LETTRE DE LA MEME AU MEME
(( Je VOUS envoie^ mon cher enfant^ un petit testament^ qu^on prétend qui sera valable^ en en gardant copie dans ma poche; ayez la bonté d'en faire le meilleur usage possible^ ainsi que de celui de mamère^enen prévenant quand il faudra les personnes intéressées. Dieu soutient mes forces^ et les soutiendra^ j'en ai la ferme confiance. Adieu, mon cher enfant; le sentiment de ce que je vous dois me suivra là-haut. Soyez-en sûr. Adieu^ Alexis^ Alfred, Euphémie. Ayez Dieu dans le cœur tous les jours de votre vie ; attachez-vous à lui d'une manière inébranlable; priez pour votre père^ travaillez à son vrai bonheur. Souvenez- vous de votre mère^ et que son unique vœu pour vous tous est de vous enfanter pour l'éternité. Je vous donne à tous mes dernières bénédictions. J'espère vous retrouver dans
NOTES SUR MRS PRISONS. iq3
le sein deDieu^, je n'oublierai pas nos amis; j'espère qu'ils en feront de même.
c( Le petit mot ci-joint est pour Louis. (Elle appelait ainsi son mari.) Vous le joindrez à l'autre que vous avez déjà.
(( Signé : L. Noailles. »
Louise Noailles a son mari
t( Vous trouverez une lettre de moi, mon amij écrite en différents temps, bien mal en ordre. J'aurais voulu la récrire et y ajouter beaucoup de choses, mais cela n'est pas possible ici. Je ne puis donc que vous renouveler l'assurance de ce sentiment si tendre qui vous est connu, et qui me suivra au delà du tombeau. Vous saurez dans quelle situation je me suis trouvée; et vous apprendrez avec consolation que Dieu a pris soin de moi ; qu'il a soutenu mes
forces, mon courage; que Tespoir d'obtenir, par le sacrifice de ma vie, votre salut, votre bonheur éternel et celui de mes enfants, m'a encouragée et m'encouragera dans les moments les plus terribles à la nature. Plût à Dieu que ce souvenir vous déterminât à vous en occuper sérieusement et à y travailler de concert avec moi. Je remets entre vos mains ces chers enfants, qui ont fait la consolation de ma vie et qui feront, j'espère^ la vôtre. J'ai la confiance que vous ne chercherez qu'à affermir les principes que j'ai tâché de leur inculquer ; ils sont la seule source du véritable bonheur et l'unique moyen d'y parvenir. Il me reste^ mon ami, une dernière demande à vous faire, qui sera, je crois, superflue lorsque vous la connaîtrez. C'est de vous conjurer, avec la dernière instance^ de ne jamais séparer de ces chers enfants M. Grelet, que je laisse auprès d'eux. Je charge mon cher Alexis de vous dire tout
NOTES SUR MES PRISONS. IqS
ce que nous lui devons. Il n'est pas de soins^ d'adoucissements que je ne lui doive dans tous les temps, particulièrement depuis que je suis en prison. Il a servi de père et de mère à ces pauvres enfants^ il s'est dévoué et sacrifié pour eux^ pour moi, dans les circonstances les plus pénibles, avec un sentiment et un courage que nous ne pourrons jamais reconnaître. L'unique consolation que j'emporte est de savoir mes enfants entre ses mains. Vous ne la frustrerez pas^ mon ami, et j'ai la ferme confiance que vous regarderez ce vœu de ma part comme une de mes intentions les plus sacrées. Je ne sais ce que deviendra ma pauvre Euphémie; mais je vous déclare que je n'ai pas voulu, pour mille raisons, que la citoyenne Thibaut en restât chargée plus longtemps.
(( Recevez, mon ami, mes derniers adieux. Puissions-nous nous réunir un jour dans rÉternité! »
iq6 NOTES SUR MES PRISONS.
De la même a Alexis^ son fils aîné, le 27 messidor.
(c Je vous charge, mon cher enfant^ de détailler à votre père toutes les obUgations que nous avons au citoyen Grelet, je m'en repose sur votre cœur, pour lui dire tout ce qu'il a été pour vous et pour moi. N'oubliez pas de lui ajouter qu'il a voulu faire bourse commune avec nous^ et que nous avons vécu à ses dépens.
(( J'embrasse mes chers enfants^ de toute la tendresse de mon cœur r.
De la MÊME A M. Grelet.
c( Ce n'est pas mafaute^ mon cher enfant (elle appelait ainsi M. Grelet), si vous avez attendu si longtemps hier en vain, j'en suis désolée ainsi que de toutes les peines que
VOUS causent la mère et les enfants. Ditesvous bien souvent que vous êtes mon unique^ mais très abondante consolation sur la terre. Je n'ai rien reçu de vous^ depuis votre petit mot, en sortant de déjeuner chez la citoyenne Raymond^ jusqu'à hier onze heures et demie. Il était trop tard pour que ma réponse passât. Voilà l'état du linge dont j'ai besoin,, demandez-le à ma femme de confiance.
« J'approuve fort votre logement ; faut-il que je dise moi-même à ma belle-sœur que je désire et exige que vous restiez avec vos frères ? Le billet que vous avez me paraît plus fort que tout ce que je pourrais dire.
« AdieUj chers enfants^ je vous porte tous dans mon cœur^ plus tendre que jamais, pour vous quatre.
(■( Je me porte comme de coutume.
ce Signé : L. Noailles. »
igS NOTES SUR MES PRISONS.
Dernier billet de madame de Noailles A M. Grelet
ce J'ai reçu^ mon cher enfant^ tout ce que vous m'avez envoyé^ je vous en remercie mille et mille fois^ et ne cesse de vous dire comme le pauvre : Dieu vous le rende!
C'est, et ce sera le cri de mon cœur, de làhaut comme du fond de Fabîme. J'ai eu tort hier de dire, la mère et les enfants. Les articles la et les me font de la peine ; j'aurais dû dire comme de coutume, et je le dis de tout mon cœur, je vous assure : Votre mère et vos frères, dont vous avez un soin particulier, puisque vous êtes leur aîné. Sans vous, mon cher enfant, que seraient-ils devenus ?
« Adieu, cher et chers enfants, je vous
embrasse aussi tendrement que je vous
aime.
« Signé : Louise Noailles. »
Extrait des Testaments d'Anne-Jeanne- Catherine-Dominique-Adrienne-Louise- Pauline Noailles^ femme du ci-devant vicomte de Noailles.
(( Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit.
(( Je recommande mon âme à Dieu ; je meurs, faisant profession de la religion catholique^ apostolique et romaine^ dans laquelle, par un effet de la miséricorde de DieUj je suis née et ai toujours vécu. Mon attachement pour cette religion sainte n'a fait que croître avec Tâge; j'espère qu'elle fera encore^ à ma mort^ toute ma ressource^ comme elle a été mon soutien et ma consolation pendant tous les moments de ma vie. Je crois fermement tout ce qu'il a plu à Dieu de nous révéler et tout ce qu'enseigne rÉglise catholique, apostolique et romaine.
(( J'espère en ses promesses, je mets toute ma confiance dans les mérites de Jésus- Christ.
(( Je prie M. de Noailles, mon mari, de se charger de Texécutionde mon testament; j'aime à lui donner,, dans ce dernier acte de ma vie.une nouvelle preuve de ma confiance et d'un sentiment qui m'a rendue si heureuse. C'est donc entre ses mains que je remets tous mes intérêts^ de quelque nature qu'ils soient.
(( J'espère qu'il voudra bien les regarder comme les siens^ et qu'en s'occupant de ces détails^ il se rappellera celle qui sentait si bien le bonheur de lui être unie^ et tout le prix de sa tendresse. Je le prie d'accepter le petit buste d'Adrien, et les deux portraits de nos enfants. Je donne à ces chers enfants mes dernières bénédictions. Je leur recommande^ au nom de ma tendresse, de s'attacher à Dieu de tout leur cœur; de s'appliquer à connaître sa loi. Je leur atteste.
d'après ma propre expérience^ que ce n'est qu'en la suivant qu'ils pourront goûter un bonheur pur et durable, indépendant de toutes les vicissitudes de cette vie. Je les prie de se souvenir que le désir de leur véritable bonheur a été l'objet continuel de mes sollicitudes et de mes prières, et que je ne cesserai de le demander à Dieu^ s'il me reçoit dans sa miséricorde. Je leur laisse tous les portraits que j'ai de leur père. Je leur recommande de le respecter et de le chérir tous les jours de leur vie, de lui retracer sans cesse^ par leur vive tendresse^ celle qui leur a donné le jour. Je les prie de songer que c'est à eux que je confie le soin de son bonheur, et que je les charge de m'acquitter envers lui.
« Je me recommande aux prières de mes parents et amis^ et m'en repose sur leurs soins pour faire prier Dieu pour le repos de mon âme.
f( Je prie mon exécuteur testamentaire
(qui est M. de Grammont^ au défaut de mon mari de donner à ma mère et à mes sœurs ce qu elles pourront désirer dans les choses qui m'ont appartenu.
« Je renouvelle à ma mère l'assurance du sentiment filial le plus tendre. Je lui ai dû une bonne partie du bonheur de ma vie, et c'est encore à elle que je devrai mon bonheur éternel, si Dieu me reçoit dans sa miséricorde.
d Je prie madame de la Fayette,, au nom du sentiment qui nous unit^ de ne pas s'abandonner à sa douleur, de se conserver pour son mari et ses enfants. Son vrai bonheur, ses intérêts, et ceux de tout ce qui lui est cher, seront toujours les miens et m'occuperont sans cesse. Je la prie, ainsi que mes deux autres sœurs, de songer que cette union qui a fait la douceur et la consolation de notre vie, n^est point rompue; que nous ne sommes séparées que pour quelques instants, et que nous serons réunies.
NOTES SUR MES PRISONS. 2o3
à ce que j'espère^ pour Téternité. — Suivent les legs. — Je renouvelle à mon père l'assurance des sentiments si vrais, si tendres que je lui porte; je le prie de se souvenir de moi, et de croire que les vieeux que je n'ai cessé de former en ce monde pour son vrai bonheur, feront une de mes plus chères occupations dans l'autre.
et Fait à Paris, ce 5 avril 1794.
« Signé : Louise No aille s. >>