CODICILLE DU 4 VENDEMIAIRE AN 2^ DE LA RÉPUBLIQUE
fc Au nom du Père^ du Fils et du Saint- Esprit.
(( Recevez, Seigneur^ le sacrifice de ma vie, je remets mon esprit entre vos mains; venez à mon secours^ ô mon Dieu ! ne m'abandonnez pas lorsque les forces me manqueront.
(( J"ai toujours vécu et espère, avec la grâce de Dieu, mourir dans la religion catholique, apostolique, romaine.
(( Je pardonne de tout mon cœur à mes ennemis, si j'en ai; je prie Dieu qu'il les comble de ses miséricordes.
((Je demande qu'il soit payé, etc.
« Fait à Paris, et signé :
(( Louise NoAiLLEs. »
J'appris, en sortant de prison, qu'il y avait une dame Lavet qui s'était trouvée à la Conciergerie, dans le même cachot que mesdames de Noailles et d'Ayen; je m'empressai d'aller lui demander des détails de leur affreux et court séjour dans cette prison, qu'elle me fit en ces termes :
Mesdames de Noailles et d'Ayen arrivèrent à la Conciergerie, le 21 juillet 1793, excessivement fatiguées de leur translation
du Luxembourg, qui s'était faite dans des voitures très rudes. Elles éprouvèrent un grand besoin de prendre de la nourriture^, ce qui fut impossible de leur procurer, parce qu'il était neuf heures du soir, et que le règlement des prisons ne permettait pas d'y rien laisser entrer quand la nuit était venue. On ne put leur donner que de l'eau de groseille^, pour étancher leur soif. Elles furent mises dans un cachot où il y avait trois femmes, Tune desquelles connaissait madame de la Fayette de réputation. Cela l'intéressa en faveur de ses proches. Elle s'occupa de leur faire avoir des lits; mais les guichetiers ayant découvert qu'elles n'avaient pas quarante- cinq francs dans leurs pocheSj somme qu'ils exigeaient pour leur en fournir^ s'y refusèrent absolument. Elles avaient été entièrement dépouillées au Luxembourg. La vicomtesse de Noailles ne possédait que cinquante sous. Madame Lavet^ pénétrée de la position de cette infor-
2o6 NOTES SUR MES PRISONS.
tunée famille, donna son lit à madame la maréchale de Noailles, en arrangea un pour madame d'Ayen, et proposa à sa fille de se coucher sur un grabat. Elle ne voulut pas l'accepter^ disant qu'il lui restait trop peu de temps à vivre pour en prendre la peine. Madame d'Ayen passa une partie de la nuit à la tourmenter pour Ty décider^ ce qu'elle ne put obtenir. Cet ange demanda à emprunter un livre de piété et une lumière, au moyen desquels elle lut et pria Dieu continuellement. Elle ne quittait cette occupation que pour soigner sa grand'mère, qui dormit quelques heures par intervalles. Chaque fois qu elle se réveillait, elle lisait et relisait son acte d'accusation^ se disant à elle-même : « Non, je ne puis périr pour une conspiration dont j'ignore l'existence, et je défendrai ma cause devant les juges, de manière qu'ils ne pourront pas me condamner. » Elle pensait à sa robe, craignait qu'elle ne fût chiffonnée^ arrangeait son bonnet.
et ne voulait pas croire à la possibilité de terminer sa carrière dans la journée.
Madame d'Ayen avait des craintes ^ mais points non plus, la conviction du danger pressant qui la menaçait. Elle s'assoupit quelques instants. Le désir de faire parvenir à ses petits -enfants sa montre, seul effet qui lui restât^ lui causa de l'agitation. Elle pressa ses compagnes pour s'en charger^ ce qu'elles n'osèrent pas. La vicomtesse de Noailles leur fit les mêmes instances^ pour leur faire parvenir un portefeuille vide , un portrait et des cheveux ; la même réponse lui fut faite : que cette commission pourrait compromettre la chambrée. Elle engagea madame Lavet à faire dire àM. Grelet qu'elle mourait avec une grande paix et une parfaite résignation; mais qu'elle le regrettait,, ainsi que ses enfants, de toute la tendresse de son cœur. Le nom de sa sœur chérie (madame de la Fayettej fut prononcé dans cette sombre demeure; elle imposa silence.
de peur de la compromettre. Madame de Noailles, la jeune, dont nous venons de parler, n'avait pas pensé à chercher le sommeil; ses yeux restaient ouverts pour contempler le Ciel, où elle allait entrer; son visage peignait la sérénité de son âme. L'idée de l'immortalité soutenait son courage. Jamais on ne vit un pareil calme dans cet horrible séjour. Elle s'oubliait encore pour rendre des services à sa mère et à sa grand' mère.
A six heures du matin on s'occupa, pour soutenir leurs forces, de les faire déjeuner. Mesdames de Boufflers leur apportèrent du chocolat. Elles restèrent un instant avec
elles et leur firent d'éternels adieux
Neuf heures sonnèrent^ les huissiers vinrent chercher leurs victimes, au milieu des larmes d'indi^'idus qui ne les connaissaient que depuis douze heures. Les mères firent quelques arrangements, au cas qu'elles fussent acquittées. La fille, qui ne doutait
pas du sort qui l'attendait^ remercia madame Lavetj avec les charmantes formes qu'elle avait reçues de la nature^ lui témoigna toute sa reconnaissance de ses bons procédés, et lui ajouta : « Votre figure est heureuse ^ vous ne périrez pas. »
Ici finissent les renseignements que j'ai pu avoir de madame Lavet sur cette horrible scène.
Signé : Noailles, duchesse de Duras.
JOURNAL
DE