‹ Journal des prison de mon père, de ma mère et des miennesChapitre 9 sur 13 · RELATION DE M. GRELET · texte numérisé non relu

RELATION DE M. GRELET

C'était le 2î juillet 1794 (2 thermidor an II) ; j'allais au Luxembourg^ à sept heures et demie du soir^ porter pour madame la vicomtesse de Noailles un paquet renfermant plusieurs effets à son usage. Arrivé au bas de la rue de Tournon^ je vis devant la porte de cette prison un grand attroupement d'hommes et de femmes, ce qui me causa beaucoup d'inquiétude. Je déposai mon paquet dans une boutique de cette rue^ où demeurait une demoiselle qui était Tamie de la femme de chambre de madame la duchesse d'Ayen, et je continuai mon chemin.

Arrivé au milieu de ce rassemblement, je n'eus pas de peine à deviner de quoi il

s'agissait, surtout lorsque j'eus aperçu un grand chariot découvert avec des banquettes suspendues aux ridelles dans toute sa longueur. Je ne doutai plus qu'il ne fût destiné à recevoir des prisonniers pour les transporter à la Conciergerie, lesquels périraient le lendemain : cette pensée me fit frissonner. J'avais le pressentiment que ces dames étaient du nombre des victimes. Je voulus attendre le départ des prisonniers. Je m'approchai de la porte le plus possible. Un guichetier sortit et m'aperçut : « Vat'en, me dit-il; elles y sont. )^

Je ne m'en allai pas. Je pensai que c'était pour la dernière fois que je voyais ces dames; cette triste réflexion me fit rester. Le guichetier rentra. Peu de temps après, la porte s'ouvrit, les prisonniers parurent, précédés de deux gendarmes. Madame la vicomtesse de Noailles parut la première des dames. Elle passa tout près de moi, prit ma main, qu^elle pressa d'une manière

affectueuse. Le gendarme qui était à côté d'elle l'aida à monter dans le chariot. Madame d'Aven et madame la maréchale montèrent aussitôt après elle. Un gendarme avait vu madame de Noailles me donner la main. On fit encore monter dans le même chariot cinq ou six autres femmes et autant d'hommes qu'il put en contenir.

Pour moi, je quittai ma place et je tâchai de me confondre dans la foule. Madame de Noailles m'y découvrit encore, car le chariot n'était pas encore parti. Comme il n'avait pu recevoir tous les prisonniers, une quinzaine d'entre eux le suivirent à pied, escortés des gendarmes. Ce fut pendant qu'on faisait tous les apprêts de ce transport que madame de Noailles, qui m'avait aperçu de nouveau^ joignit les deux mains^ me fit signe qu'il fallait prier^ et qu'elle s'inclina pour prier. Elle releva .la tête peu après, d'un doigt me montra le cielj et donna une bénédiction de mon côté.

La foule cherchait à qui s'adressaient ces gestes; moi-même^ je regardais comme les autres, comme s'ils ne s'étaient pas adressés à m.oi. Madame de Noaiiles avertit madame sa mère que j'étais près du chariot. Madame d'Ayen me fit plusieurs saluts et porta plusieurs fois la main à sa bouche. Il ne fallait rien dire; ces gestes étaient déjà plus que suffisants pour être compromis. Enfin^ après une demi-heure de préparatifs, le chariot se mit en marche et prit la rue de Condé. Je le suivis, décidé à l'escorter jusqu'à la Conciergerie. Vers le miheu de cette rue^ dans un endroit où elle est fort étroite^ j'étais^ ainsi que le chariot^ très près des maisons; madame de Noaiiles^ qui ne me perdait pas de vue^ me donna trois bénédictions. C'était le nombre de ses enfants. Je suivis toujours le chariot, comme j'aurais suivi le convoi de personnes dont la perte allait plonger tant de familles dans le plus horrible des malheurs.

Lorsque je fus sur le pont Neuf^ assez près du chariot^ qui tournait sur le quai des Lunettes j un gendarme fit entendre derrière moi ces paroles : « Je t'arrête^ je te reconnais. » Je ne me laissai pas arrêter et pris en courant le quai des Lunettes. Le gendarme me poursuivit; je me sauvai par la rue de Harlay, qui traverse Pile du Palais. Le gendarme était loin derrière moi; il criait : ce Arrêtez! » Il était huit heures. C'était le moment où les ouvriers quittaient leurs ateliers. Ils croyaient que j'étais un prisonnier qui s'échappait; plusieurs essayèrent de m'arréter^ mais je les écartais avec ma canne. Arrivé sur le quai des OrfèvreSj je tombai ^ saisi par deux ouvriers; le gendarme arriva^ et je ne cherchai plus à fuir. Il se trouva là un homme qui se dit juge de paix^ et demanda au gendarme qui j'étais et pourquoi il m'arrêtait. Le gendarme lui répondit que j'avais des intelligences avec les prisonniers. Je crus inutile de chercher à

me justifier. Conduit par le gendarme à la Préfecture de police,, je vis de loin madame de Noailles et les autres prisonniers entrer dans la prison de la Conciergerie.

Je fus mis dans un cachot où il y avait une petite fenêtre qui y laissait entrer un peu de jour. J^en profitai pour déchirer quelques papiers qui auraient pu me compromettre. Heureusement que je conservai ma carte de sûreté^ que je n'avais eue que depuis peu de jours. Lorsque j'eus déchiré, détruit ces papiers^ que j'avalai en partie^ mon cachot s'ouvrit^ et je vis un geôlier qui me dit, d'un ton menaçant, de le suivre. Après m'avoir fait passer par des endroits fort obscurs, il m'enferma dans un cachot bien étroit, fermé par une porte de fer, où aucune lumière ne pénétrait. Ce cachot était de forme circulaire et très petit. 11 y avait un banc de pierre contre la muraille. J'avais remarqué en y entrant, à la lueur de la lampe que portait le geôlier, quelque

chose qui brillait par terre. La porte du cachot refermée sur moi, je fus entièrement privé de lumière. Je cherchais à tâtons ce qui avait pu occasionner cet éclat dont je viens de parler; je trouvai que c'étaient des morceaux de verre qui étaient sur le bord d'une ouverture très peu étendue^ pratiquée dans le sol. Je m'assis sur ce banc de pierre, et là je commençai à réfléchir à ma position, à celle de mesdames de Noailles , que je venais d'entrevoir pour la dernière fois ; à celle de leurs pauvres enfants, qui m'attendaient pour prendre leur repas. Ce fut alors que je vis toute l'horreur de l'état dans lequel je me trouvais. Dans ce moment où je pensais à tout ce qui arriverait dans la journée du lendemain, je me jetai à genoux, je priai Dieu de toute la ferveur dont j'étais capable. Je le conjurai d'accepter le sacrifice de ma vie en expiation de mes péchés, car

je m'attendais à périr le lendemain. Mais

que deviendront ces trois enfants? De quelle douleur sera percé le cœur de leur mère^ de leur grand'mère, en me voyant condamné avec elles ! Mon Dieu, ayez pitié de leurs enfants^ ayez pitié de leurs mères, ayez pitié de moi!

J'étais comme anéanti dans ces tristes réflexions, lorsque la porte de mon cachot s'ouvrit à grand bruit. Je me levai précipitamment, ne sachant ce qui allait arriver. Je vis paraître de nouveau le geôlier avec la lanterne; un officier de gendarmerie raccompagnait. «. As-tu ta carte? » me dit celui-ci. Je lui répondis que je Tavais. « Donne-la-moi. — Veux-tu, lui dis-je en la lui remettant, que je te dise comment la chose s" est passée et pourquoi je suis ici? — Eh bien^ dis. » Je lui racontai en peu de mots que je m'étais trouvé^ par hasard, devant la prison du Luxembourg lorsque les prisonniers qu'on venait d'amener à la ^ Conciergerie en sortaient; que l'un d'eux.

passant tout près de moi et m'ayant reconnu, m'avait serré la main, mais qu'il ne m'avait pas dit un seul mot^ et que moimême je ne lui avais rien dit; voilà tout ce qui s'est passé... Après m'avoir écouté avec attention, il s'en va et emporte ma carte, seulement il me fait garder dans un endroit plus commode.

Mes inquiétudes doublèrent lorsque je vis qu'il emportait ma carte, sur laquelle était indiqué mon domicile; j'étais persuadé qu'ils iraient sur-le-champ à l'hôtel de Noailles-Mouchy, rue de l'Université, où étaient mes élèves Alfred et Alexis. Ils fouilleront partout dans cet hôtel, me disais-je. Ils pourront trouver toute ma correspondance avec madame de Xoailles dans sa prison, et comme dans ces lettres il y avait beaucoup de choses exprimées à mots couverts, on y voudra voir des conspirations de toutes sortes se rattachant à celle du Luxembourg, dont les républicains

et les juges révolutionnaires faisaient déjà grand bruit. Il est vrai que j'avais pris de grandes précautions pour cacher cette correspondance. J'avais mis Alexis dans la confidence de Tendroit où je l'avais serrée. Je lui avais recommandé de la faire disparaître s'il voyait arriver des commissaires ou des gens inconnus dans Thôtel. Nous occupions Tappartement de M. leur père^ le vicomte de Noailles^ dont les fenêtres étaient du côté de la rue, en face de la porte d'entrée. Quoique cette pensée me rassurât un peu, mon inquiétude subsistait toujours, et d'autant plus que cet officier ne revenait pas et qu'il était bien tard. Je ne doutai plus qu'il n'eût été faire une visite à Thôtel de Mouchy; mais quand même il n'y aurait rien trouvé, me disais-je, qui peut leur échapper^ une fois qu'on est tombé dans leurs mains?

J'étais dans cette anxiété^ lorsque cet officier revint et me dit ces paroles, que je

n'oublierai jamais : « Voilà ta carte ^ vat'en; une autre fois^ ne t'approche pas de si près. » Je ne me le fis pas dire une troisième fois. Je pris ma carte,, on me rendit ma canne et d'autres objets qu on n'avait pas cru devoir me laisser^ et je fus libre. J'éprouvai un sentiment de joie en me trouvant en liberté contre mon espérance; mais que ce contentement et cette joie durèrent peu ! Je pensai à mesdames de Noailles^ que je laissais dans l'antichambre de la mort. Ce fut le seul sentiment qui me préoccupât; au moins elles n'auraient pas la douleur de me voir demain partager leur sort et la pensée que leurs enfants sont abandonnés et qu'ils ont perdu leur appui. La religion viendra à leur secours; mais quel combat elles auront encore à soutenir! Je rendis grâces à Dieu, je le priai qu'il leur vînt en aide dans ce moment si terrible à la nature, et, tout en priant, j'arrivai à l'hôtel de Mouchy. Il était onze heures. Les enfants

n'étaient pas couchés^ ils m'attendaient. Ils me firent bien des questions^ me dirent qu'ils avaient eu bien peur en voyant que je ne rentrais pas. Je leur dis que j'avais eu beaucoup d'affaires qui m'avaient retenu malgré moi^ que j'avais été bien occupé d'eux, que je ne pouvais pas leur dire aujourd'hui tout ce qui m'était arrivé, parce qu'il était trop tard, et que je leur raconterais .tout le lendemain. Nous dîmes la prière en commun, et ils se couchèrent. Au moins, me dis-je, ils passeront encore cette nuit tranquille, celle qui lui succédera sera bien cruelle et bien amère.

Le lendemain, 22 juillet, pendant que les enfants dormaient encore, j'allai de grand matin, rue des Saints-Pères, trouver le Père Brun pour le prévenir que mesdames de Noailles étaient à la Conciergerie pour être jugées et très probablement condamnées à mort ce jour même, et le prier de tenir la promesse qu'il m'avait faite : c'était

de faire en sorte de se faire voir à elles dans le trajet qu'elles feraient de la prison jusqu'à Textrémité du faubourg Saint -Antoine ; que c'était la seule consolation qu'elles pussent encore avoir sur la terre. Il me promit qu'il n'y manquerait pas. Le plus souvent qu'il pouvait^ ce digne prêtre exerçait cet acte de charité envers les vietimes. Il les accompagnait, en priant^ jusqu'au pied de l'échafaud; là, il leur donnait une dernière absolution. Après le sacrifice accompli, il revenait chez lui, toujours en priant et le cœur déchiré.

Le Père Brun était de l'Oratoire. Nous avions demeuré ensemble à Juilly^ où nous étions chargés de la salle des pensionnaires appelés Minimes, parce qu^ils étaient les plus jeunes et les plus petits. Il fut peu de temps curé de la paroisse de Juilly. Madame la vicomtesse de Noailles, dont les enfants, Alexis et Alfred, étaient dans notre salle, avait été en correspondance avec lui

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pendant près d'un an. Elle avait en lui une grande confiance^ qu'il méritait par sa piété et sa tendresse pour ses enfants.

Je revins à l'hôtel de Mouchy. Il était près de six heures. J'éveillai les enfants et je leur dis que nous irions voir leur sœur Euphémie à Saint-Mandé, ce qui leur fit grand plaisir. Ils ne se doutaient pas de la terrible nouvelle que je devais leur apprendre avant d'arriver au but de notre promenade fi).

(i) Une copie de ce récit a été remise à madame la marquise de Vérac par M. Gérin, exécuteur testamentaire de M. Grelet, le 21 mai i85o, et déclarée, par lui, conformée l'original de la main de M. Grelet.

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