‹ Journal des prison de mon père, de ma mère et des miennesChapitre 8 sur 13 · REPONSES · texte numérisé non relu

REPONSES

Noailles-Mouchy.

Dans ma soixante et dix-neuvième année.

A Paris, rue de l'Université, et depuis le 9 septembre à Mouchy, avec ma femme et ma fille seulement.

Es-tu marié? En quel | Marié depuis 52 ans, temps? I à Anne- Claude -Louise

I d'Arpajon.

Le nombre de tes en- Trois enfants : une

fants, leur âge, où sont' fille de 49 ans, mariée

ils? ; au ci-devant duc de

; Duras, détenue à Chan-

; Philippe de Poix, âgé \ de 40 ans, sorti de I France, pour sauver sa I tête qui était à prix.

I Louis Noailles, âgé de i 37 ans, sorti de France I avec tous les passeports j exigés dans le temps, et actuellement dans l'Amérique septentrionale.

Ta profession avant ' Militaire dès mon enet après la révolution ? \ fance et parvenu au

grade de maréchal de

France.

L'état de ta fortune, Ma fortune avant la

avant et depuis la révo- révolution était de plus lution? de cent mille livres de

rente, depuis deux ans le séquestre mis sur une terre en Languedoc , sous prétexte que j'étais émigré, quoique j'aie prouvé le contraire, par arrêté du Comité de sû-

■ reté générale. Des sub-

■ sides, l'emprunt forcé où je viens de faire por-

I ter volontairement une i somme considérable, ! m^empêchent de pouvoir ! dire au juste quelle est sa valeur.

Tes liaisons, avant et ' Mes parents, avant et après la révolution ? après.

N'as -tu pas signé Je n'ai signé aucun d'arrêtés liberticides ? arrêté.

Qiias-lu fait pour la \ Tout ce que Ton m'a révolution ? , demandé.

Madame de Mouchy ajouta :

(- Unie à mon mari depuis cinquante-deux

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ans^ je n'ai jamais eu d'autres opinions que les siennes. »

{Suivent les signatures.)

On eut beaucoup de peine à déterminer M. de Mouchy à faire les réponses ci-dessus énoncées; il s'y était d'abord refusé^ en disant qu'il ne prononcerait jamais des paroles qui le révoltaient. Je consultai différentes personnes de sa famille et de ses compagnons d'infortune^ qui dirent qu'on ne pouvait pas s'empêcher de répondre à l'interrogatoire, et que ce qui était projeté, et que je viens d' écrire ^ était fort bien. Il y avait toujours des etc. Certaines gens dont j'ai déjà parlée qui se flattaient toujours^ croyaient que les interrogatoires accéléraient les mises en liberté; mais,, au contraire^ on ne fut pas longtemps tranquille^ la rigueur ne fit qu'augmenter. La conspiration formée par Vincent Savart et Grandmont (quij je crois, est la seule qui ait vrai-

ment existé) éclata. On défendit alors la promenade de la cour, les journaux-, et on fut extrêmement resserré. On reprit, par la suite, la lecture des journaux, mais plus de promenade que dans les galeries ; on ne pouvait y faire un pas sans se heurter. Il arrivait tant de monde que tout était plein, quoiqu'il en sortît tous les jours pour aller au tribunal. On vit arriver Danton, Lacroix, Camille Desmoulins, etc. On frappa à notre porte à six heures du matin, pour nous faire déménager. Le guichetier me dit : « Dépêche-toi; il nous vient du beau monde, on a besoin de la chambre pour faire un secret. » Je lui demandai où était celle qu'on nous donnerait; il l'ignorait, mais le concierge, qui le suivait, m'y conduisit. Elle était selon le goût de M. et madame de Mouchy, assez grande pour y loger leur fille, si on ramenait au Luxembourg. Il y avait une cheminée qui me procura une satisfaction extrême, en voyant M. de Mouchy se chauf-

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fer^ lui qui avait été gelé pendant cinq mois, n'ayant qu'un poêle, qui lui causait des maux de tête quand il était allumé.

Il y avait à peu près quinze jours que nous étions établis dans ce nouveau logement, c'était le 5 avril 1794, qu'un convoi de Chantilly arriva. M. Randon de la Tour, qui en était, vint dire de très grand matin à nos respectables vieillards que madame de Duras était à Paris, que vraisemblablement elle viendrait dans la journée au Luxembourg, qu'elle en avait reçu l'ordre. Leur joie fut extrême. La journée se passa sans qu'elle vînt, et nous apprîmes qu'elle était au Plessis. Nous espérâmes que ce n'était qu'en passant; mais, ne la voyant pas arriver, les administrateurs furent vivement sollicités de la faire transférer; on le fit espérer; mais la Providence en avait autrement décidé, et elle n'existerait plus, si nos désirs eussent été accomplis. Nous conçûmes cependant encore de

r espérance. Un joar^ un nommé Vernet me dit mystérieusement : « Il y a en bas quelqu'un de ta connaissance qui fera plaisir au citoyen Mouchy. » Je dis : ce C'est sûrement la citoyenne Duras. » (Il savait qu'il Tavait demandée, ayant porté deux pétitions pour elle au Comité de sûreté générale.) Vernet reprit : « Je ne veux pas te dire qu'il y a plusieurs personnes. » Je courus répéter ma conversation à M. et à madame de Mouchy, qui ne doutèrent pas que ce ne fût leur fille avec d'autres dames, dont les maris étaient au Luxembourg et qui avaient demandé leur réunion. Nous préparâmes la chambre pour y pouvoir mettre son lit, et nous fûmes très surpris de voir entrer, après une heure d'attente, madame la maréchale de Noailles, madame la duchesse d'Ayen et madame la vicomtesse de Noailles. M. de Mouchy en fut consterné. Il était fort enrhumé, la fièvre le prit sur-le-champ. Il craignait infiniment

les imprudences de sa belle-sœur, qui avait la tête très vive. Il disait qu'il ne pouvait rien lui arriver de plus désagréable que de l'avoir si près de lui. Ces dames lui racontèrent qu'après avoir été ballottées de prison en prison^ elles avaient demandé et obtenu avec beaucoup de peine d'être conduites au Luxembourg, pour être avec lui. On les logea au-dessus de nous, dans un entresol. L'établissement fut bientôt fait; le mobilier était très court; je me chargeai de l'arranger. Je n'ai jamais vu de plus mauvais lits. Ces dames, comme la plupart des personnes condamnées a avance ^ entraient en prison avec une sorte de sécurité et l'espoir d'en sortir promptement. On ne leur avait laissé^ suivant l'usage, que 5o fr. à chacune; on leur conseilla de se pourvoir d'un peu plus de fonds; madame la maréchale eut 1,200 fr., et la vicomtesse, sa petite-fille, 200 fr. On leur fit dire qu'elles en

auraient assez pour un mois. Cet argent

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ne leur dura pas longtemps^ parce qu'il fut priSj peu de temps après^ dans la fouille générale et très connue. Voici le détail dont celle de la nôtre se passa : le matin, en ouvrant les volets de notre chambre , je vis dans la cour une garde armée; cela me parut singulier. J'allais pour prendre du bois dans le corridor où nous le serrions, et je trouvai quatre fusiliers à notre porte, avec le concierge qui me dit : t( Rentre chez toi, citoyenne. » — Je lui répondis : ce Je ne sors pas, je vais prendre du bois. — Rentre, te dis-je. » — J'obéis en tremblant, croyant que ce qui se passait regardait M. et madame la maréchale. J'allai au lit de madame la maréchale, je lui dis, le plus tranquillement possible : « Je ne sais ce qui se passe ici, mais il y a de la garde dans la cour et dans le corridor, le concierge n'a pas voulu me laisser prendre du bois. — C'est, me répondit-elle, ce que j'ai cru entendre. Mon Dieu! qu'est-ce que ce peut

être? » Je retournai à la fenêtre et inaperçus aussi des fusiliers au pavillon vis-à-vis^ cela me rassura un peu; j'en conclus que c'était une mesure générale pour toute la maison. On avait posé deux sentinelles à notre porte^ j'essayai de causer avec elles. Un bonhomme à qui je donnai un verre de vin, furtivement, me dit tout bas : (c Nous ne savons pas nous-mêmes pourquoi nous sommes ici. On est venu dans la section de l'Observatoire, nous faire lever à trois heures du matin; on nous a amenés ici et donné pour consigne de ne parler à personne et de ne laisser sortir qui que ce soit de sa chambre. » Nous n'étions pas fort avancés d'après cette conversation. Je tentai dix fois de monter chez mesdames de Noailles, cela me fut constamment refusé. Rien n'entrait dans la maison, les dîners ne purent passer • qu'à cinq heures du soir. Nous questionnions les guichetiers, qui répondaient qu'ils ne savaient rien. Il fallut se coucher sans

avoir rien appris. Les sentinelles restèrent à la porte toute la nuit^ ou^ pour mieux dire, pendant quatre jours ^ puisque nous ne fûmes fouillés que les derniers^ et que nous n'eûmes de communications avec nos voisins que le second jour^ par un d'eux,, quij ayant frappé doucement à une porte condamnée qui donnait dans notre chambre^ nous dit qu'on faisait une fouille très rigoureuse j qu'on prenait l'argent^ les ciseaux^ les couteaux^ etc. Nous fîmes la confidence à M. et à madame de Boisgelin par le même moyen. Un homme qui les servait était sorti de chez eux la veille^ pour aller chercher de Teau, et n'était pas encore rentré.

J'obtins enfin la permission d'aller chez mesdames de Noailles ; la respectable vicomtesse avait fait les lits, lavé la vaisselle, et^ à travers tout cela^ cet ange avait conservé sa gaieté. Elle plaisantait sur son service^ qui était assez étendu^ et d'autant

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fâcheux, c'est que les guichetiers, qui recevaient de l'argent auparavant^ ne F osaient plus, ce qui les mettait de mauvaise humeur. On parlait aussi d'établir une nourriture commune^cela désola madame de Mouchy.

Ce fut peu de temps après qu'on nomma une commission pour interroger les détenus, plusieurs la désiraient. Le jour qu'elle fut affichée, on entendit dans les galeries de grands cris de ce Vive la République ! » Elle ne fut cependant en activité que deux mois après. Vers le même temps, j'étais à travailler, on m'appela ; je trouvai à la porte le concierge (ce n'était plus le bon Benoît) avec deux guichetiers^ qui me fit mon interrogatoire : a Qu'est-ce que tu fais ici? — Je suis depuis près de six mois avec le citoyen et la citoyenne Mouchy. — Fort bien, mais que fais-tu? — Je leur rends service tant que je peux. — Ton écrou ? — Je n'en ai pas, je suis venue volontairement. — Tu n es pas arrêtée'; — Non. — Es-tu

femme de confiance? — Oui. — Comment t'appelles-tu? » — Je signai.

Je lui demandai pourquoi il me faisait toutes ces questions. « Vous ne voudriez pas me faire sortir? — Oh! que non; c'est que les papiers de Benoît ne sont pas en règle,, et que je fais le recensement de tout ce qui est dans la maison. »

Madame de Mouchy avait été d'une agitation extrême pendant cet interrogatoire. Elle fut rassurée quand elle sut que ce n'était qu'un recensement. Je ne fus pas de même. Je me gardai de lui faire part de mon inquiétude, qui n'était que trop fondée.

Environ un mois après,, le même concierge entra un matin chez madame la maréchale et lui dit : « Je viens t'annoncer qu'il faut que tu renvoies ta femme de confiance sous vingt-quatre heures; je viens d'en recevoir Tordre. » Elle lui répondit: c( Citoyen, je ne puis m'en passer; je suis infirme, et mon mari aussi. — J'en suis

plus difficile,, que la surdité des trois dames faisait entendre souvent une chose pour une autre. Elle s*attachait^ le soir^ un cordon au bras, et de Tautre côté, au lit de sa grand'mère, afin qu'elle réveillât, si elle avait quelque besoin dans la nuit. Elle rhabillait, pansait son cautère, celui de madame sa mère. Elle n'avait pas le temps de respirer, et son zèle suppléait au peu de forces qu'elle avait reçues de la nature. J'eus, comme je Tai dit, la liberté de l'aller soulager. J'avais bien de la besogne, car je tâchais de rendre les mêmes services à M. et à madame de Boisgelin.

Enfin, notre tour d'être fouillés arriva le quatrième jour, à onze heures du matin. On avait retiré les sentinelles la veille, à dix heures du soir. M. de Baquencourt, qui logeait dans notre quartier, avait profité de ce premier moment pour venir nous dire que la fouille était affreuse, qu'un prisonnier lui avait assuré qu'on déshabillait

complètement; qu'il avait d'abord caché ses assignats^ mais qu'il les avait repris ; qu'il aimait mieux tout donner que de se faire une mauvaise affaire. L'article de déshabiller nous causa beaucoup d'inquiétude ; il n'en fut cependant pas question.

Toute la séquelle arriva, les municipaux et les alguazils fouillèrent. Quand on en fut aux assignats, je dis : a Citoyens, vous ne les comptez pas? » — Un d'eux me répondit avec dédain : ce Nous n'avons que faire de les compter pour vaincre les ennemis de la République. — Je le crois bien, repris-je, ce ne serait pas avec du papier qu'ils pourraient être vaincus. )^ — Madame de Mouchy me fit signe de me taire. Huit ou dix jours après, le Comité ordonna de refaire les comptes de chaque détenu. Cela se passa chez le concierge. On reprit le même train de vie; on tâcha de s'accoutumer à se passer de couteaux et de ciseaux : cela n'est pas commode. Ce qui était encore plus

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Maiilie, depuis trois jours^ ne quittait pas la porte, pour savoir des guichetiers à quoi je me déterminerais. On l'avait horriblement effrayée sur mon sort. Ce qui me détermina fut un détenu que je ne connaissais pas. Il m'arrêta et me dit : c( Citoyenne^ j'ai appris que vous faisiez des difficultés pour sortir d'ici; je crois devoir vous prévenir que vous avez tort ; ce soir, vous serez écrouée et peut-être emmenée demain dans une autre prison; plus vous montrez d'attachement à madame de Mouchy^ et plus vous vous rendez suspecte. Croyez-moi, cédez.

Il viendra sûrement un moment plus favorable, vous la rejoindrez ; surtout cachez vos pleurs, car vous êtes observée. » Je le remerciai et fus rendre compte à M. et à madame de Mouchy de cet avis. Ils me pressèrent alors de m'en aller. Nous convînmes de tout ce que je pourrais faire pour revenir. Je laissai, dans cet espoir, tous mes effets. MM. d'Hénin et de Boisgelin m'as-

suraient que cela ne serait pas iong^ et qu'étant au Comité^ je devais demander la réunion de madame de Duras à ses parents^ qu on m'accorderait sûrement.

Le fatal moment étant arrivé, je sentis qu'il me serait impossible de dire à M. et à madame de Mouchy : Je vous quitte. Je dis donc que j'allais chez quelques détenus, demander leurs commissions ; tous partagèrent ma douleur. Madame la vicomtesse deNoailles, la jeune, fondait en larmes, et me serrait dans ses bras. Je m'en arrachai et me cachai derrière la porte pour tâcher de reprendre une contenance. En passant dans les galeries, tous les prisonniers me faisaient leurs compliments; je leur souhaitai, à tous, d'être à ma place. Quand je fus à la porte, je pensai m'évanouir. Je voulais entrer chez le concierge; le guichetier, qui tenait la clef, m'en empêcha. « Gardez-vousen, me dit-il, il y a un greffier chez lui, qui est en colère contre vous; allez-vous-en. »

iâché^ mais c'est Tordre. )^ — Je lui demandai si en me constituant prisonnière je ne pourrais pas rester. — x Je n en sais rien. » Je le priai de nous envoyer le premier administrateur qui viendrait dans la maison. Il y consentit. Je fis chercher Vernet, afin qu'il parlât pour moi. Madame de Mouchy eut la bonté de le supplier de me rendre service, d'une manière qui me fit verser des larmes; elle voulait lui donner tout ce qui lui restait de bijoux et d'assignats. Il ne voulut rien^ promit de faire tout ce qu'il pourrait, et ne fit rien. Je lui remis une pétition que j'avais faite pour le Comité de police,, dans laquelle je demandais avec les plus vives instances de me constituer prisonnière. J'y faisais le tableau des infirmités de M. et de madame de Mouchy, de l'impossibilité où ils étaient de rester seuls, du temps qu'il y avait que j'étais avec eux, ajoutant que je regardais comme une qualité républicaine de rendre service à l'humanité souffrante. Je fis

demander en même temps au concierge la permission d'attendre la réponse, et je sollicitai Vernet pour nous amener Tadministrateur, ce qu il fit le lendemain.

C'était Vitrich, qui est mort avec son ami Robespierre. 11 me dit : a Nous avons lu ta pétition. Tu fois bien de rendre service à des vieillards, mais cela ne dépend pas de moi. L'ordre est du Comité de sûreté générale, il faut que tu sortes. Tu n'as qu'à faire une pareille pétition, et sûrement tu obtiendras la permission de rentrer. » Je lui demandai, en fondant en larmes (car j'étais désespérée), la permission de rester jusqu'au lendemain, qu'il m'accorda.

Je ne puis exprimer dans quel état nous restâmes après cette sentence : chers et respectables vieillards, quelle affliction fut la vôtre ! Cette séparation semblait en présager une bien plus cruelle encore Nous

pleurâmes toute la nuit. J'étais presque décidée à rester, quoi qu'il m'en pût arriver.

Arrivée dans la rue^ je ne puis exprimer ce que j'éprouvai^ tous les sentiments divers qui vinrent m' assaillir. Mon désespoir de quitter M. et madame de Mouchy^ ma réunion à ma fille^ Tair que je n'avais pas pris depuis sept mois, me donnaient l'air égaré. Ce qu'il y a de certain^ cest que j'ignore par quelles rues je passai pour me rendre à rhôtel de Mouchy. Au lieu d'être ravie de voir ma fille, je ne répondais à tout ce qu'elle me disait que par mes larmes.

La première chose que je fis fut de prier M. Noël de vouloir bien donner au plus tôt ma pétition au Comité,, ce qu'il fit. Il n'obtint pas de réponse. On ne pouvait pas l'aborder. Je ne savais à qui m'adresser. xMadame de Poix était à l'hôtel de Mouchy, avec des gardiens. Elle n'avait passé que vmgt-quatre heures en détention, en raison de ses infirmités. Elle me fit mille questions sur ses respectables parents, pleura beaucoup avec moi et conservait l'espérance que

je pourrais aller les rejoindre. J'eus occasion de voir les députés de mon pays, qui venaient de sauver mon frère de la guillotine. Je crus qu'ils voudraient bien aussi me rendre service. Je les sollicitai en vain et n'obtins d'eux que des moqueries sur mon attachement^ et le refus le plus net. Enfin, rebutée de tous les côtés,, il ne me restait que de me faire arrêter ; c'était mon projet ; j'y pensais sans cesse. La seule chose qui me retenait était la presque certitude d'être menée dans une autre prison que le Luxembourg. Les nouvelles que j'en recevais tous les jours m'affectaient de plus en plus. M. de Mouchy m'écrivait : « Revenez donc auprès de nous^ madame de Mouchy a tant de chagrin de votre départ^ que son cautère en est sèche, ce qui n'est pas encore arrivé. » Une autre fois, il disait : (c Nous ne pouvons nous accoutumer à votre absence, pi nous passer de vous. Les deux ^)u trois personnes qui nous servent

ne peuvent^ quelque bonne volonté qu'elles aient^ remplacer dans toute la journée ce que notre chère Latour faisait en deux heures et sans embarras. )•

Tout cela me pénétrait. Je leur écrivais aussi tous les jours^ et je leur donnais plus d'espérance de les aller rejoindre^ que je n'en prenais. J'allais très souvent leur porter des provisions, afin de savoir des guichetiers (avec qui j'étais bien) des nouvelles de leur santé. J'allais aussi dans le jardin^ où j'avais la triste consolation de les voir à la fenêtre. J'étais tellement connue des prisonniers, que d'abord qu'ils m'apercevaient ils allaient les avertir. Leur air triste et abattu me perçait le cœur. Je n osais pas faire le moindre signe, tout alors étant observé. Le dernier jour que j'y fus avec ma fille, nous fûmes suivies avec opiniâtreté par un homme qui nous força de nous retirer. Elle ne douta pas que nous ne fussions arrêtées. Ce fut la dernière fois que

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je vis madame de Mouchy. Deux jours après, M. de Mouchy me manda ce qu'elle avait eu une forte indigestion, avec de violents vomissements toute la nuit ; que je leur manquais plus que jamais )>. 11 me fit mander le lendemain une bouteille d'eau minérale, pour la purger. Le jour qu'elle la pritj M. le maréchal m'écrivit, à quatre heures après midi, que le purgatif avait fait beaucoup de mal ; que madame la maréchale ne pouvait rien garder de ce qu'elle prenait ; qu'il me priait de lui envoyer sur-le-champ un lavement purgatif.

Je fus d'une inquiétude extrême. Il était trop tard pour que je pusse parler à quelqu'un, tout étant fermé à cinq heures. Je me proposais d'aller le lendemain de grand matin au guichet et d'y savoir si je pourrais rendre quelques services ; mais tout cela était inutile. Nous touchions au dernier des malheurs...

J'allais me mettre dans mon lit, quand on

sonna fortement à ma porte ; je tremblais en allant ouvrir. Je fus surprise de voir M. Noël, tout effaréj qui me dit : ce On a été ce soir au Luxembourg^ pour s'informer de M. et de madame de Mouchy^ je ne puis comprendre ce que cela signifie. — Ils sont perdus î m'écriai-je. On sait bien qu'ils sont dans cette maison^ et les informations sont superflues; à moins^ repris-je^ voyant que son effroi redoublait^ que madame la maréchale, étant malade^ ne m'ait redemandée^ et que quelque administrateur ne soit allé pour constater son état. » Il me dit en s'en allant : « Je le souhaite^ je saurai demain de bonne heure ce qu'il en est, et je viendrai vous le dire. » Nous passâmes sûrement la nuit dans la même agitation, j'étais levée de grand matin. Je fus chez lui, et à sept heures il était déjà sorti. 11 vint chez moi en criant, ou plutôt en hurlant. « C'est vrai, me dit-il, tout est perdu ! ils sont à la Conciergerie ! »

Tout ce que j'ai senti dans ma vie ne peut

se comparer à cet instant. Je ne perdis cependant pas connaissance^ il m'en resta assez pour voir que le pauvre M. Noël perdait la tète. 11 se la frappait tellement contre les murs que je craignais réellement qu'il ne se la cassât. Après le premier moment de son désespoir, il dit : '( Je r essors, je vais à la Conciergerie; je veux les voir. — Et moi aussi ! m'écriai-je. — Non, non, reprit-il. — Et madame de Duras y est-elle ? — Je n'ai pu le savoir. »

11 s'en fut vers neuf heures du matin. — c( Eh bien^ lui demandai-je, savez-vous quelque chose? 11 n'y a donc plus d'espoir? — Non, non, fut toute la réponse. — Et madame de Duras? — Elle n'y est pas. » Il me chargea d'aller apprendre cette nouvelle à madame de Poix. J'aurais bien désiré m'en dispenser, je n'en avais pas la force ; mais il sortit encore, et il fallut bien que j'y allasse. Son désespoir était aussi à son comble. x\i. Noël me conseilla de sortir de la

maison, de peur qu'on ne me vînt chercher pour quelque confrontation. Je ne le voulais pas, je ne savais où aller. J'aimais mieux, disais-je, mourir avec eux qu'après eux. Enfin, on m'obligea d'aller chez une de mes amies.

Auparavant, je recommandai qu'on portât à dînera laConciergerie.il était possible que ces précieuses victimes y restassent plusieurs jours. Ils le renvoyèrent sans y toucher et en nous remerciant.

A cinq heures du soir, je sortis de chez mon amie, ne pouvant plus résister au besoin de m'informer de ce qui se passait; je rencontrai ma fille qui venait me chercher. Son visage décomposé me confirma tout. Je retrouvai M. Noël, il ne proféra pas une parole en me voyant, ni moi non plus. Nous n'osions plus nous regarder. Je revis le lendemain madame de Poix, qui n'avait plus figure humaine. Elle avait perdu, en même temps que ses respectables

parents, madame de Biron, son intime amie depuis son enfance. Elle eut la bonté de me demander ce que j'allais faire. « Rien, lui répondis-je, que d'attendre ici mon sort. y> Je pensais que ne l'ayant pas lié à celui de M. et de madame de Mouchy, je suivrais celui de madame de Duras, prévoyant que personne de nous n'échapperait à la mort. Madame de Noailles m'écrivit, trois ou quatre jours après notre malheur, un billet que je suis inconsolable d'avoir brûlé (on m'y força). Il contenait des choses si touchantes sur l'occupation dont avaient été de moi M. et madame de Mouchy dans leurs derniers moments, de la part qu'elle-même prenait à ma douleur, malgré la sienne, que ce lut mon premier moment d'attendrissement. Jusque-là j'étais comme une

pierre.

La décade d'après la mort de mes respectables maîtres, j'eus encore à pleurer toutes les personnes de leur connaissance.

qui étaient au Luxembourg^ qui m'avaient donné tant de marques d'amitié, entre autres, mesdames d'Hautefort^ de Noailles^ etc.; vingt jours après^ madame de Duras^ à qui on avait porté du linge au Piessis^ qu'on avait refusé de recevoir : ce qui nous avait fait croire qu elle n y était plus. Enfin je me pleurai moi-même. J'eus toutes les horreurs de la mort. Je craignais de n'avoir pas la résignation nécessaire pour passer les dernières vingt-quatre heures ; mais j'espérais qu'elle ne me manquerait pas pour les derniers moments,, si j'étais avec des personnes de qui je pourrais recevoir des consolations. Les apprêts du supplice me glaçaient d'effroi. Je sentais que le courage qui m'aurait fait tout supporter avec M. et madame de Mouchy m'avait abandonnée. D'un autre côté^ il était étrange que j'eusse tant peur de la mort, étant d'ailleurs d'une indifférence parfaite sur mon sort. Mes parents et mes amis me plaignaient.

non seulement de la perte que je venais de faire, mais de ma position, sachant que je n'avais rien du tout. Je répondais que cela m'était égal. Il me revint sans cesse à l'idée ce que me disait un jour M. de Mouchy; il me remerciait d'un petit service que je lui avais rendu; il ajouta : « Dieu vous récompensera, ma chère enfant, des soins que vous prenez de moi. Je vous réponds que vous ne manquerez jamais. »

Je fus obligée, malgré mon indifférence pour tout, de solliciter pour ravoir les meubles de ma chambre, qu'on me fit payer quatre cents francs, avec la caution de M. Noël. Nous sortîmes de cette maison, après avoir bu le calice jusqu'à la lie, ayant vu tout démeubler, gaspiller. Les commissaires recevaient de nos mains tous les effets de M. et de madame la maréchale, en s'en moquant de la manière la plus indécente.

Robespierre périt ; on fit sortir madame

de Duras, le i6 octobre 1794. Quelle révolution quand je la revis! Son changement était effrayant. Elle semblait, comme elle le disait elle-même, sortir du tombeau. Malgré son extrême affliction, on voyait qu'elle avait conservé son courage. Sa première pensée, dès qu'elle a joui de sa liberté, a été, ainsi que madame de Poix, de s'occuper des moyens de me faire vivre et de chercher tous ceux de me rendre service.

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