Legras, p
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témoigne de l'influence énorme qu exerce plus que jamais sur les esprits cet art redoutable ^^l En le lisant, il faut se rappeler les manuscrits magiques dont le nombre déjà considérable s'accroît chaque année dans les grandes bibliothèques de l'Europe, et aussi ces tablettes d'imprécation et d'envoûtement qui sortent de terre de tous côtés. Nous comprendrons alors sans peine que la Nekuia de la Thébaïde n'est pas une simple machine épique, faussée par un trop long usage.
VI. Stace, qui a beaucoup imité Virgile, a par rapport à son illustre devancier cette infériorité, entre beaucoup d'autres, qu'il n'a pas vu les lieux où se passe l'action de son poème. C'est ce qui résulte de son propre aveu. Il nous dit en efl'et que son père le guida de ses conseils dans l'exécution de la Thébàide; non seulement « il lui dévoila les gestes des héros », mais encore « il lui enseigna leur manière de combattre et la situation des lieux, positas loconim ^'^^ ^k Donc le poète ne s'était pas senti capable de décrire avec une suffisante exactitude, sans le secours de cet excellent maître , les contrées où se meuvent ses personnages ; le père, vainqueur dans les jeux de Delphes, deNémée et de l'Isthme, avait fait en Grèce plusieurs voyages; le fils ne l'avait jamais visitée. Les anciens grammairiens distinguaient, dans les descriptions de lieux auxquelles ils exerçaient leurs élèves, deux types différents: s'agissait-il d'une topographie, il fallait que l'élève évoquât devant les yeux un lieu réel, qu'il en fît voir avec précision tout le détail a l'aide de traits authentiques qui ne pussent convenir à aucun autre. S'agissait-il d'une topothésie, l'élève avait à dépeindre un lieu réel ou imaginaire sous des couleurs vraisemblables, en utilisant les traits généraux dont tout homme a été frappé devant le spectacle de la nature. M. Legras se demande si dans la Thébaïde Stace, aidé par les conseils paternels, nous a laissé des topographies ou des topothésies. Il semble, après hésitation, pencher pour la seconde hypothèse et même, prenant enfin parti, il affirme que Stace, qui n'avait pas vu la Grèce, « ne croyait pas en avoir besoin »^^^. Il tire son principal argument du commentaire de Lactantius, qui appelle topothésie la description du cap Ténare^*^. On aura de la peine à accepter ce jugement. Reprenons d'abord les vers de Stace; il ne dit pas que son père, quand la 7'/ir6afde fut con)mencée, l'appliqua à des exercices de pure forme comme l'auraient été des topothrsirs ; Stace avait alors une
^'^ Ses progrès sont encoro plus for- ' Le^n-as^p. 6, note 3; 58, note 2;
meiienient déplorés dans le chant IIJ, 78, note 3; aôç), note 2; 269, note 3.
wrs 559-565. '•''' Lactantius Pincidus, Commentaire
^'' Silvcs, V, 3, 234-23;. de h Thébaïde, II, 32 et 43.
\A THEBAÏDE DE STAGE. 589
quarantaine d années; ce n était plus un écolier et il n'avait pas besoin de son père pour écrire des descriptions purement fictives; il est manifeste qu'il entend parler, dans tout ce passage , des connaissances précises qui devaient faire le fond de son poème. Il a demandé à ce maître émérite, familiarisé avec les poètes grecs par une longue pratique de renseignement, ce quii ne possédait pas au même degré, c est-à-dire la science des mythes; il lui a demandé aussi de mettre à sa disposition ses souvenirs de voyage. Stace ajoute que, son père étant mort avant que la Thébaïde fût achevée, il est demeuré incertain de sa route, comme un navire sans pilote. Nous le comprenons beaucoup mieux avec cette interprétation. On objectera, il est vrai, que ses descriptions sont inexactes précisément parce que le concours de son père lui a manqué. Mais à partir de quel point lui a-t-il manqué? C est ce que nous ne saurons jamais. Il reste cependant que le poète y attachait le plus grand prix, quil en a profité autant qu'il la pu et qu'il a gémi d'en être privé. Ce n'est pas là le fait d'un homme qui prend son rôle à la légère; comme l'a bien vu M. Legras, ses descriptions des Silves nous donnent en effet la meilleure idée de son exactitude. Quant à la glose de Lactantius, elle appelle une seule et même description, celle du Cap Ténare, tantôt topothésie et tantôt topographie; le premier mot s'applique à quelques vers, où ce lieu très réel (nous n'en pouvons pas douter) « est dépeint avec ime liberté poétique »; c'est que Stace y a mêlé quelques hyperboles ^^^. Mais des hyperboles de ce genre se rencontrent dans toutes les épopées , sans excepter Y Enéide , et n'altèrent pas nécessairement la fidélité de la peinture. En un mot nous pouvons conclure que les descriptions de la Tlivbaîde n'ont pas la même valeur que si elles provenaient d'un témoin oculaire; mais ce ne sont pas non plus des morceaux de fantaisie , vagues , incolores ou chargés de fausses couleurs.
Il y a au moins un passage sur lequel nous en pouvons faire l'épreuve : c'est la description deNémée^'^^. Stace nous montre une vallée étroite, enfermée entre de hautes collines, dont les flancs, couronnés de bois, s'abaissent en pente douce, formant de chaque côté une longue suite de talus gazonnés. Le déboisement a fait son œuvre à Némée comme dans beacoup d'autres parties de la Grèce, comme dans tout fancien monde. Mais les voyageurs modernes n'y ont du reste rien vu ^^^ qui démente le
^'' • Fictus locus secundum poeticam pas pris garde. Voir les hyperboles des
licentiam » La définition générale qui vers 34 et 36.
vient ensuite s'applique mai aux vers de ^'' Thébaïde , VI , 242-260.
Stace, puisque le Cap Ténare est bien ^^^ Pas plus Frazer que les vova-
un « verus locus ■ ; le glossateur n'y a geurs cités par Hitzig et Bliimner dans
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témoignage de ia Thébcàde; ih mentionnent même le tapis vert que ie lent écoulement des eaux entretient comme jadis sur les pentes de la ¥«llée. Près de là les Sept Chefs ont élevé un tombeau à Opheltès; ce momiment existait au temps de Stace et c'est précisément parce qu'il existait que Stace a cra devoir en parler; que sa description contieime encore quelques hyperboles à la mode épique, il ne fau<h*ait pas s en étonner ^^; mais quand il dessine à grands traits les bas-reliefs scudptés sur les parois du tombeau, un aussi violent anachronisme ne peut s'expliquer que par le désir de rappeler une œuvre réelle , connue de ses contemporains , et nous avons d*autant moins de raisons d'en douter, que la mort d'Opheltes est représentée sur des monnaies d*Argos. D est fort probable que les grammairiens, les voyageurs et les géographes, non moins que les poètes ^^\ avaient déjà réuni sur la topographie de la Théhaide beaucoup de renseignements utiles; Stace, grammairien lui-même, na pu les ignorer, ni les dédaigner; nous devons plutôt admettre que son père la aidé à les réunir. H nous donne cette impression que, à défaut d observations personnefles, d ailleurs beaucoup moins nécessaires que dans une Enéide, il a non seulement évité les erreurs, mais recherché la précision autant qu il dépendait de lui.
VU. M. Legras a donné le développement le plus étendu à Tétude des sources; le chapitre qu'il a écrit sur ce sujet, rapproché de sa thèse complémentaire ^^\ formera un répertoire commode pour ceux qui voudront entreprendre de nouvelles recherches sur la Thébaïde. Des travaux de ce genre n'ont pas pour unique avantage d'éclaircir les textes anciens; ils doivent aussi nous servir à en mesurer roriginalifé. Nous aimerions beaucoup à savoir ce que Stace a mis de lui-même dans son épopée ; au milieu de ce long récit d'actions surhumaines et inhumaines sa personnalité morale ne se révèle-t-elle nulle part ? Nous avons , il est vrai , perdu tant de documents importants qu'il peut paraître hasanleux de chercher a la dégager. Pïirfois cependant, niéme lorsqu'il suit visiblement une tradition séculaire, il semble bien nous découvrir un peu de son ème. Lmconvénient de son sujet était d'exiger d'un bout à l'autre une tension
leurs commentantes sur Pausanias, 11, de la littératnre grecque, 11! , p. 665. i5, 2. ^^^ Léon Legras, Les légenaes ihé-
^*^ A supposer que Tidentification bmnes dans l'épopée et la tragédie grec-
des ruines soit certaine, et elle est très gnes» thèse complémentaire de doe-
douteuse. torat es lettres, i vol. in -8*, Paris,
^ C'était un de» principaux mérites Société nouvelle de librairie et d'édi-
d^Antimaque. Maurîee Crowet, Histoire tion, igo5.
LA THEBAÎDE 1)E STAGE. 591
4e tous les nerfs, qui devait caïAser une certaine fatigue, même à des Romains nourris de stoïcisme. Teiie fabie qui oonvient a un «drame ne convient pas aussi bien à un poème épique en douze chants. Il est possible qu^Antimaque soit un peu re^onsabie de ce dé&ut de variété. Les ^sedes de la Thébaide ont pour but évident d y remédia; n en auraient-ils pas d autre que xmmis deviioes les accueillir aMec plaisir. Mais Stace a pris ce qu'il a trouvé et malbeureusemefit ses épisodes , ceux du moias qui méiitent ce nom, tels que Thisloire-de CorèLe ou ilûstoiredesLemiiienes ^^\ nous parlent encore d'égorgements, de larmes, de vengeances et d eiqiiations, de sorle quils aggravent l'impression générale au lieu do la corriger. Ce qui manque ie {dus au milieu de tant de sai^ répandu^ ce sont les tableaux propres à reposer et à détendre la sensibilité. Pourtant Stace a certainement fait effort pour échapper à ce r^roche autant que le sujet le permettait. De là ses peintures de la vie cnampêtre et de la natjare, 'sou^/^ent amenées sous forme de comparaison ; son remarquable talent pour la description ly sert à merveille ^'^\ C'est sans aucun doute la même pensée qui Ta conduit à grandir le rôle d'Argie, femme de Poîynice; elle est TAndromaque de la Thvbdide; elle représente la tendresse, la modestie, le dévouement, la fidélité conjugale. Nous la suivons avec sympathie à traviars faction, depids le jour oà, jeune fille, elle fait soii entrée au milieu d'une brillante assemblée en fête jusqu'au jour où elle rencontre Antigone auprès du bûcher de son époux. Stace n'a pas craint de nous la montrer étendue sur sa couche à côté de Polynice, l'enlaçant de ses bras et cherchant à pénétrer les desseins qu îl lui cache ; c'est une scène d'un réalisme un peu bourgeois, maïs qui reste grave et n'a rien de déplaisant ^'\ Elle est à rapprocher de la pièce dédiée par le poète à sa femme ^*^ ; mêmes pensées , mêmes images , mec quelques transpositions; Argie rappelle Claudia. H faut détacher aussi le passage où sont représentés les ébats du jeune Opheltès , déposé sur une prairie par sa nourrice; nous avons beau savoir que l'auteur en a emprunté le motif à Euripide ^^^ , nous n'en sommes pas moins tentés de croire qu'il y a mis aussi beaucoup de son cœur, d'autant plus que nous retrouvons dans les Sih>es une peinture toute senUaMe ^^\ Stace n'avait pas eu d'en&mts , mais il en avait adopté un , qu'il perdit; la pièce où il raconte sa douleui^
»' Tkêbaïde, 1, 5r>7-6()8: V, 49- ' Jieﻫ«/<- JI, 33i-36i.