ôtre extrêmement libertine avec les hommes, et c’est ce qu’il faut à M. d’Armantières ; car elle est rousse on ne peut davantage, et a le visage rempli de taches de rousseur. A la vérité, elle est assez bien faite.

Lundi, 28 de ce mois, M. le duc de la Trémouille a donné à souper à sa petite maison, rue des Martyrs, près Montmartre, à MM. de Froulay, d’Estampes (t), de Vierville, de Valençay, avec les demoiselles Lozango et Martin, Ledoux et Buard, loules quatre figurantes dans les ballets de l’Opéra. Ils ont poussé la débauche bien avant dans la nuit, et ces demoiselles peuvent se vanter d’avoir été fourragées d’importance.

Le 31 du présent mois, le baron deWangcn a donné à souper à la petite maison de Brissault, où il avait envoyé son cuisinier, à MM. de Bauche, de Yillemur, Flavacourt père, Begon, intendant de la marine, et à M. le président d’Aligre (2), avec les demoiselles Dubois et Villelte. Ce souper s’est passé trèsgalamment.

Le 30, M. Berlin , des parties casuelles, a donné à souper et à dîner chez Mlle Arnould, à M. de Villemur et à M. Begon. On

Évêchés, né le 17 février 1711, marié en 1733 et veuf en 1746. C’est le père du marquis de Conflans qu’on verra souvent nommé dans ce journal.

(I) Louis, marquis de Maurin et d’Estampes, colonel aux grenadiers de France, né le 4 décembre 1734, veuf sans enfants d* Adélaïde de Fouilleux.

Le marquis de Valençay était son frère, Hector Joseph, né le 13 septembre 1736, enseigne de gendarmes.

12) Messire Étienne François d’Àligre, president du parlement en survivance en janvier 1746, reçu le 10 mai 1752. 11 était marié avec la fille du président Talon.

prétend qu’il lui a fait cadeau, pour ses élreones, au moins de 12,000 livres d’effets.

Brissault est dans la désolation, par la perte de la •demoiselle Dangeville, qui s’est enfuie de chez lui en emportant tous ses effets et en lui devant 500 livres. On ignore encore sa retraite; cependant on la soupçonne être chez uneMrae Lécrivain , revendeuse à la toilette, femme commode, ou bien dans une chambre garnie, subsistant des bienfaits de M. Yiard, cidevant receveur des tailles de la généralité de Paris; il est certain que cette perle est inestimable pour Brissault, car cette fille était fort agréable à toutes ses connaissances, et lui faisait une jolie maîtresse, qui loin de lui coûter était trèsprofitable.

Mlles Masson, La valut, Dubois l’aînée, Rosalie Sobel, Pabmentieb, la dame David.

J’ai annoncé dans mes notes dernières que la demoiselle Masson, ci-devant à l'Opéra, qui vivait depuis plusieurs années avec M. le comte de Rochefort , après en avoir reçu en dernier 4,000 livres de rente, l’avait quitté aussitôt le contrat signé, et que pour se consoler de cette perte, ce seigneur avait eu une entrevue avec la demoiselle Lavault; malheureusement pour cette demoiselle, elle n’en a pas eu tout le succès qu’elle en espérait, par l’indiscrétion de M. de Bauche, qui, croyant la servir, fit entendre à M. de Rochefort qu’elle était connue de tous ses amis pour une très-aimable fille. Brissault, qui la lui avait présentée comme débutante dans le monde, en a reçu des reproches, et pour réparer sa faute, lui a offert

dans l’instant la demoiselle Dubois l’aînée, actrice aux Français. Cette proposition lui a plu et il a chargé aussitôt cet entremetteur de conclure ce marché, lequel, effectivement, s’est terminé moyennant 40 louis par mois et 3,000 livres comptant, pour payer les dettes qu’elle a contractées du temps qu elle avait M. de Vougny, ci-devant mousquetaire et aujourd'hui fermier général. La demoiselle Dubois a louché cet argent le 6 de ce mois, et le même soir ils ont couché ensemble; il y a lieu de croire que M. le comte n'a pas été extrêmement satisfait, car le lendemain il est venu dire à Brissault de ne point se négliger, que son intention n otait point de la garder , et que pour se fixer il lui fallait quelque chose de mieux; qu’il n’épargnerait rien, que cette demoiselle n’était point du tout ragoûtante au lit ; de plus, qu'il ne voulait rien avoir à démêler avec M. le comte de Sarsalle, pour qui elle conservait toujours une tendre amitié. Brissault lui a promis de lui donner satisfaction.

M. le chevalier de Lesras, lieutenant du roi, de la ville d'Antibes, qui est depuis quelque temps à Paris, vient do prendre à ses appointements la demoiselle fiosalie Sorel, native d’Auneuil , dont le père fait commerce de bois. Cette fille est âgée de dix-buil ans et d'une très-jolie figure. Elle demeurait depuis un an chez la nommée Sorel, femme du monde, demeurant rue Saint-Honoré, au Café Dupuis, à qui M. de Lesras a donné dix louis pour payer ce que cette demoiselle lui devait. Il l’a mise en chambre garnie pour la faire équiper et voir comme elle se conduira, afin de pouvoir lui donner des meubles.

M. le duc de la Trémouille a soupé, le 2 de ce mois, à sa petite maison de la Barrière Blanche, avec un de ses amis et les demoiselles Parmentier et Yillette. La première a inspiré à

M. le duc un sentiment très-vif; il lui a proposé de l’entretenir, si elle voulait quitter le marquis de Paolucci, ministre de la cour de Modônc, qui lui donne 300 livres par mois; mais elle n’a point voulu ; elle lui a promis seulement de se trouver exactement aux rendez-vous qu'il lui plairait de lui donner, sous la réserve en elle-môme qu’elle serait toujours aussi bien payée.

M. le comte de Thiars, chambellan deM. le duc d’Orléans , fatigué des femmes de condition, qui sont, à ce qu’il dit, aussi libertines que les filles du monde, a été voir la demoiselle Lavault, avec laquelle il a pris quelques arrangements. Elle doit, lorsqu’il le jugera à propos, se rendre au Palais-Royal, dans son appariement, pour souper et coucher avec lui. 11 est bien étonnant que celte demoiselle ne puisse fixer personne; cependant elle est des plus aimables, grande, bien faite, le maintien décent. 11 est vrai qu'elle s’est un peu prodiguée chez Brissault. Elle espère cependant que le spectacle de l'Opéra , où elle doit entrer à Pâques , lui donnera un lustre qui rétablira sa réputation.

M. le prince de Rohan a fait une infidélité à la dame de Fleuri , ci-devant demoiselle Dufresne (i) , sa maîtresse, pour

( I) Le Colporteur de Chevrier nous donne avec grands détails toute l’histoire de cette célébrité galant e. C’est d'abord sou portrait :

“ La Dcfresne était à peine âgée de quatorze ans que sa mère, alors blanchisseuse rue Montmartre, conçut que sa fille pouvait la tirer de cet état. Un visage régnlicr et noble, de belles dents, une bouche vermeille, de grands yeux bleus faits pour émouvoir Platon lui-même, une taille noble, une gorge arrondie par l’amour et les plus beaux bras du monde : telle était 1a jeune De— fresne en 1735 et telle est encore aujourd’hui, à la gorge près, la marquise de Fleuri. „

Fuis nous assistons au défilé de ses amants : 1“ un garçon boulanger ; 2° le colonel marquis d’Ormoy, qui avait la fille pour maîtresse et la mère pour cuisinière; 3" un richard nommé Lcbret, qui le lendemain d’une fête offerte à la

les beaux yeux do Mn,e David , connue pour avoir séjourné quelque temps à Versailles, au pare aux cerfs; l'ayant aperçue un jour à la messe, aux Minimes, il désira en jouir; après

Defresne dans sa maison de Villeneuvc-Saint-Gcorges, lui envoyait en cadeau dix robes, un écrin de douze mille francs et quatre cents louis en or-, 4° un président à mortier au parlement de Provence; 5° le fameux Bonier de la Mosson, trésorier général des états de Languedoc, qui lui donna le plus bel hôtel de la rue Saint-Dominique, avec une vaisselle sculptée par Germain» avec plus de soin encore que celle du roi Stanislas, à laquelle cet artiste travaillait alors; les bijoutiers Lemaignant et Lcmpcreur lui fournirent leurs diamants les plus rares. La Defresne enfin le disputa par son luxe insolent à toutes les femmes de finance qui l’emportaient depuis longtemps sur celles de la cour; elle eut une soirée tous les mercredis et samedis, à laquelle j’ai vu, dit Chevrier, plus d’un officier-général et d’un cordon bleu. 6e Le poëte d’Arnaud, dont l’esprit la charma sans l’enrichir, ce qui lui valut promptement un marquis génois pour successeur.

C’est alors que le prince de Rohan parut sur les rangs et donna un vernis de décence à sa maltresse qui, réfléchissant sur son état, résolut de s’improviser honnête femme. Instruite qu’un certain marquis de Fleuri était plongé dans la plus cruelle misère, elle lui fit proposer de l’épouser et, sur son consentement, lui envoya les conditions suivantes :

Article lcr.

Réponses.

M. le marquis de Fleuri m’épousera mardi 28 de ce mois, à l’église de Saint-Roch, ma paroisse, et comme je n’ai pas le temps de songer aux dépenses et aux publications des bans, M. de Fleuri sc chargera de ce soin, moyennant 50 écus que je lui ferai remettre après la signature de ces conditions.

Accepte pour le mardi 28. Si les 50 écus suffisent, je me mêlerai de tout, mais je prie mademoiselle Defresne de faire attention que je ne puis sortir faute d'habits et de perruque.

M. le marquis se trouvera mardi 28, à 4 heures du matin, dans l’église de Saint- Roch, à l’entrée de ln chapelle de la Vierge, avec un de scs amis connus, et aussitôt qu’il me verra avec un des miens, il me donnera la main jusqu’à l’autel où on nous mariera.

Immédiatement après la signature de l’acte de célébration de mariage, je remettrai 800 livres a M. le marquis pour le premier quartier

Accepté pour Vheure et le rende z -tous, quoiqu'il soit humiliant pour moi de ne point tous prendre dans votre maison, mais refusé pour l'ami, ma triste situation ne m'ayant conservé que mon cordonnier que j'amènerai à tout événement.

Bon pour les 800 livres, dont j'ai grand besoin, mais refusé le contrat a moins qu'il ne soit ga-

— 'JÜ —

s’ôlre informe de sa réputation, il crut pouvoir réussir eu s’adressant à la Lavarenne. Effectivement, il no s'est point trompé. Moyennant trois louis d’or, qu’il a donnés à celte

de la pension viagère de 1,200 livres que je rantipar une personne solvable m’engage de lui faire jusqu'à ce qu’il plaise à ou que Mlle Defresnc ne me Dieu de l’ôter de ce monde; hypothéquant donne en place des actions sur pour sûreté de cette pension un contrat que la compagnie des Indes , on un j’ai du marquis de Fimarcon, de la somme de contrat sur la ville, car enfin il 24,000 livres. M. le marquis aura soin d’avoir n'est pas juste que je donne en poche sa quittance de 800 livres toute mon nom pour rien. signée.

M. le marquis s’engagera le plus solennel- Accordé, puisqu'il le faut , lement qu’il lui sera possible, de reconnaître mais c'est se faire père de quama tille et mes trois garçons, de s’en avouer tre enfants pour un morceau de le père et de leur permettre de prendre, ainsi pain.

Accordé de grand cœur, aussi bien vous serais-je inutile.

Je n'ai garde d'y manquer.

Soit , mais cette retraite momentanée me parait bien inutile.

passer six mois, à commencer dés demain, Au reste, un mari de 1,200 lidans une maison religieuse oii je prendrai un r res n'a pas trop la voie de renie de décence convenable à mon nouvel état, présentation ; ainsi, tout comme

il vous plaira.

Fait à Paris, le 22 octobre 1755.

(Signé) Detrf.s.ve. (Signé) Le marquis de Fleuri .

11 Le mariage suivit ces préliminaires, qui furent observés de point eu point. Mlle Defresne prit le nom et les armes du marquis de Fleuri; sa hile l’imita : l’aîné des garçons, qui était au collège de Clermont, quand les Jésuites existaient à Paris, porte le nom de marquis, le second a pris le titre de vi-

que moi, le nom, les armes et la livrée de la maison de Fleuri.

M. le marquis me quittera an sortir de l’église, prendra un fiacre pour se retirer où bon lui semblera avec son ami, et s’engagera ici, par écrit, de ne jamais mettre le pied chez moi, ni dans tous les endroits où je pourrai me trouver.

M. le marquis enverra tous les trois mois, chez le sieur Lenoir, notaire, aii coin de la rue de l’Échelle, qui lui remettra 300 livres sur sa signature en bonne forme.

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